LE LANDGRAVE DE FER
à Philippe Reichel
Ludwig, qu'on appelait le Landgrave de fer, Ayant chassé les loups sous la bise d'hiver. Errait, le soir tombant, dans une étroite gorge. Il vit luire à cent pas la vitre d'une forge , Courut, poussa la porte, et dit au forgeron : « Mon cheval éventré d un seul coup d'éperon Se débat, tout sanglant, dans la bruyère rouge ; Je suis las; loge-moi cette nuit dans ton bouge. » L'autre dit : « Si tu veux mal dormir, dans ce coin Tu trouveras un lit fait de paille et de foin.
140 Contes épiques
Cependant, étranger, parle et fais-toi connaître. » Le landgrave hésita.
« J ai nom Albrecht. Mon maître, Ludwig, que vous nommez le Landgrave de fer, Gouverne la Thuringe et la Saxe.
— Et l'Enfer!
S'écria le manœuvre avec un air farouche. Qui proféra ce nom doit s'essuyer la bouche ; Et j'aurais préféré, certes, n'avoir pas su
De quel maître est valet l'homme que j'ai reçu. à
N'importe! Quel qu'il soit, d'où qu'il vienne, où qu'il aille, Honneur à l'hôte! Etends ton manteau sur la paille. »
Le Landgrave Ludwig, couché, ne dormit pas. Non qu'à sa tête lourde et qu'à ses membres las Le repos ne fut doux que sur un lit de plume. Mais à cause du bruit du marteau sur lenclume. Dans le rougeâtre soir où la flamme, d un jet Brusque, brille et s'éteint^ le forgeron forgeait. En scandant son labeur de paroles étranges.
t< O Landgrave, seigneur des forêts, qui te venges.
Con tes êp îq ues 1 4 1
Par un homme pendu, d'un cerf pris dans ton bois; Seigneur de la cité, qui voles les bourgeois ; Seigneur des champs féconds^ de qui les mains avides Font que le manant pleure auprès des granges vides ; Toi qui, le soir, sortant de ton nid de vautour. T'embusques, pour piller les marchands, au détour Des chemins, et t'en vas sans laver tes mains rouges ; Prince que Ton redoute, au point que, quand tu bouges. Tout s'ébranle de peur autour de tes desseins ; Tortureur des vivants^ blasphémateur des saints ; Oh! ton âme de fer. Landgrave, que n'estelle Le fer docile et chaud que mon marteau martèle ! » Ainsi, sans plus songer qu'un autre homme était là, L'étrange forgeron, forgeant toujours, parla Jusqu'à Theure où, luisant sous laube reparue. Le fer qu'il martelait fut un soc de charrue.
Le Landgrave rentra dans son château, pensif.
« Le père sous un chêne et lenfant sous un if Attendent, Monseigneur, qu'on avise à les pendre.
— Ils ont leur grâce, vas! et, de plus, fais-leur rendre Le sanglier qu'ils ont tué dans ma forêt.
~ Les bourgeois d'Eisenach affirment qu'il serait
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Dur d'exiger déjà, la misère étant grande, Le paîment de Timpôt sur le vin.
— Qu'on attende.
— Les marchands que l'on fit captifs ces jours derniers Offrent d'or cent écus et d'argent cent deniers Pour leur rançon.
— Qu'ils soient libres! et que chaque homme Emporte en s'en allant quatre fois cette somme. »
Ainsi parlait le maître aux vassaux étonnés De cette humeur nouvelle et des ordres donnés. Puis, quand la nuit monta sur la tourelle noire. Il se glissa, tremblant et seul, dans l'oratoire, Et demeura longtemps en des rêves plongé.
Le Landgrave de fer avait été forgé.
Contes épiques 148
LES DEUX ÉVEQUES
à Léon Cladel
Les fidèles priaient, prosternés sur les dalles : Manants, reîtres, bourgeois venus de la cité, Et seigneurs descendus des aires féodales.
Près d'eux, sur un drap noir, de larmes argenté, Un cadavre portant la mitre pastorale Semblait, rigide et blême, un évêque sculpté.
144 Contes épiques
Un prêtre vint, monta les marches en spirale De la chaire, s assit, ayant toussé d'abord, Et remplit de sa voix la grande cathédrale.
« Frères, votre pasteur fut très-doux et très-fort,
« Très-fort contre les loups, très-doux pour les ouailles, »
Dit Tévêque vivant louant l'évéque mort.
« Tendre, il dissuadait les hommes des batailles,
K Prêchant aux paysans de subir les impôts,
« Conseillant aux seigneurs de réduire les tailles.
0 11 égalait, dans son amour toujours dispos,
« Au noble le vilain, le serviteur au maître ;
« Et ce berger chrétien n'avait pas deux troupeaux.
(' Il était charitable et se cachait de l'être ;
« 11 priait pour celui qui l'avait insulté;
» Donner et pardonner, n'est-ce pas tout le prêtre ?
Et maintenant, reçu dans le ciel mérité. Assis entre le Père et le Fils, il contemple. Prie et célèbre Dieu pendant l'éternité! >>
Contes épiques 145
Ainsi parlait l'évêque en rhythmant sa voix ample,
Quand un cri par la foule en délire poussé
Fit trembler les vitraux et les piliers du temple.
Du catafalque noir le mort s'était dressé ! Ses yeux rouverts par un effrayant privilège Regardèrent le peuple à ses pieds renversé.
Il était morne et blanc comme un spectre de neige, Et, tendant la longueur de son bras décharné Vers 1 evêque vivant qui tremblait sur son siège,
L'évêque mort cria : « Tu mens! je suis damné. »
1 4^ Contes épiques