‹ Poésie, en vers françaisChapitre 1 sur 45 · M DCCC LXXXIX · texte numérisé non relu

M DCCC LXXXIX

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cas

INTRODUCTION

EST à Sainte-Beuve que revient l'honneur d'avoir fait connaître Leopardi au lecteur français. Le premier, dans une étude biographique et littéraire publiée dans la Revue des Deux-Mondes*, le pénétiant critique a dit de l'homme et de l'œuvre ce qu'il y avait d’essentiel à dire, et nous a laissé du poète un de ces vivants portraits qu'excellait à tracer sa plume délicate et précise. L'éveil était donné à la curiosité des lettrés, la voie ouverte a des investigations plus abondantes, sinon plus approfondies. N'oublions pas de rappeler qu'Alfred de Musset, dès 1842, à propos des versificateurs qui sacrifient la pensée à la rime, avait incidemment évoqué le nom et l'exemple de Léopardi en

* Livraison du 1$ septembre 1844.

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des strophes éloquentes, où il loue la mêle sobriété de cet esprit « simple et hardi, » de ce « sombre amant de la mort*. » L'écrivain déjà célèbre et presque populaire en Italie**, fort lu et fort apprécié en Allemagne, n'était pas encore à cette date (1844) traduit en français. M. Valery Vernier donna de ses Poésies, en 1867,une première traduction en prose qui a gardé

* C’est dans la pièce intitulée: Après une lecture. « On se demande, dit Sainte-Beuve, après quelle lecture ont été écrits ces vers. Serait-ce après une lecture de Léopardi ? Le début de la pièce ne l’indiquerait guère, quoique la fin semble le faire soupçonner. Tout cela n’est pas expliqué. Les meilleures poésies de M. de Musset sont trop sujettes à ces sortes d’incohérences. Mais assurément (je ne puis m'empêcher encore d’ajouter ceci), la plus criante incohérence, dans le cas présent, c’est d’avoir fait intervenir de but en blanc le plus noble, le plus sobre, le plus aus-

tère des poëtes, pour appuyer une théorie où il est surtout question de

Lisette et de Margot, et où, pour tout idéal sérieux, l'enfant d’Épicure et d’Ovide s’écrie :

Vive d'un doigt coquet le livre déchiré Qu'arrose dans le bain le robinet doré!

« En vérité il semble, à voir cette théorie d’alcôve et de baignoire, que M. de Musset n'ait pas fait une seule lecture, mais deux lectures à la fois, et qu’il ait commencé avec Crébillon fils la boutade à la Gavarni qu'il couronne par Léopardi. » (Portraits contemporains, tome III, Didier, 1846.) — A cette note de Sainte-Beuve, ajoutons la remarque suivante de M. Bouché Leclercq, à propos de la qualité technique du mètre léopardien : « Musset, dit-il, ne se rend pas compte des difficultés du vers libre (sciolto). » Ce vers est assez souvent employé par Léopardi dans ses canzones, où la rime joue un rôle très savant et très compliqué. Il est bon de le rappeler à ceux qui, sur le dire du poète français, pourraient croire que le poëte italien a négligé la rime. Il n’en est rien, |

** On donnait ses œuvres en prix dans les lycées.

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la couleur et l'accent, la physionomie poétique de loriginal. Dans son livre : L'Italie est-elle la terre des morts (1860), Marc Monnier avait antérieurement publié sur Léopardi des pages chaudes d'enthousiasme, des pages émues et vibrantes. Quelques années plus tard, en 1874, M. Bouché-Leclercq lui consacra, à son tour, tout un volume où le commentaire biographique s'anime, chemin faisant, de citations charmantes, d'analyses et de traductions d’une exacte et savante fermeté. Une nouvelle version comprenant, cette fois, les Poésies et les ŒEuvres morales* (1880), est due à la jeune et docte plume de M. Aulard, professeur à la Sorbonne. L'auteur l’a fait précéder d’un remarquable Essai, ample introduction qui résume tout ce qu'on sait du poète, de son enfance si studieuse, de sa famille, de ses relations, de ses souffrances, de ses doutes, du singulier travail de sa pensée partant du christianisme catholique pour aboutir au pessimisme. « Notre traduction des Poésies, dit M. Aulard, aura peut-être ceci de nouveau qu’elle a été faite à la lumière des écrits philosophiques. » Selon lui, la vraie source de l'inspiration de Leopardi n'est pas, comme on l'a prétendu, dans ses infortunes personnelles, mais dans sa philosophie : la théorie de l'infelicita. Quoi qu'il en soit, à ce point de vue particulier, l'étude de M. Aulard est aussi intéressante que neuve. Peut-être a-t-il un peu subordonné le poète au philosophe : le contraire semblerait plus juste. La méthode de traduction qu'il a suivie est la méthode littérale; mais la littéralité n'est pas toujours la fidélité, et, dans le cas présent, elle

