LE ROSSIGNOL
C'était un soir du mois où les grappes sont mûres. Et celle que je pleure était encore là. Muette, elle écoutait ton chant sous les ramures, Élégiaque oiseau des nuits, Philoméla!
Attentive, les yeux ravis^ la bouche ouverte, Comme sont les enfants au théâtre Guignol, Elle écoutait le chant sous la frondaison verte, Et moi, je me sentis jaloux du rossignol,
Philoméla 26 1
« Belle âme en fleur;, lilas où s'abrite mon rêve^ Disais-je, laisse là cet oiseau qui me nuit. Ah ! méchant cœur, Tamour est long, la nuit est brève ! » Mais elle n'écoutait qu'une voix dans la nuit.
Alors je crus subir une métamorphose!
Et ce fut un frisson dont je faillis mourir. Dans un être nouveau ma vie était enclose, Mais j'avais conservé mon âme pour souffrir.
Un autre était auprès de la seule qui m'aime, Et tandis qu'ils allaient dans l'ombre en soupirant, O désespoir! j'étais le rossignol lui-même Qui sanglotait d'amour dans le bois odorant.
Puis elle s'éloigna lentement, forme blanche. Au bras de mon rival assoupie à moitié ; Et rien qu'à me voir seul et triste sur ma branche Les étoiles du ciel s'émurent de pitié.
Ce fut tout; seulement, dès l'aurore prochaine (Je n'ai rien oublié : c'était un vendredi) Des enfants qui passaient virent au pied du chêne Un cadavre d'oiseau déjà sec et roidi.
252 Les premiers vers
« Il est mort! » dirent-ils, et de son doigt agile L'un d'eux creusa ma fosse à lombre d'un roseau, Et, tout en enfermant mes plumes sous Targile, Il priait le bon Dieu pour le petit oiseau.
Phîloméla 253