Poésie
Par Tépaisseur des mers que le sillage échancre Guidait les lentes nefs, et, parfois, jetait Tancre, Soit quand l'Est bleuissait, soit quand avait grandi L'épanouissement des pourpres du Midi !
Des îles, à l'arrière, ainsi que des chaloupeS;, Lourdes, traînaient, ou bien^ plus légères, par groupes, Flottilles que Ton nomme à présent archipels, S'éloignaient sous lazur ou la brume des ciels.
Plus d'une, obéissant à son propre mystère. Tenta seule, ô destins! l'infini solitaire.
Donc, au septentrion de la sphère, un îlot S'échoua dans la paix hivernale du flot. Pendant amas de blocs que la banquise épaule. Ni l'âpre vent qui sort de la bouche du pôle. Ni les souffles du sud épouvantés des mers Où le givre fleurit sur les glaçons amers, N'ont pu, depuis les jours, faire bouger de place Cette oasis de roc dans le désert de glace.
Là l'espace est blafard sous les deuils persistants D'un long minuit ! L'hiver a-t-il gelé le temps
Le Soleil de Minuit i3
Dans le piège éternel d'une seule heure sombre ?
Blême à peine, vers Touest, s'ébauche une pénombre,
Sépulcre de brouillard où gît le soleil mort;
Et la neige aux grands plis, linceul royal du Nord,
De la cime des monts aux profondeurs s'épanche.
L'île déroule au loin sa solitude blanche
Que prolonge la morne et terne inclinaison
Des glaces de la mer vers le gris horizon,
Et^ miroir des pâleurs sans fin continuées,
Le lourd ciel, en banquise agrégeant ses nuées,
Stable ou s'entre-heurtant comme un glacier fendu,
Semble un autre océan polaire, suspendu!
Du sol mélancolique au dôme taciturne
S'étage le profond crépuscule nocturne
Où se meuvent des corps faits de neige et de nuit :
Grand faucon, tourmentant lair opaque, sans bruit;
Renne qui sur le cap broute une maigre touffe;
Pétrel pécheur, dans l'ombre où son râle s'étouffe
Hérissant par faisceaux son court plumage brun
Visqueux de la rosée amère de l'embrun;
Loup hurleur, aux reins forts, fauve louve, qui rôde
Vers un terrier trahi par une brume chaude,
Pendant qu'au loin s'allonge et plane en soulevant
Les plis du soir, le geste étrangement vivant
D'un noir tronc d'arbre hors d'une rocheuse fente,
Ou d'un mort que sa fosse ouverte réenfante î
Mais des formes bientôt se dissout le semblant.
Obscur, dans le brouillard, pâle, dans le sol blanc;
14 Le Soleil de Minuit
Et, soit que pèse l'air sur la plaine dormante, Soit que, rude et rompant les sapins, la tourmente Roule aux gouffres, avec lavalanche, les ours, La terre que poussa le vent des premiers jours Déploîra le désert de ses blancheurs funèbres Sous kl lividité stagnante des ténèbres.
Le Soleil de Minuit j5
Le beau tueur de loups, le jeune hcmme aux bras forts,
Sur ma couche rompue a joui de mon corps.
Ton choc fut rude, Agnar! sans prière ni piège,
Soudain, hurlant, pareil à la trombe de neige
Qui frappe, emporte, abat le sapin résistant ;
Et ma force, en tes bras sœur des joncs de Fétang,
A subi ta vigueur redoutable, avec joie !
Mais tu dors trop longtemps, jeune loup, sur ta proie,
1 6 Le Soleil de Minuit
Car un dessein hardi qu'irrite ta langueur Rôde impatiemment dans Tombre de mon cœur.
AGNAR
Pendant que le vieillard, ton époux et mon hôte,
Éventre du harpon les narvals de la côte,
J'ai vu, des flancs profonds aux cimes des seins durs,
Luire ta neige nue en tes cheveux obscurs.
Mais quel penser, semblable aux bêtes de carnage.
Rôde en ton sombre cœur, sous le toit que j'outrage?