* Manzoni disait des operette morali: « C’est peut-être ce qui chez nous a été écrit de meilleur en prose depuis le commencement du siècle. »

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n'a pas réussi à éclaircir certaines obscurités qui, involontaires ou voulues, tiennent plus a la pensée même qu'à l'expression. M. Eugène Carré procède autrement dans la récente version en prose qu’il a donnée des Poésies, et qui, venue la troisième, ne sera probablement pas la dernière. On pourrait cependant l'estimer définitive, car elle unit le plus souvent l'élégance à la fidélité, et le texte placé en regard comme un contrôle à l'appui du sens adopté par le traducteur, une preuve de son respect pour les tournures et les images propres à l'écrivain, en double le prix aux yeux des lettrés. Jeme permets en passant un regret tout intéressé, c'est qu'elle n'ait pas été publiée plus tôt; elle m'eht certes aidé dans ma tâche d'interprète en vers du grand poète italien. On voit par cette sommaire énumération que pour avoir été en retard sur l'Allemagne, la France ne s'est pas montrée indifférente à la mémoire de Leopardi, et qu’elle à payé au poète et au penseur son libéral tribut de sympathie et d'admiration.

Le grand lyrique de l'Italie moderne, Giacomo Leopardi, est né le 29 juin 1708 à Recanati, dans la marche d’Ancône, petite ville assise à quelque distance de l’Adriatique sur le versant oriental des Apennins. Il était l’ainé des enfants du comte Monaldo Leopardi et de la marquise Adelaïde Antici, famille noble et guelfe de traditions, une des plus anciennes de la contrée. Il passa son enfance et la plus grande partie de sa jeunesse sous le toit paternel; il y reçut les premiers rudiments d'une instruction qu'il devait singulièrement développer et compléter seul, Sa précocité en fait un enfant prodige, comme Mozart, comme le Tasse, comme Pic de la Mirandole et Visconti. L'abbé Sanchini, un hôte, un familier du foyer domes-

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tique, lui enseigna le latin; mais, à quatorze ans, n'ayant plus rien à apprendre de son précepteur, il s'enferme dans la bibliothèque de son père et y vit du matin au soir « retranché derrière un rempart de grammaires et de dictionnaires. * » En effet, il aborde directement et à coups de lexique l'étude des langues, le défrichement des textes. « Cet enfant merveilleux, dit Marc Monnier, apprit seul le grec, le français, l'anglais, l'espagnol, l'allemand, l'hébreu, dont il se servit pour discuter avec des juifs d'Ancône; il écrivit avant l'adolescence une histoire de l'astronomie ; il publia et commenta force Grecs inédits ou oubliés**, entre autres des fragments des Saints Pères de l’Église. Il traduisit en latin et enrichit de notes savantes la Vie de Plotin par Porphire, manuscrit inédit ***, si je ne me trompe, sur la première page duquel se lit cette phrase, que je traduis mot à mot: « Aujourd'hui, 31 août 1814, ce travail de lui me fut donné par Jacques, mon fils premier-né, qui n'a jamais eu de maître de langue grecque, et dont l'âge est de seize ans, deux mois, deux jours. Monaldo Leopardi. »

Seize ans! quelle vigueur intellectuelle atteste une telle science philologique ! Et ce n'est que le prélude aux divers travaux littéraires qui suivront. De 1814 à 1817, le.jeune érudit commente et traduit, se préparant ainsi à son rôle personnel de prosateur moraliste et de poète lyrique ayant à chanter ses propres émotions. Il traduit la Batrachomyomachie d’Homère

* Epistolario, 1, page 38.

** Hesichius de Milet, Ælius Aristide, Hermogène, Fronton, Dion Chrysostôme, Julius Africanus, etc.

#*#* Manuscrit que Creuzer consulta plus tard avec fruit pour son édition des Ennéades. |

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en vers, « en sizains coulants et faciles, ajoute Sainte-Beuve, comme aussi il fera pour le Moretum de Virgile;» puis le premier chant de l'Odyssée, le second de l'Énéide, la Titanomachie d’'Hésiode, les idylles de Moschus, accompagnées d’une critique sur les circonstances peu connues de la vie du bucolique grec. — La langue grecque, disent ses biographes, était sa vraie langue, sa langue de prédilection. Il en avait à ce point pénétré le génie qu’il publia dans le Spectateur de Milan, maï 1817, une traduction en vers d'un hymne grec à Neptune de sa façon qu’il prétendait avoir été découvert dans un vieux manu scrit de la bibliothèque vaticane; et il le faisait suivre du texte de deux odes anacréontiques à l'Amour et à la Lune. Le pastiche était si habilement réussi que des hellénistes émérites s'y laissèrent prendre, Pour innocente ou plaisante que soit cette supercherie à la Chatterton, on peut s'étonner et même regretter d'avoir à la mentionner chez un écrivain du caractère de Leopardi : cela sonne comme une fausse note dans une existence si habituellement sérieuse et grave.

