ARIANE
Azur, neige, cinabre !
Splendeur et pur dessin
Du sein Dont la pointe se cabre !
Fureurs de l'astre! essor Rouge dans la nuit noire!
O gloire Des chevelures d'or!
202 Les premiers vers
Aube immense des pôles!
Baiser torrentiel
Du ciel Sur les belles épaules !
Vague dispersion Des célestes fumées
Pâmées Dans les bras d'Ixion !
Candeur des citronnelles !
Mânes des lys défunts !
Parfums Des lampes éternelles!
Rhythme pompeux du vers !
Blanches apothéoses
Des choses Dans les soleils ouverts !
Déchirement des voiles.
Et tout ce que Forgueil
De l'œil Cherche dans les étoiles,
Philoméla 263
Les Dieux Tont amassé Dans les bras d'Ariane,
Liane Où je suis enlacé!
Ariane, farouche Habitante des bois,
Je bois Les baumes de ta bouche !
C'est toi qui me conduis A travers l'épouvante
Vivante Des forêts et des nuits !
Les bêtes, dans nos courses, Te suivent par convois ;
Ta voix Charme le cœur des ourses î
Les chats-tigres félons Baisent avec délices
Les lisses Rougeurs de tes talons I
264 Les premiers vers
Tu courbes la panthère A subir comme moi
La loi Divine d un mystère!
O reine enfant! tu peux Interrompre d'un geste
La sieste Des grands lions pompeux
Et, caprices énormes, Rougir leur vaste flanc
Du sang Des mûres ou des cormes.
Et mêler à foison
Leur crinière moins blonde
A Fonde Folle de ta toison,
Et bientôt sur les lierres T'assoupir à demi
Parmi Leurs troupes familières.
Philoméla 265
Cependant que le feu De ta lèvre m abreuve^
O veuve Adorable d'un Dieu!
Mais, enfant, puisque F ombre Des grands ravins te plaît^
Il est Une forêt plus sombre.
Ta nuque où lastre luit N'a pas d'or sous le peigne
Qui teigne D'aurore cette nuit !
Solitudes funèbres Que roule vers l'enfer
La mer Houleuse des ténèbres!
Là, jamais le sanglant Éclair de l'escarboucle
Qui boucle Ta ceinture à ton flanc,
266 Les premiers vers
Ni ton regard qui creuse.
Comme un soleil, des trous
D'or roux Dans la nuit ténébreuse,
Ni tes lèvres en fleurs Ne pourraient faire luire
Le rire Éclatant des couleurs !
C'est l'énorme broussaille Et lantre et le ravin Qu'en vain L'aube candide assaille.
C'est le gouffre vainqueur Du ciel et le désastre
De l'astre, C'est mon cœur ! c'est mon cœur !
O détestable gîte
De monstres ! longs abois
Du bois Qu'un souffle impur agite !
Philo mêla 267
Dans les repaires noirs Où leur venin s'égoutte,
J'écoute Ramper mes désespoirs !
Mes remords, bêtes mornes^ Passent en défaillant,
Fouillant Leurs ventres de leurs cornes,
Et des singes poltrons A la paupière bleue
La queue S'enlace autour des troncs !
Amoureuse des roses Et des œillets naissants.
Descends Dans mon cœur, si tu l'oses,
Dans mon cœur dévasté, O vivante statue
Vêtue De ta seule beauté !
268 Les premiers vers
Sois l'amour! sois l'aurore !
Perce, rayon d'azur,
Le mur De la nuit incolore!
Que sur l'ombre l'amour Éperdu se déploie
Et noie La haine dans le jour !
Et les monstres infâmes Sentiront, sous tes yeux,
En eux Des éclosions d'âmes!
Et pareille au chasseur Qui rapporte avec joie
Sa proie, Ariane, ma sœur.
Des gouffres infertiles Quand tu remonteras.
Les bras Enlacés de reptiles,
Philoméla 269
La troupe des amants Chantera sur Tivoire
La gloire Des sourires charmants,
Et, reine aux belles poses.
On te verra, le soir,
Tasseoir Dans les apothéoses!
Tandis que, triomphant.
Je baiserai les roses
Décloses, O délicate enfant
Dont le rire^m'accueille, La nuit, dans les massifs
Lascifs D'orne et de chèvrefeuille !