I.A VOIX
Oh! je meurs.
11 s'est tu.
Son chef tombe, ressaute, et roule par secousses. Lutte, accroche ses poils aux ronces^ mord les mousses, Lapidé d'un torrent de pierres qui le suit, Et tandis qu'il emporte aux gouffres dans la nuit La suprême clameur qu un prompt silence abrège. Le tronc décapité saigne en haut sur la neige ! Réjouis-loi, mon sein! tu ne serviras plus De couche humiliée au lourd dormeur perclus. Il est mort, son baiser stérile, aux lèvres blanches ! Et mes flancs fécondés élargiront mes hanches.
Le Soleil de Minuit 23
Fiers de porter, vivace et frappant de grands coups,
Un mâle, où revivra le beau tueur de loups !
Chaud du meurtre de Tautre, il vient, le nouveau maître :
11 voit ses champs de neige où ses rennes vont paître ;
Il enjambe sa douve, il tire le barreau
De sa porte. Salut, mon Agnar ! — C'est Snorro!
SNORkO
Femme ! ce jour fut bon pour le pécheur des côtes.
SNOHRA
Qui donc jeta son râle aux soHtudes hautes ?
SNORKO
Mon panier s'est rompu, mais la proie est dedans! Ah! ah! le chef barbu, le morse aux longues dents. Croyait fuir le harpon qu'une corde ramène ; J'ai hissé par son cou la bête à face humaine! Maintenant, mon vieux chien m'a léché sur le seuil ; Je m'assieds sous mon toit; Tâtre me fait accueil ; J'ai chaud; je vois tes yeux pleins de ton âme franche ; Et Snorro, satisfait^ rit dans sa barbe blanche.
SNOKRA
Quand le pétrel se plaint dans l'espace endormi Parfois l'écho trompé croit qu'un homme a gémi.
SNORRO
Levé d'orge et de miel, le suc brun de la baie Fait eue Toeil se rallume et que le cœur s'éeaie ;
24 Le Soleil de Minuit
Je viderai vingt fois la tasse de bouleau! L'antique hiver transmue en glace toute Teau Pour qu'aux liqueurs de feu Thomme garde ses lèvres. Verse, femme ! le vin m'emplit de jeunes fièvres Et son flot répandu brunit mes poils grisons. On compte mal les ans dans le Nord sans saisons, Comme on voit peu les plis d'une mare dormante, Et le sang n'est pas vieux qui dans mon cœur fermente !
SNORRA
Tu t'abuses, vieillard glacé, dans la boisson,
SNORRO
Le violent geyser couve sous un glaçon !
SNORRA
L'âge a pétrifié l'eau vive et le bitume.
Non, femme aux yeux plus chauds cent fois que de coutume! Et sache qu'en buvant j'ai formé le dessein De semer cette nuit ma race dans ton sein.
La louve concevra, mais d'un loup plein de force.
SNORRO
Parfois un rameau vert sort d une vieille écorce 1
Le Soleil de Minuit 25
SNORRA
Dors plus loin ton sommeil par l'ivresse épaissi.
SNORRO
Pourquoi Snofra, ce soir, m'est- elle rude ainsi?
Veut-elle qu'on la prie et qu'on la complimente ?
Toi qui fus d'un vieillard la compagne clémente,
Comme la polémoine au flanc du glacier dur
Pour parfumer la neige ouvre sa fleur d'azur;
Gardienne au cœur zélé des celliers économes,
Qui fermes ton vadmel aux yeux des jeunes hommes.
Et n'ouvres point l'oreille à leurs propos hardis,
Femme! un fils te naîtra de moi, je te le dis !
Afin qu'aux jours prochains où, sans regard ni forme,
Il faudra qu'en un lit solitaire je dorme,
Tu baises sur un front de ta vue ébloui
L'image de l'époux que tu n'as point trahi ;
Et que l'enfant, vivant retour d'une âme absente.
Fidèlement te paie en tendi esse innocente
L'amour candide et sûr, beau comme un jour vermeil,
Dont rêvera le père en son obscur sommeil !