Avant d'arriver au poète et au penseur original, indiquons encore du précoce érudit une dissertation sur la réputation d’Horace chezles anciens (r816) et un Essai sur les erreurs populaires des anciens (r8r15). Cette dernière œuvre, dit M. Bouché-Leclercq « n'eût pas été désavouée par un érudit a barbe grise. » A cette date, le savant chez Leopardi n'a pas encore entamé le chrétien : celui-ci, au contraire, emprunte des armes à l'érudition pour combattre chez les anciens les superstitions accréditées, la foi aux songes, à la magie, aux oracles, à toute la théologie légendaire du paganisme. L’Essai se termine par une sorte d'hymne en action de grâces à la rel:-

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gion révélée. Rien ne semble annoncer dans ces pages inspirées par une foi sincère la transformation intellectuelle et morale qui bientôt va se produire. Elle y est cependant en germe. À lire de près ce philosophe de dix-sept ans, on voit que si la crédulité et l'ignorance sont à ses yeux le lot incurable des masses, il constate avec amertume combien il est difficile aux sntelligences les plus fermes de secouer le joug des préjugés sucés avec le lait. — « Il est déplorable, dit-il, que l'homme dont la vie est si courte doive en consacrer à se défaire de ses erreurs une part plus grande que celle qui lui reste pour découvrir la vérité. » Il dira encore en se heurtant jusque chez Kepler à des restes de superstitions astrologiques. « Terrible exemple! Il nous ferait croire que les erreurs, comme les comètes, ont une orbite, et qu'au bout de quelques siècles, quand on a cessé de déclamer contre elles, elles reparaissent sur la scène sous un nouvel aspect. Cette réflexion nous aménerait à penser qu’en fait de connaissance, l'esprit humain ne parcourt pas une ligne droite, étendue à l'infini, mais un cercle limité, et que de temps en temps il revient nécessairement au même point. Elle nous ferait considérer comme illusoire l’idée des progrès quotidiens de l'esprit humain, mettrait dans tout son jour cette parole si souvent répétée du plus sage des rois : Nihil sub sole novuüm, nous ferait regarder l'accroissement réel des connaissances humaines comme chimérique, et mênerait fatalement le philosophe au désespoir. »

Le mot est dit: le désespoir sera le résultat de toutes les

recherches, de toutes les aspirations de Leopardi : il doit ”

aboutir par toutes Les voies non à une négation mitigée d'indifférence, à un scepticisme de dilettante, à un athéisme tran-

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quille; non au pessimisme spéculatif de Schopenhauer, mais à un désespoir irrémédiable, sincère, absolu, et aussi douloureux qu'absolu, et ce désespoir sera la source, la vraie source de ses inspirations originales, comme moraliste et surtout comme poète. Il a désespéré du progrès et de l'intelligence humaine, de la nature, — cette marâtre impie, — de la religion, de la patrie, du bonheur, de l'amour, de tout, excepté de l'amitié et de la poésie, et elles ne l'ont point déçu : à la première, il doit les plus doux allèvements qu'il ait connus à ses souffrances physiques et à ses tortures morales; à l’autre, les consolations que seule la Poésie peut donner, et dont le secret vit et s'éteint avec elle.

Mais n’anticipons pas. Nous avons laissé le studieux enfant dans la bibliothèque de son père, travaillant à s'instruire avec une insatiable ardeur. Il en sortira riche d'érudition, mais surmené de corps et foncièrement appauvri dans son organisme. Né avec une complexion délicate, à déchiffrer les textes anciens, à manier les dictionnaires et les lourds in-folio, il s'était affaibli la vue et sensiblement déformé l'épaule. Sa santé sérieusement atteinte l'obligea de renoncer tout à coup à ses livres, le condamnant à un repos où cette jeune et active intelligence, repliée sur elle-même, allait s’assombrir et se dévorer. De là une irritabilité maladive et sa mélancolie croissante. Le milieu domestique ne répondait pas d'ailleurs à ses besoins d'expansion. La marquise Adélaïde Antici, sa mère, nature impérative, singulière et rigide figure, un type de parcimonie patricienne, était plutôt faite pour inspirer le respect que la tendresse; son père, un érudit pourtant et qui, par cela même, aurait dà apprécier ses rares aptitudes, ne sut provoquer ni gagner 5a confiance.