SNORRA
J'ai dressé, pour ce jour, le faucon de la mort.
AGNAR
La femme rêve au mal pendant que l'homme dort.
SNORRA
Attends-tu que le bloc de glace qui surplombe^ Croulant^ fasse au vieillard un couvercle de tombe? Ou que le bord fangeux qu'on sent trop tard plier Vers le geyser lui creuse un rapide escalier ?
AGNAR
Cesse de me tenter, femme aux sombres amorces.
SNORRA
Il revient, le pêcheur de phoques et de morses^ Le vieil époux, visqueux d'eau marine, cassé Sous le fardeau puant du poisson dépecé.
Le Soleil de Minuit 17
Et sa barbe essuîra, d'huiles rances infecte, Ma bouche que le sang de tes baisers humecte! Ah! le bloc au glacier tient trop ferme pour choir, Le vieux minuit n'a pas de brouillard assez noir Pour qu'à des yeux rusés le gouffre ouvert s'y cache Mais ton bras est robuste^ et j'aiguise ta hache!
AGNAR
Grâce ! il est mon ami.
SNORRA
Frappe ! il est mon époux.
AGNAR
Quoi! tu n'as point pitié ?
SNORRA
Quoi! tu n'es point jaloux ?
Chasseur, c'est un scrupule où la crainte se mêle. Que d'épargner le mâle, ayant pris la femelle. Et tu ne m'aimes point si tu ne le hais pas!
AGNAR
Je vis dans sa maison.
SNORRA
J'y dors entre ses bras !
AGNAR
Le meurtre laisse au fer une durable rouille.
SNORRA
Homme, saisis la hache, ou, femme, la quenouille!
Le Soleil de Minuit
La tête roulerait, sinistre, aux cheveux blancs.
SNORKA
Je me suis éveillée un lâche sur les flancs ! Quand passe un jeune ourson, bete à peine poilue, Ta bravoure se range, et, prudente, salue; Et si leur vil troupeau te mordait aux genoux. Pour en être épargné tu lécherais les loups !
AGNAR
Paix ! Le baiser sied mieux que l'injure à tes lèvres.
Va t'accoupler avec les femelles des lièvres! Surtout, soyez prudents : pour vous apparier, Elisez un lieu calme et voisin du terrier; Là, pullulez, bon couple, et broutez^ pêle-mêle, Prêts à fuir, les petits pendus à la mamelle, Quand la neige a craqué sous la chute des glands. — Tune m'embrasseras qu^avec des bras sanglants!
Le Soleil de Minuit 19
Qu'est-ce donc qu'a la nuit? un lent reflux circule Dans la paix du livide et stagnant crépuscule; Et comme soulevé par des ensevelis Le blanc linceul du Nord s'émeut en ses grands plis. C'est qu'une rougeur naît^ vers l'est, dans la pénombre ; Tel transpire un rayon du sépulcre moins sombre, Quand le ressuscité qui traîne un long lambeau Lève sur les degrés. la lampe du tombeau!
20 Le Soleil de Minuit
La rougeur s'épaissit^ s'élargit, veut éclore, Pousse, opaque rondeur, les ombres, croît encore, Plane! et domine au loin les polaires pâleurs.
C'est le soleil nocturne, effroi des loups hurleurs !
Sur un blême sommet d'où la nuit se reploie L'astre, pesant, séjourne, et, large et plein, rougeoie. Fuite blanche, une brusque avalanche, par bonds. Roule, revient, ressaute, et croule aux vais profonds L'orbe morne, vermeil dans l'ombre refoulée. Dégorge sur la neige une rose coulée.
Le Soleil de Minuit 21
SNORRA
Ce soir, du pis gonflé des rennes, par trois fois, Le sang, au lieu du lait, a jailli sous mes doigts : J'ai frémi d'espérance à ce riant présage! Certes, la mort attend le vieil homme au passage ; Gravissant neige et roc, guettant à Thorizon Un filet de fumée au toit de sa maison^
22 Le Soleil de Minuit
Lui même il tend le cou sous la hache levée, Et son dernier retour n aura pas d arrivée !