L'ESPRIT DE DIEU
Dans un formidable silence
Ils se mesurent un moment;
Soudain l'un sur l'autre s'élance,
Saisi d'un même emporleinont.
Leurs bras nieiiaçanls se replient, '/>
Leurs fronts luttent, leurs membres crient,
Leurs flancs pressent leurs flancs pressés ;
Comme un cliène qu'on déracine,
Leur tronc se balance et s'incline
Sur leurs genoux entrelacés. Co
Tous deux ils glissent dans la lullo,
Et Jacob, enfin terrassé,
Cbancelle, tombe et dans sa cbute
Entraîne l'ange renver^p :
Palpitant de crainte et de rage, C5
Soudain le pasteur se dégage
Des bras du combattant des cieux,
L'abat, le presse, le surmonte,
Et sur son sein gonflé de honte
Pose un genou victorieux ! 70
Mais sur le lutteur qu'il domine
Jacob encor mal alfcrmi
Sent à son tour sur sa poitrine
Le poids du céleste ennemi.
P^nfin, depuis les heures somiires 75
Où le soir lutte avec les ombres,
Tantôt vaincu, tantôt vainqueur,
Contre ce rival qu'il ignore
11 combattit jusqu'à l'aurore...
Et c'était l'Esprit du Seigneur 1 to
Attendons le souffle suprême Dans un repos silencieux ;
57. Pressent leurs flancs pressés est un lapsus tlii pol-lf. Enlomli'/ : leurs flancs se j)ressent miitucllerarnt.
■jù. Le soir, le jour finissant; les ombres, les ombreâ fie la nuit, \'. IV, 3 (n.«te).
76 lanore. V. XI, 20 (note)
lau&btimb, — POBSIB. 0
N0UVL;1.LL> méditai IO.N^ rOKTIQlES
Nous ne sommes rien de nous-mi-me
Qu'un instrument mélodieux.
(Juand le doigt d'en haut se relire, M
Restons muets comme la lyre
Qui recueille ses saints transports,
Jusqu'à ce que la main puissante
Touche la corde frémissante
Où dorment les divins accords.
La poésie a toujours été pour Lamartine une musique : les mol» de lyre, de luth, de liarpc, etc., qui reviennent à tout moment sous sa plume, ne sont pas seulement des artifices de lânga^'e ; ils répondent au sentiment profond que le poète a de son art. Dans aucune partie de son œuvre celte conception de la poésie ne se manilVsle d'une manière aussi pleim; et aussi originale que dans la pièce des Préludes. C'est, dit-il lui-même, « une sonate de poésie ». Elle se compose essentiellement de quatre thèmes, précédés chacun d'une courte phrase mélodique qui en annonce le caractère, cl reliés l«;s uns aux autres par des morceaux de transition, sortes de récitatifs d'un ton pUis uni.
Voici, du reste, le plan général du poème :
i^ Introduction : le poète attend et sollicite riii>piration (v. i-iG).
2* Arrivée de l'inspiration. — Premitr thème. Elégie amoureuse, nn^lée de tristesse et de douceur (v. 17-8")).
<S.''i. Aous-même, sans s, pour la riuie. Licence classiijue, qui se ronconlr» également dans le corps du vers. Cf. XV, 176 ; 354. 85. J.e doitjld'en haut. — i" version : le iloigl divin. 67. Qui recueille ses saints Iransports. Entendez : la lyre sacrée qui, dans l'intervalle des circonstances où on la fait rclcnlir, recueille pour ainsi dira m l'Ile sou Larmonie. — Ce mmis était niieiiï lu.u-.iné daus la >ci:ivjr> pnoiil»c :
Soyons muets coninie la lyie
(^)ui recueille ses saints transports.
Jusqu'à ce qu'une main sacrée
lîbranle la corde inspirée
Où donnent les divins accords I
L)ans le telle dé6nitif. la main paissante est celle de Dieu ; îa eorde frémitfanle est l'ànie même du poète : la comparaison s'atlièvc eu niétaphor<.
LES PRÉLUDES r,?
3° Transition: le poète renonce à chanlor l'amour avec ries mol.» ^v. 86-96).
^o Deuxième thème. L'inspiration se fait plus grave, le poète déplore en grands vers douloureux la platitude et la monotonie de l'existence humaine (v. 97-137).
5" Transition : accahlé par ces pensées, attristé aussi par le souvenir de sa propre félicité, le poète souhaite une inspiration nouvelle qui l'en délivre et étourdisse ses regrets (v. 1 38-1 53).
6" Troisième thème. F^a guerre : description sur le mode héroïrpic du combat et du champ de bataille après le combat (v. lô/i-a^/i).