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Catholique fervent, aristocrate de vieille souche, le comte Monaldo était moins heureux qu’effrayé, pour ne pas dire scandalisé, des hardiesses philosophiques et patriotiques de son fils ; il le surveallait, le froissait et l'humiliait en interceptant sa correspondance. Il le traita toujours en enfant. À cette contrainte ambiante et morne dont il étouffait, Giacomo ne trouvait quelque détente que dans l'intimité de son jeune frère Carlo, « cet autre moi-même, » écrira-t-il plus tard, et dans la société de sa sœur ‘Paolina, cœur dévoué, esprit élevé, dont le rôle affectueux près de lui rappelle un peu celui d'Amélie près de René. Il l'appelait sa « Pilla » et il l'a immortalisée dans cette élégie stoique et tendre, un de ses chefs-d'œuvre: Pour les noces de Pauline. 4 part ces deux affections, ces deux confidents, il n'avait personne à qui s'ouvrir dans cette espèce de cloître paternel qui n’était fréquenté que par des ecclésiastiques, des Jésuites mexicains, le P. Torres et l'abbé Sanchini, ses anciens précepteurs, et d’autres personnages non moins graves et tout aussi peu préparés à comprendre ses libérales aspirations. Au dehors, sa solitude intellectuelle n’était pas moins grande, et il dut maintes fois s'appliquer le vœæ soli de lEcclésiaste. Lui qui, dans ses livres, avait vécu jusqu'ici avec les hommes illustres de l'antiquité, il ne rencontrait dans sa bourgade natale que des ignorants, des êtres grossiers et vulgaires, le bétail de la glèbe et des rues, selon son expression, et ce bétail, en fait de dédains, le lui rendait avec usure. On l'évitait, on se montrait celui qu'on appelait ironiquement le philosophe, le petit pédant. A tous ces froissements s'ajoutaient les souffrances d'une santé à jamais compromise. Aussi l’irascible et fier enfant n'aspirait-il qu’à fuir le toit paternel et cet inhabitable Réca-

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nati*, « ce désert, ce tombeau, cette caverne, ce Tartare. » [IL écrivait, en 1818, à Pietro Giordant: « Je me suis abïimé par sept années d'études folles et désespérées à l'âge où je me formais et où ma complexion devait s'affermir..…. Aussi je sais et je vois que ma vie ne peut être que malheureuse. Cependant je ne m’en effraie pas ; j'ai passé des années si dures que je ne crois pas possible qu’il m'arrive quelque chose de pire. »

C’est sa traduction du second livre de l’'Énéide qui l'avait mis en rapports épistolaires avec le célèbre Giordani. Ces rapports devinrent bientôt de l'amitié, — une amitié pleine d’épanchements désolés chez le jeune reclus, pleine d'encouragements et de consolations de la part du vieux littérateur patriote qui révait, avec d’autres grands écrivains italiens, le relèvement de la patrie par les lettres. Giordani avait tout de suite reconnu chez ce jeune érudit doublé d'un poète le perfetto scrittore italiano pouvant concourir à l’œuvre de la régénération rêvée, et sl le stimula de ses éloges et de ses conseils, le releua de ses défaillances, détourna sa pensée du monde antique pour le ramener vers le monde moderne, vers l'Italie, « la nostra sfortunata e cara madre, » et exalta en lui ces sentiments patriotiques dont le souffle emplit d'une mäle et véhémente tristesse ses premières canzones : à l'Italie, Sur le monument de Dante, à Angelo Maï.

Ces pièces et d’autres, inspirées du même patriotisme, faisaient dire au lecteur italien ; « Avec Manzoni, à l'église! avec Leopardi, à la guerre! » L'ode à l'Italie et celle sur le monument de Dante parurent à Rome en 1819, et la troisième en 1820 à

* Aborrito e inabitabile Recanati,

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Bologne. Pour les deux premières, un fait est à noter: c’est Giacomo qui en paya les frais d'impression sur ses épargnes, et quelles pouvaient être les épargnes du pauvre rêveur dans cette Casa Leopardi que nous connaissons! — Ainsi, dès lors comme aujourd'hui, en ltalie comme ailleurs, même le poète de race et qui marquera, dut payer son entrée dans l'arène où il luttera pour vivre, et vivra pour souffrir.

Cependant le nom du solitaire de Recanati se répandait au dehors. Ses travaux philologiques l'avaient fait connaître des savants de Pltalie et de l'Allemagne. Le philologue suédois Akerblad avait salué sa venue dans la science avec admiration. Ses chants patriotiques, il est vrai, passèrent à peu près inaperçus de la foule, mais non du groupe des lettrés, son vrai public à lui, car la nature de ses inspirations le limitait fatalement à Pélite des intelligences libres et des esprits délicats. Un poète national n'est pas toujours un poète populaire. On n’est populaire qu’à la condition de partager la foi et les espérances du milieu où lon vit, et Leopardi, par les recherches de sa pensée, s'était déjà placé hors de ce milieu; il avait renoncé à ses croyances premières, à celles qu'il tenait, enfant, de sa famille et de la tradition, croyances superficielles, j'imagine, car elles croulèrent soudainement, sans transition, sans les luttes du doute, ne laissant après elles dans son esprit nulle idée de Providence ni de vie future, mais pour toute solution au problème de la destinée humaine une résignation entière et stoique au néant. Cette transformation radicale, sa conversion philosophique, comme il la nommait, s'accomplit entre 1818 et 1820, dansces années de troubles physiques et moraux qui l'ébranlèrent dans tout son être, détruisant toutes ses espérances, lui montrant

