‹ PoésieChapitre 1 sur 99 · Poésie · texte numérisé non relu

Poésie

Par Tépaisseur des mers que le sillage échancre Guidait les lentes nefs, et, parfois, jetait Tancre, Soit quand l'Est bleuissait, soit quand avait grandi L'épanouissement des pourpres du Midi !

Des îles, à l'arrière, ainsi que des chaloupeS;, Lourdes, traînaient, ou bien^ plus légères, par groupes, Flottilles que Ton nomme à présent archipels, S'éloignaient sous lazur ou la brume des ciels.

Plus d'une, obéissant à son propre mystère. Tenta seule, ô destins! l'infini solitaire.

Donc, au septentrion de la sphère, un îlot S'échoua dans la paix hivernale du flot. Pendant amas de blocs que la banquise épaule. Ni l'âpre vent qui sort de la bouche du pôle. Ni les souffles du sud épouvantés des mers Où le givre fleurit sur les glaçons amers, N'ont pu, depuis les jours, faire bouger de place Cette oasis de roc dans le désert de glace.

Là l'espace est blafard sous les deuils persistants D'un long minuit ! L'hiver a-t-il gelé le temps

Le Soleil de Minuit i3

Dans le piège éternel d'une seule heure sombre ?

Blême à peine, vers Touest, s'ébauche une pénombre,

Sépulcre de brouillard où gît le soleil mort;

Et la neige aux grands plis, linceul royal du Nord,

De la cime des monts aux profondeurs s'épanche.

L'île déroule au loin sa solitude blanche

Que prolonge la morne et terne inclinaison

Des glaces de la mer vers le gris horizon,

Et^ miroir des pâleurs sans fin continuées,

Le lourd ciel, en banquise agrégeant ses nuées,

Stable ou s'entre-heurtant comme un glacier fendu,

Semble un autre océan polaire, suspendu!

Du sol mélancolique au dôme taciturne

S'étage le profond crépuscule nocturne

Où se meuvent des corps faits de neige et de nuit :

Grand faucon, tourmentant lair opaque, sans bruit;

Renne qui sur le cap broute une maigre touffe;

Pétrel pécheur, dans l'ombre où son râle s'étouffe

Hérissant par faisceaux son court plumage brun

Visqueux de la rosée amère de l'embrun;

Loup hurleur, aux reins forts, fauve louve, qui rôde

Vers un terrier trahi par une brume chaude,

Pendant qu'au loin s'allonge et plane en soulevant

Les plis du soir, le geste étrangement vivant

D'un noir tronc d'arbre hors d'une rocheuse fente,

Ou d'un mort que sa fosse ouverte réenfante î

Mais des formes bientôt se dissout le semblant.

Obscur, dans le brouillard, pâle, dans le sol blanc;

14 Le Soleil de Minuit

Et, soit que pèse l'air sur la plaine dormante, Soit que, rude et rompant les sapins, la tourmente Roule aux gouffres, avec lavalanche, les ours, La terre que poussa le vent des premiers jours Déploîra le désert de ses blancheurs funèbres Sous kl lividité stagnante des ténèbres.

Le Soleil de Minuit j5

Le beau tueur de loups, le jeune hcmme aux bras forts,

Sur ma couche rompue a joui de mon corps.

Ton choc fut rude, Agnar! sans prière ni piège,

Soudain, hurlant, pareil à la trombe de neige

Qui frappe, emporte, abat le sapin résistant ;

Et ma force, en tes bras sœur des joncs de Fétang,

A subi ta vigueur redoutable, avec joie !

Mais tu dors trop longtemps, jeune loup, sur ta proie,

1 6 Le Soleil de Minuit

Car un dessein hardi qu'irrite ta langueur Rôde impatiemment dans Tombre de mon cœur.

AGNAR

Pendant que le vieillard, ton époux et mon hôte,

Éventre du harpon les narvals de la côte,

J'ai vu, des flancs profonds aux cimes des seins durs,

Luire ta neige nue en tes cheveux obscurs.

Mais quel penser, semblable aux bêtes de carnage.

Rôde en ton sombre cœur, sous le toit que j'outrage?