26 Le Soleil de Minuit.
La belle jeune louve amoureuse du mâle Rampe, se tend, clôt l'œil, bâille avec un doux râle. Ils vont bientôt, de faim moins que d'amour grondants, Mordre ensemble une proie où se cherchent les dents. Puis, quand le flanc repu sur le festin se vautre, Tendres, lécher du meurtre aux lèvres lun de Tautre.
Mais le loup, renversant la gorge, arquant les reins, Voit le soleil! L'horreur lui rebrousse les crins. Et, cramponné de l'ongle au sol gelé qui craque, Il hurle longuement à h vermeille flaque I
Le Soleil de Minuit 27
Brusque, il s'enfuit. Le vent ne le précède point. Ses bonds roulent. Colère où la terreur se joint. Il se mord, en claquant des dents dans les morsures. Il fuit toujours. L'abîme a des profondeurs sûres : Il y plonge, farouche, et plonge plus avant. Il se plaît dans la neige et dans le sombre vent. Quand repèse sur lui Tépais brouillard polaire, Il ne sait plus pourquoi sa fuite s'accélère; Oubliant Torbe atroce, à vif dans le ciel froid. Il s'arrête, apaisé, se tourne, — et le revoit!
La rougeur en ruisseau jusques à lui serpente Comme s'il eût laissé tout son sang sur la pente.
Fou de peur, il jaillit et tente les lieux hauts !
Ses vingt ongles de fer grincent sur les ressauts
De la glace, et ses dents mordent les neiges dures.
Les pointes d'un torrent gelé par les froidures
Lui déchirent les flancs et ne l'arrêtent pas.
Il s'amasse, ou s'allonge, il fait de petits pas
Ou de grands bonds, et quand, noir fardeau qui se hisse ,
Il surmonte la cime au loin dominatrice,
L'écarlate rondeur règne en face de lui !
Alors, il geint d'angoisse.
Où donc n'a-t-il pas fui?
28 Le Soleil de Minuit
Dans la neige. Des crocs^ des griffes et du ventre
11 défonce le sol où sa forme obscure entre.
La dure blancheur casse^ ou, sous la chaleur, fond.
Il creuse encore. Autour du trou déjà profond
S'élève en bords épais la neige qu'il déplace.
Mais la fouille dénude une paroi de glace!
Et la bête, devant l'inattendu miroir,
Se pétrifie en la stupeur de toujours voir,
Comme un disque de chairs pourpre autour des vertèbres
Le soleil de minuit saigner dans les ténèbres !
Le Soleil de Minuit 29
SNORRA
Pendant que plein d'un songe où rit un nouveau-né
Ronfle du lourd vieillard le sommeil aviné,
J'ai déserté la couche et franchi les clôtures,
Cherchant l'ami des loups, le jeune homme aux mains pures,
Sans doute, en un lieu calme, il est couché, dormant.
Ou bien prend son épieu, loin du fer, prudemment,
3o Le Soleil de Minuit
Et du manche dressé sur qui pèse une pierre, Subtil, prépare un piège à la loutre guerrière, Ou, de fils de bouleau qu'il croise et noue entre eux, Trame une forte embûche aux lapins dangereux.
Emporte-moi, tourmente ! ouvre-toi, fondrière!
SNORRA
Écoute, homme qui fuis.
AGNAR
Femme hideuse, arrière !
SNORRA
Le lièvre même attend quand nul ne le poursuit.
AGNAR
Le cou sans tête règne au milieu de la nuit !
SNORRA
La peur de l'action a causé ta démence.
L'épi rouge est sorti de ta noire semence :
J'ai frappé le vieil homme au détour du chemin !
Le vieil homme en son lit s'éveillera demain.
Le Soleil de Minuit 3i
AGNAR
Sa vie à mes doigts gèle, et, par caillots, s'arrête !
SNORRA
Tu les trempas au ventre ouvert de quelque bête.
AGNAR
Ce fut dans le silence un long gémissement !
SNORRA
Le pétrel a râlé dans l'espace dormant.
AGNAR
Elle a roulé, la tête à chevelure blanche!
SNORRA
Parfois tombe, ressaute, et roule l'avalanche.
AGNAR
La pâle pente est rose au loin sous le ciel noir !