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désormais la vie, l'homme, la société, la nature elle-même sous le jour d'un pessimisme absolu. Quoiqu'il en soit, ces années de repos forcé où le condamnait sa santé, ne furent point stériles pour le poète si elles le furent pour le savant. La poésie allait lui conquérir ce qu’il avait jusqu’ici demandé à la science, la renommée, cette renommée que donne toute insptration sincère, s'exprimant dans une forme lumineuse: le diamant est de la lumière concentrée ; aïnsi le vers pour la pensée du poète. Elle fit plus encore ; elle le consola autant qu’il pouvait être consolé en fournissant à ses rêves la langue qui pouvait le mieux les traduire. Et cette langue, d’une sobriété toute classique, formée à l'école des anciens et à celle de Dante et de Pétrarque, au dire des juges compétents, est l'instrument dont il va se servir pour exhaler au dehors ses effusions intérieures, Dans ses promenades solitaires, ses courses hygiéniques aux environs de Recanati, en proie aux mélancolies fiévreuses de l'adolescence, agité de rêves sans but, il aspirait à quelque idéal d'amour qui pât remplir et pacifier son cœur, il épanchait « son vague des passions » en idylles et en élégies. Le rêve idéal et flottant se posait tantôt sur quelque frais visage de jeune fille, enfant du peuple et sa voisine, qu’il a chantée sous le nom de Siluie et de Nérine, celle dont la voix d'oiseau remplissait de notes claires et gaies les rues du village et les chemins d'alentour ; tantôt le rêve se posait sur quelque jeune tête patricienne d’une rare beauté, et le poète méditait en son honneur la canzone: Il primo amore. C’est a cette veine d'inspirations qu’il faut ramener le Songe, Silvia, la Vie solitaire, les Souvenirs. La personne du Premier amour n'était autre que la jeune et brillante comtesse Gertrude Cassi Lazzari, cousine du comte Mo-

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naldo. Elle était venue passer quelques jours au manoir de Recanati. Giacomo, alors âgé de dix-huit ans, la vit, l'admira, l'aime et ne fut pas payé de retour. Cette flamme première s'éteignit aussi vite qu’elle était née, mais les vers qu'elle a inspirés, dictés après coup par le souvenir, en prouvent la soudaine sincérité. — Amours de tête et d'imagination, soit ! mais les plus divins peut-être, en attendant l'heure de l'autre amour, l'orage douloureux, la passion qui poussera, dans Aspasie, son cri d'aigle blessé qui maudit et flétrit et ne pardonne pas! Disons-le tout de suite: Leopardi devait aimer et n'être jamais aimé ; il n'avait pas les dons qui flattent et séduisent : il avait ceux qui déplaisent ou effarouchent, et qui se résument pour nous en un seul: le sentiment inné de l'idéal. Il juge les femmes d’après cet idéal; il parle d'elles en des termes qui peuvent sembler injustes, mais que ne désavouerait pas l'Ecclésiaste. Il définit quelque part la femme: « un animal sans cœur. » Des 1820, il écrit à un ami: « La scélératesse des femmes m'épouvante, non pour moi, certes, mais pour les autres dont je vois le malheur. Si je devenais riche et puissant, ce qui est impossible, car j'ai trop peu de vices, les femmes ne manqueraient pas de me choyer.…. »

Étrange contradiction et bien humaine pourtant ! Ce stoique précoce qui se croit à l'abri de toute surprise des sens, qui se comparaît lui-même à un tronc desséché, ne pourra se défendre d'aimer et d'aimer douloureusement, et « l'animal sans cœur, » nous le verrons, se jouant de sa tendresse, lui fournira, à Florence, l’occasion de cette maîtresse pièce dont je viens de parler, où la passion toujours saignante s'allie à tant d’âpre colère et de fierté sereine.

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Le séjour de Recanati devenait de plus en plus insupportable à Giacomo ; il en était arrivé à le croire nuisible à sa santé, Pair y étant « humide, saumâtre et cruel aux nerfs. » Son idée fixe était d'en sortir, et il en sortit enfin, grâce à l'intervention d'une tante du côté paternel, qui s’était émue de sa triste situation. Mariée à Rome, elle avait agi, mais inutilement jusqu'ici, pour lui faire donner la chaire de langue latine à la bibliothèque du Vatican. Le comte Monaldo se laissa persuader et consentit, en vue de l'avenir, aux frais d'un voyage dans la capitale, où Giacomo pourrait obtenir un emploi ou se créer quelque occupation. Peut-être avait-il aussi cette arrière-pensée que son fils, sous la pression de l'exemple et de l'intérêt, dans un milieu où l'on n'arrive à se caser qu'en passant par l’Église, renonceraît de lui-même au monde pour embrasser la carrière ecclésiastique. C'eût été, dans tous les cas, tenir peu compte des opinions de son fils et peu connaître un caractère aussi entier que désintéressé. Enfin, dans le mois de novembre 1822, réalisant son vœu, le reclus de Recanati se mit en route pour Rome.

