INTRODUCTION XV
tout intérieure. Après un hiver d'ennui, où il n'avait guère eu daulre distraction que de se faire recevoir de l'Académie de Siône-et-Loiro, Lamartine est tombé amoureux. Par malheur — ^ ou par bonliour — la séduisante Henriette P. est (ilie d'un père déplorablement bourgeois, et l'oncle de Montceau, tout- ])uissant dans les conseils de famille, pris entre le désagrément de voir son neveu se mésallier et celui de lui lâcher la bride, préfère ce dernier ])arti : Lamartine est envoyé en Italie, sous la conduite d'un cousin et d'une cousine qui y voyagent pour affaires. Il a alors vingt et un ans.
On l'a remarqué souvent, à l'aurore de la Renaissance, à l'aurore de cette autre renaissance qu'est le Piomantisme, ritalie exerce sur les esprits la même influence et le même attrait. Toutefois les gens du xvi« siècle, dans leur pèlerinage d'érudils vers la Piome héroïque des historiens et des poètes, se soucient généralement peu des mœurs présentes et regardent peu la nature. Pour les romantiques, au contraire, l'Italie moderne est un vaste champ d'études : curieux d'histoire, ils demandent au spectacle de ses luttes et de ses agitations présentes un enseignement qui éclaire le passé ; curieux de couleur et de pittoresque, ils y cherchent de nouveaux décors, des nuances nouvelles, des détafls inédits de costume ou de mœurs. Ni l'une ni l'autre de ces préoccupations ne parait avoir hanté Lamartine. Quand il part, c'est avec l'enthousiasme d'un bon écolier pour la terre des souvenirs classiques. Mais presque tout de.suite l'intérêt sensuel, s'il est permis de s'exprimer ainsi, se substitue à l'intérêt intellectuel : au lieu du. pays de son esprit, il a la suprise de rencontrer ce qu'il appelle d'un mot si fort « la patrie de ses sensations ». « Si mon âme est universelle, si mon berceau est français, mes sens sont italiens », écrira-t-il en 1839.
L'éveil des sens devant la nature et l'amour, après des années d'une vie presque toute méditative, tel fut pour Lamartine le bienfait du voyage en Italie. Plus tard viendront les réflexions de l'historien et du philosophe, plus tard les grandioses comparaisons entre l'Italie moderne et l'Italie du passé; elles ne font à présent qu'effleurer son esprit. Malgré son admiration pour Rome, c'est Naples qui l'attache et le retient : là point de fantômes de J'histoire, point de chefs-d'œuvre de l'art; mais la nature seule, l'éclat de la lumière, la mer, les îles et les montagnes, le plaisir de vivre inondant et confondant soudain l'âme et les sens. Il voulait y passer huit jours. il y passe quatre mois, et n'a point de cesse que Virieu ne soit
XVI Lamartine : œuvres choisies
venu ly icjoiiidre el partager son extase. C'est vers ce moment qu'il fait la cnnnaissance de Graziella, la petite cigarière, à laquelle il doit toutes les joies du premier amour heureux. Toutefois ce qui est chez elle attachement grave et passion'ié n'est guère en Lamartine ([u'une émotion violente et passagère, dont il jouit avec toute la fougue, avec tout l'égoïsme de la jeunesse. Les pièces dédiées à Graziella ou inspirées par son souvenir *, bien que le regret et la mort leur donnent un accent pénétrant, sont très voisines des odes d'Horace ou des élégies de Properce et ne respirent guère que celte mélancolie toute païenne qui accompagne ou suit la volupté. Il est vrai que, lorsque Lamartine eut connu, avec la passion, la douleur d'aimer, lorsqu'il eut goûté le tranquille bonheur conjugal, lorsqu'il eut é[)rouvé cette sorte de déception sans motifs qu'apporte la vie aux âmes exallées, l'image de Graziella se revêtit en lui d'une pureté, d'une grâce incomparables : la fille du pécheur lui inspira des pages plus émouvantes que celles qui, vers le même temps, naissaient du souvenir d'un autre amour plus profond et plus douloureux ^. Graziella reste à jamais le poétique symbole de ce bonheur imprévu qui s'offre parfois à l'entrée de la vie et que la jeunesse méprise ou méconnaît, impatiente de courir à de plus âpres joies.
Mais, dans le voyage de 1811-181-2, l'aventure sentimentale n'est que secondaire. L'essentiel, c'est que Lamartine en rapporte une vue nouvelle du monde extérieur. Devant les lumineux horizons d'Italie, comme devant les modestes sites de Milly, il s'abandonne sans recherche à 'ses impressions. Or l'cs[)èce de voile qui, dans les climals modérés el les contrées médiocres, semble envelopper toutes choses n'existe plu? ici : l'atmosphère, le soleil, la mer (Lamartine découvre la mer^, le bleu |)rolil des montagnes s'offrent et s'imposent au regard sans qu'il soit besoin pour les pénétrer d'une lente contemplation : la beauté éclate de toutes parts, triomphante, ruisselante de lumière. Qu'on le remarque pourtant : bien loin de l'engager à dédaigner son humble pays, il semble que las|)lendour méridionale le lui fasse mieux comprendre et mieux
1. A Elvire (Premières Môflltalions, III); Le Golfe de Raîa (irl.. XXIV) ; A El"* (Nouvelles McdiUitions, X); Elégie (id., XI); Adica à GrazielLx ('rroisicnics Méditations, VIII); Le premier regret (Harmonies, IV, iiv) ; Aovissima verba (ibid., xvi) ; La Fille da Péchear (Epîtres el poésies diverse», XXV).
2. Comparez de ce point de vue Graziella et Raphaël, qui datent de la mcmc année (18'ig). — On Iroiivcra sur Graziella un très curieux arliclo de M. Gusluvc CLarïicr dans le Correspondant du 10 juillet 1913,