7° Transition : bouleversé par ces sombres imagos, le poète cherche ailleurs une inspiration douce et pacifique (v. 27.5-293).
8° Quatrième thème. La vie champêtre : retour du poète au foyer paternel ; accueil que lui fait la nature amie (v. 29/^-370). »
9° Strophe finale : l'inspiration quitte le poète (v. 371-374).
Le poème ainsi constitué fut dédié en 1S22 à Victor Hugo, avec qui Lamartine était depuis peu en relations persormclles.
Mais il est certain que les Préludes n'ont pas été composés en une fois : le texte actuel est le résultai de remaniements successifs, plus ou moins bien coordonnés. Lamartine nous avertit lui-même qu'il « intercala « dans ce «jeu » d'artiste «une élégie réelle, inspirée par l'amour pour la compagne que Dieu lui avait donnée :
L'onde qui baise ce rivage, etc. »
Nous savons d'autre part que les vers i03-ii3 formaient, avant d'-^tre transportés ici, le début de la méditation intitulée Tristesse (Seconà's méditations poétiques, XII), inspirée parle souvenir de Graziella (cf. Léon Séché, Lamartine de 1816 à 1800, 3'' éd., p. 212); et il paraît bien probable qu'avant l'introduction dans les Préludes de l'élégie à madame de Lamartine, Tris/t-sse y occupait la place qu'occupe actuellement le deuxième thème (v. note sur le vers iÂ4). Cliacun des quatre grands thèmes a été évidemment traité à part, pour lui-même; en les groupant ensuite de manière à former un poème unique, Lamartine les a cousus les uns aux autres sans se préoccuper de donner à l'ensemble une contexture très serrée.
Le musicien Franz Liszt a écrit sur la donnée des Préludes un « poème symphonique » célèbre.
A M. Victor IIlgo.
La nuit, pour rafraîchir la nature embrasée,
De ses cheveux d'ébcnc exprimant la rosée,
Pose au sommet des monts ses pas silencieux,
Et l'ombre et le sommeil descendent sur mes yeux ;
C'était l'heure où jadis... Mais aujourd'hui mon âme,
Comme un feu dont le vent n'excile plus la flamme, l"'alt pour se ranimer un inutile effort, Retombe sur soi-même, et languit et s'endort. Que ce calme lui pèse ! 0 Ivre ! à mon génie ! Musique intérieure. inelVablc harmonie, Harpe que j'cnlcndais résonner dans les airs Comme un écho lointain des célestes concerts. Pendant qu'il en est temps, pendant qu'il vibre encore. Venez, venez bercer ce cœur qui vous implore ! Et foi qui donnes l'àme à mon luth inspiré, Esprit capricieux, viens, prélude à Ion gré !
11 descend ! il descend ! La harpe obéissanle A frémi i^iollcment sous son vol cadencé,
Et de la corde frémissante Le souffle harmonieux dans mon âme a passe.
L'onde qui baise ce rivage.
De (pioi se plaiul-ollc à ses bords?
I\)ur{pioi le roseau sur la ])lag<\
Pourquoi le ruisseau sous l'ond^ragc,
Rendent-ils de tristes accords ? ï5
De quoi gémit la tourterelle
(^)iiand, dan> le silence des bois.
Seule auprès du ramier fidèle.
L'amour fait palpiter son aile,
Les baisers étouffent sa voix ? 3d
6. Comme un fea. Cf. XIV, i" strophe. Toiil ce ilcbul est à rapprocLer di la iiiciuc pièce.
i4. Implore. V. VII, s5 (note).
i6. Esprit capricieux. Cf. XIV, 32 :
Toujours rcltclle ù nos souIiaiLs, L'Esprit ne soufllo qu'à son heure...
28. Seule ne se rapporte à aucun mol exprimé ilans la proposition. V. IV, i3i)(aole). — Rumier : au propre, pijjoon sauvage; ici, luàle do la louilcrclle.
Et loi, qui mollement te livre
Au doux sourire du bonheur,
El du regard dont lu m'enivre
Aie fais mourir, me fais revivre,
De quoi le plains-tu sur mon cœur ? 3n
Plus jeune que la jeune Aurore,
Plus limpide que ce flot pur,
'Ion âme au bonheur vient d'éclore,
Et jamais aucun souille encore
N'en a terni le vague azur. 60
Cependant, si (on cœtir soupire
De quelque poids mystérieux.
Sur les traits si la joie ex|)ire,
Va si tout près de ton sourire
Brille une larme dans tes yeux, 45
Hélas ! c'est que notre faiblesse,
Pliant sous sa félicité
Comme un roseau qu'un sonfilc abaisse.