La Ville Éternelle impressionna médiocrement Léopardi; le cadre lui paraissait trop grand pour les personnages qui s'y meuvent, et ces personnages, prélats, savants, gens du monde et gens du peuple, il en parle dans ses lettres, à peu près comme il parlait des Recanataïs, à qui maintenant il accorde « une dose de bon sens que n'a pas le plus sage et le plus grave Romain La futilité de ces imbéciles, dit-il, passe les limites du vraisemblable. L'archéologie est considérée par tout le monde comme la science humaine par excellence, comme la seule étude digne de l'homme. Littérateur et antiquaire ici, c'est tout un. Qui n'est pas antiquaire n'est pas un littérateur et partant ne

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sait rien, » — Venu à Rome en quête d'une situation, Léopardi dut apprendre et pratiquer le métier de solliciteur pour lequel il m'était pas fait ; 1l en fut bientôt rebuté. Les savants officiels ne connaissaient guère de lui que les articles publiés dans le Spettatore et peut-être ses odes patriotiques ; ils ignoraient ou peu s’en faut ses travaux philologiques : de là quelques éloges banals mais peu d'empressement sérieux à le servir. Dans la colonie des savants étrangers qui étudiaient alors sur les lieux mêmes l'antiquité romaine, il trouva plus d'accueil et d'efficace sympathie. C’est parmi cette élite de travailleurs qu'il fit la connaissance du célèbre Niebuhr, ministre du roi de Prusse près du Saint-Siège. Niebuhr qui appréciait les travaux de son jeune collègue en philologie, fit vers lui les premières avances, et s'entremit bientôt près du cardinal Consalvi pour lui faire donner un emploi dans le gouvernement. Le Cardinal y consentait, mais à la condition que Léopardi entrêt dans les ordres ou tout au moins portôt l'habit ecclésiastique: telles étaient les traditions du Vatican. Placé entre ses convictions et l'habit violet, Leopardi préféra sa liberté à l'honneur d'être prélat. Il écrit à son frère Carlo: « .… J'ai pris cette résolution parce que depuis longtemps et avant de venir à Rome, et bien plus encore depuis que j'y suis, j'ai reconnu que ma vie doit être aussi indépendante que possible, et que je ne puis avoir d’autre bonheur que celui d'agir à ma guise. Ma nature le veut ainsi... » Après ce premier refus, Leopardi déclina encore l'offre que lui fit affectueuserment Niebuhr d'une chaire de philosophie grecque à l'Université de Berlin. Transcrivons ici, à l'honneur de tous les deux, cet hommage que lui rendit l'illustre savant dans la préface latine de sa seconde édition des vers retrouvés de Mero-

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baudes : « … Parmi les plus érudits de ceux ‘dont je fais connaître les découvertes, je citerai le comte Jacques Leopardi, de Recanati dans le Picenum, que je présente à mes compatriotes comme étant dès à présent l'ornement de Pltalie, et dont la réputation est destinée, j'en suis garant, à grandir de jour en jour. Pour moi, qui aï pu apprécier le charmant caractère et le rare savoir de ce jeune philologue, je me réjouirai de tout ce qui pourra lui arriver d'honneurs et de succès, »

Pendant son séjour a Rome, tout en dressant le catalogue des manuscrits grecs de la Bibliothèque Barberine, Leopardi donna dans les Ephémérides littéraires une étude critique sur le Philon arménien d'Aucher et une dissertation philologique en latin sur la République de Cicéron, découverte par Mai. Il publia aussi ses observations ou annotations sur le Chronique d'Eusèbe. Ce sont, paraîtsil, « les plus importants parmi ses travaux de ce genre, dit Saïnte-Beuve, et il ajoute : le jugement de Niebuhr nous dispense d'y insister davantage. » Un éditeur lui avait proposé de traduire les œuvres de Platon; il refusa, sa santé ne lui permettant pas une entreprise si considérable : Un moment, à bout de démarches et d'espoirs trompés, il songea à s'expatrier et à accepter une place de précepteur ou de secrétaire dans quelque riche famille étrangère.

Après cing mois de démarches sans résultat, Leopardi, à la fin d'avril 1823, revint à Recanati déçu et découragé, mais résigné à ses mécomptes. [l y reprend ses promenades et les réveries d'autrefois, La révolte fiévreuse a fait place chez lui à une mélancolie aussi calme que profonde. « Le néant des choses est toujours à ses yeux la seule chose qui existe, » mais il s’y soumet, « car l'art de ne pas souffrir est maintenant le seul