SNORRA

J'ai dressé, pour ce jour, le faucon de la mort.

AGNAR

La femme rêve au mal pendant que l'homme dort.

SNORRA

Attends-tu que le bloc de glace qui surplombe^ Croulant^ fasse au vieillard un couvercle de tombe? Ou que le bord fangeux qu'on sent trop tard plier Vers le geyser lui creuse un rapide escalier ?

AGNAR

Cesse de me tenter, femme aux sombres amorces.

SNORRA

Il revient, le pêcheur de phoques et de morses^ Le vieil époux, visqueux d'eau marine, cassé Sous le fardeau puant du poisson dépecé.

Le Soleil de Minuit 17

Et sa barbe essuîra, d'huiles rances infecte, Ma bouche que le sang de tes baisers humecte! Ah! le bloc au glacier tient trop ferme pour choir, Le vieux minuit n'a pas de brouillard assez noir Pour qu'à des yeux rusés le gouffre ouvert s'y cache Mais ton bras est robuste^ et j'aiguise ta hache!

AGNAR

Grâce ! il est mon ami.

SNORRA

Frappe ! il est mon époux.

AGNAR

Quoi! tu n'as point pitié ?

SNORRA

Quoi! tu n'es point jaloux ?

Chasseur, c'est un scrupule où la crainte se mêle. Que d'épargner le mâle, ayant pris la femelle. Et tu ne m'aimes point si tu ne le hais pas!

AGNAR

Je vis dans sa maison.

SNORRA

J'y dors entre ses bras !

AGNAR

Le meurtre laisse au fer une durable rouille.

SNORRA

Homme, saisis la hache, ou, femme, la quenouille!

Le Soleil de Minuit

La tête roulerait, sinistre, aux cheveux blancs.

SNORKA

Je me suis éveillée un lâche sur les flancs ! Quand passe un jeune ourson, bete à peine poilue, Ta bravoure se range, et, prudente, salue; Et si leur vil troupeau te mordait aux genoux. Pour en être épargné tu lécherais les loups !

AGNAR

Paix ! Le baiser sied mieux que l'injure à tes lèvres.

Va t'accoupler avec les femelles des lièvres! Surtout, soyez prudents : pour vous apparier, Elisez un lieu calme et voisin du terrier; Là, pullulez, bon couple, et broutez^ pêle-mêle, Prêts à fuir, les petits pendus à la mamelle, Quand la neige a craqué sous la chute des glands. — Tune m'embrasseras qu^avec des bras sanglants!

Le Soleil de Minuit 19

Qu'est-ce donc qu'a la nuit? un lent reflux circule Dans la paix du livide et stagnant crépuscule; Et comme soulevé par des ensevelis Le blanc linceul du Nord s'émeut en ses grands plis. C'est qu'une rougeur naît^ vers l'est, dans la pénombre ; Tel transpire un rayon du sépulcre moins sombre, Quand le ressuscité qui traîne un long lambeau Lève sur les degrés. la lampe du tombeau!

20 Le Soleil de Minuit

La rougeur s'épaissit^ s'élargit, veut éclore, Pousse, opaque rondeur, les ombres, croît encore, Plane! et domine au loin les polaires pâleurs.

C'est le soleil nocturne, effroi des loups hurleurs !

Sur un blême sommet d'où la nuit se reploie L'astre, pesant, séjourne, et, large et plein, rougeoie. Fuite blanche, une brusque avalanche, par bonds. Roule, revient, ressaute, et croule aux vais profonds L'orbe morne, vermeil dans l'ombre refoulée. Dégorge sur la neige une rose coulée.

Le Soleil de Minuit 21

SNORRA

Ce soir, du pis gonflé des rennes, par trois fois, Le sang, au lieu du lait, a jailli sous mes doigts : J'ai frémi d'espérance à ce riant présage! Certes, la mort attend le vieil homme au passage ; Gravissant neige et roc, guettant à Thorizon Un filet de fumée au toit de sa maison^

22 Le Soleil de Minuit

Lui même il tend le cou sous la hache levée, Et son dernier retour n aura pas d arrivée !

Page 1