Donne l'accent de la tristesse
Même au chant de la voliq)lé; 5o
Ou bien peut-être qu'avertie
De la fuite de nos plaisirs,
L'Ame en extase anéantie
Se réveille et sent que la vie
Fuit dans chacun de nos soupira. 55
Ah! laisse le zéphlr avide
A leur source arrêter tes pleurs ;
Jouissons de l'heure rapide :
3i. Toi. La femme du poète. V. rargument.
3 1-33. Livre, enivre, pour livres, enivres. Licence qu'afTcctionne Lamartine et que n'ont jamais admise les classiq\ies : ils pratiquaient le retr.inchcmcnt de ['s finale dans les verbes èi la première personne du singulirp (je croi, je fai), mais ne 1 étendaient pas à la seconde. ^ Cf. XXViil, 4' ; XL, î^8; \LI, ii4; XLII. ici.
tti-li'i. Soupire, expire. V. II, i35-i3G (note).
3d. En extase dépend de anéantie.
Le temps fuit, mais son flot limpide
Du ciel réfléchit les couleurs. S-
Tout naît, tout passe, tout arrive
Au terme ignoré de son sort:
A rOccan l'onde plaintive.
Aux vents la feuille fugitive.
L'aurore au soir, 1 homme à la mort. 6'>
Mais qu'importe, ô ma bien-aiméc,
Le terme incertain de nos jours,
Pourvu que sur l'onde calmée,
Par une pente parfumée,
Le temps nous entraîne en son cours 1 7"
Pourvu que, durant le passage,
Concile dans tes bras à demi, ;
Les yeux tournés vers ton image,
Sans le voir, j'aborde au rivage
Comme un voyageur endormi I 7^"
Le flot murmurant se relire
Du rivage qu'il a baisé,
La voix de la colombe expire,
Et le voluptueux zéphire
Dort sur le calice épuisé. 8u
Embrassons-nous, mon bien suprême,
Et, sans rien reprocher aux dieux.
Un jour, de la terre où l'on aime,
Evanouissons-nous de mcm;^
En un soupir mélodieux 1 B j
Non, non, brise à jamais celle corde amollie ! Mon cœur ne répond plus à la voix alfaibbc.
G8. Ctdnh'c, pour calme. Lnmarlinc rciiiplaco très froqiipmmcnl l'adjorll par le parliiipc du vcihc qui en doiive. Cf. 86 : amollie ; at)/i : rafraîchi . XIX, 83; XXIX, a8 : assouplis; XXIX, g/i : rélrécie ; XXX, ii : durcis XL, i5 : adoucis.
86. Brise. Le pocle sadresse à rEs[)rit invoque au vers i6 Cf. t. i3o, 3^5, 37a. — Amollie, pour molle: v. la note prcccdcnlo.
L'amour n'a pas de sons qui puissent l'exprimer :
Pour rcvclcr sa langue, il faut, il faut aimer.
Un seul soupir du cœur que le cœur nous renvoie, 9c
Un œil denii-\oilé par des larmes de joie,
Un regard, un silence, im accent de sa voix,
Un mot toujours le même et répété cent fois,
0 Ivre ! en disent plus que ta vaine harmonie.
L'amour est à l'amour, le reste est au génie. 9^
Si tu veux que mon cœur résonne sous ta main,
Tire un plus mâle accord de tes fibres d'airain.
J'entends, j'entends de loin comme une voix qui gronde ; Un souille impétueux fait frissonner les airs.
Comme l'on voit frissonner l'onde 100
Quand l'aigle au vol pesant rase le sein des mers.
Eli ! qui m'emportera sur des flols sans rivages?
Ouand pourrai-je, la nuit, aux clartés des orages,
Sur un vaisseau sans mâts, au gré des aquilons.
Fendre de l'Océan Les liquides vallons, ic5
M'engloulir dans leur sein, m'élancer sur leurs cimes,
Ixouler avec la vague au fond des noirs abîmes,
Et, rcvomi cent fois par les goulfres amers,
l'Ioller comme l'écume au vaste sein des mers ?
D'cITroi, de volupté, tour à tour éperdue, iii>
gî. Sa voix: la voix fie l'amonr. Enlonde/: I.t nifiindro pnrole, di rert.'iin ton propre à l'amour.
90. Vu : ri^spril, roimiie an v. 80. L'aposlroplie à la Ivro tli ilail purcnicnl iniiilenit!.
y^. Tesjibres d'airain. V. noie l5G.
102-1 i3. Sur l'origine <Io ces vers, voyez rartriiiuonl, p. 6i.
lo4. >4'/in7on.ï. V. 1, 53 (noie).