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qu’il tâche d'apprendre, ayant renoncé à l'espérance de vivre. » Il se dit aussi, et pour lavoir éprouvé lui-même, « que l’habitude de réfléchir ôte souvent la faculté d'agir et de jouir ; que la surabondance de la vie intérieure pousse toujours l’individu vers la vie extérieure, mais qu'il ne sait pas comment s’y prendre; qu'il embrasse tout, qu’il voudrait toujours être rempli, mais que tous les objets lui échappent, précisément parce qu'ils sont plus petits que sa capacité. » C’est ainsi qu'il médite et se parle à lui-même, ou plutôt c'est à peu près en ces termes qu’il s’épanche avec un ami, dans une lettre écrite en français, a M. Jacopssen de Bruges. Et il poursuit : « Qu'est-ce donc que le bonheur, mon cher ami> et si le bonheur n’est pas, qu'est-ce donc que la vie? Je n'en sais rien. Il n'appartient qu'à l'imagination de procurer à l'homme la seule espèce de bonheur dont il soit capable, et c’est la véritable sagesse que de le chercher dans l'idéal, comme vous faites. Pour moi, je regrette le temps où il m'était permis de l'y chercher, et je vois avec une sorte de terreur que mon imagination devient stérile et me refuse les secours qu'elle me prétait autrefois. » Ces lignes nous le montrent au naturel à cette heure de paisible affaissement et de résignation affectueuse, acceptant dans son ermitage.de Recanati « une vie plus uniforme encore que le mouvement des astres... Adieu, mon cher ami; aimez-moi s'il est possible, autant que vous méritez d'être aimé. »

Cette vie uniforme, il Poccupe à préparer la première édition de ses poésies, comprenant les odes patriotiques et sept nouvelles Canzones, notamment l'Hymne au Printemps, le Chant de Sapho, Pour les Noces de Pauline, Bruto minore. Chacune de ces pièces, différentes de ton et de caractère, vou-

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drait une analyse à part, mais cela nous mênerait trop loin. Laissons an lecteur toutes les surprises et les primeurs de l'admiration. Qu’il sache seulement que Brutus le jeune était précédé d'une Comparaison des pensées de Brutus et de Théophraste sur le point de mourir, et que la censure ecclésiastique de Bologne, au moment de l'impression, y avait mis son veto. Cette pièce, l’une des premières parmi les plus énergiques et les plus belles du poète, nous donne le mot de sa foi philosophique; les sentiments qu'il y exprime, il les professera de plus en plus : c'est le néant de la vertu et de la gloire, c’est le néant de la vie humaine. Tout est illusion, excepté la douleur. La souffrance étant inhérente à la vie, la vie est un mal, et la rejerer est le droit de qui ne l’a pas demandée. Implicitement, c'est l'apologie du suicide, lequel serait presque un devoir, et tout pessimiste logique, ce semble, devrait s'y conformer. N'insistons pas ; la contradiction est de . l’homme et partout et toujours, aussi bien chez le philosophe que chez le poète; mais cette pensée noire, toutes ses études et ses recherches sur le vrai, sur cette réalité jadis si répulsive au poète, l'y ramènent aujourd'hui invinciblement. « Je me plais, écrit-il à Giordani, à découvrir mieux et à toucher du doigt la misère des hommes et des choses, et à frémir à froid, en observant ce lugubre et terrible mystère de la vie universelle. Je vois bien maintenant que, une fois les passions éteintes, il ne reste plus dans l'étude d'autre source de plaisir qu’une vaine curiosité, dont la satisfaction a pourtant un grand charme. C'est une chose que par le passé, tant qu'il m'est resté au cœur une dernière étincelle, je n'étais pas parvenu à comprendre. » — L'étincelle du cœur, quoiqu'il en dise, n’est pas

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éteinte et ne s'éteindra chez lui qu'avec La vie; la flamme intérieure qui seule fait les vrais poètes, se retrouvera dans ses inspirations dernières aussi vivante et brillante que dans ses premières poésies, dont le recueil, l'interdit étant levé, parut — toujours imprimé à ses frais, bien entendu ! — vers le milieu de 1824, à Bologne.

Le succès en fut grand mais limité au cercle des vrais appreciateurs. Le fidèle et zélé Giordani fit connaître le livre de son ami à la Société lettrée de Florence, au marquis Gino Capponi, au poëte dramatique Niccolini, à Giusti, l'émule de notre Béranger, au général Colletta, ancien ministre du roi de Naples, à toute une élite d'écrivains et d’esprits distingués qui pour la plupart collaboraient à l'Antologia, revue fondée et dirigée par l'habile éditeur Vieusseux. Ce dernier fit d'aimables avances à Leopardi en son nom comme au nom de ce groupe Bttéraire où il allait se faire des amis dévoués, et le marquis Capponi lui mandait lui-même le plaisir qu’on aurait de le voir à Florence. Répondre par sa présence à cet appel, il l'aurait bien voulu; mais comment quitter Recanati? Le pauvre poète avait épuisé ses dernières ressources dans l'impression de ses Canzoni, et le comte Monaldo, füt-il en position d'y aider, n'était pas d'humeur à consentir à un nouveau voyage. Heureusement l'éditeur Stella vint lui en fournir les moyens. Stella le connaissait depuis quelque temps déjà : il avait pu l'apprécier parmi les collaborateurs du Spettatore. Il l'appelait à Milan pour lui confier la direction d'une édition complète de Cicéron, avec version italienne en regard, et levant d'avance toute difficulté, il se chargeait des frais du voyage. Leopardi accepta et partit pour Milan.

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Le séjour de la capitale lombarde lui fut bientôt insupportable. À Milan il préférait et de beaucoup la docte et cordiale cité de Bologne, où 1! avait été fêté à son passage, où il avait ses amis Giordani, Brighenti et le comte Pepoli, à qui il adressera plus tard des vers si affectueusement inspirés. « À Bologne, écrit-il à son frère Carlo, tout est beau et rien n'est magnifique, tandis qu'à Milan, le beau est gâté par le magnifique et par les façons diplomatiques qui pénètrent jusque dans les divertissements. A Bologne les hommes sont des guëpes sans aiguillon, la bonté du cœur s'y rencontre effectivement ; mais à Milan les hommes sont comme partout ailleurs. » Aussi a-t-il hâte de résilier son engagement avec Stella : il renonce à cette grande édition de Cicéron qui lui aurait demandé trop de temps et de labeur ; il se contente d’en tracer le plan, d'indiquer les textes à consulter, et vers la fin de septembre ilest installé à Bologne. Stella voulant se l'attacher comme collaborateur au Nuovo Ricoglitore, qui avait succédé au Spettatore, et l'utiliser en outre à des travaux de librairie, lui faisait une pension de dix écus * par mois. Et pour cette pension Leopardi donna divers articles dans le Nuovo Ricoglitore, publia une édition annotée du Canzoniere de Pétrarque (Milan 1826), une chrestomathie italienne, prose et vers, des meilleurs auteurs (1827-28 Milan), et enfin une prétendue traduction (1826) en langue trecentiste d'une ancienne chronique grecque ou copte sur le martyre des S. S. Pères du mont Sinaï, Il attribuait cette traduction, faite sur une version

#* M. Eugène Carré dit vingt écus, M. Bouché-Leclercq, dix écus : j'incline pour ce dernier chiffre, le plus probable dans la circonstance.

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latine, à quelque auteur inconnu du bon siècle et du bon style, le quatorzième siècle, & quelque prosateur contemporain de Boccace. Soumis à l'examen du docte A. Cesari, un maître juge en fait de trecentistes, le pastiche fut déclaré texte authentique. Ces mystifications érudites, dit M. Bouché-Leclercq, « ont toujours été très goûtées en Ltalie, et le père de Leopardi, ajoutet-1l, approuvait fort ce genre de talent. » Médiocre excuse, st c'en est une! Je le répète: on voudrait effacer ces choses-là d'une vie si noblement littéraire.

Le poète, entre temps, songeait à donner une suite, un complément à ses Canzones de 1824, et il publia en effet à Bologne même, en 1826, un volume de poésies qui contrastent souvent de ton avec les premières, et nous le montrent sous un jour plus reposé, plus méditatif, et dans un cadre idyllique et agreste : L’Infini, l'Anniversaire, le Samedi au Village, le Passereau, etc. L’érudit, le philosophe, de son côté, songeait à ses Operette morali, et il y travaillaif, quand il n’était pas trop accablé d'épreuves à corriger pour l'éditeur Stella. Et c’est ainsi que Leopardi passa l'hiver à Bologne, vivant du produit de ses travaux de librairie, auquel s’ajoutait le produit de quelques leçons de langues anciennes que lui avaient procurées ses amis. Ce fut là comme une saison de trêve dans cette existence si laborieusement douloureuse. Un moment il se sentit heureux, se croyant aimé pour la première fois, car il avait noué une sorte de relation platonique avec une dame du grand monde, la comtesse Carniani Malvezzi, Florentine de naissance, mariée et établie à Bologne, bel esprit féminin qui traduisait Cicéron et faisait des vers. Leopardi apporta tout son cœur dans un commerce où sans doute on ne lui demandait que son

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intelligence. Il passait ses soirées chez elle depuis l'Ave Maria jusqu'à minuit; on se lisait des vers, échangeant des conseils ét des critiques, causant littérature et philosophie: « Les louanges des autres, écrit-il à son confident Carlo, n’ont pour moi aucune saveur ; les siennes se mélent toutes à mon sang et me restent toutes dans l'âme. En somme cette connaissance marque et marquera dans ma vie parce qu’elle m'a désenchanté du désenchantement.… Elle m'a convaincu que je suis encore capable d'illusions durables : elle a ressuscité mon cœur après un sommeil ou plutôt après une mort complète qui se prolongeait depuis tant d'années. »

Les illusions durables durèrent une saison, le temps qu'il faut à une sympathie intéressée pour se déprendre. Dès l'automne, le poète s’aperçut que ses conseils n’étaient plus nécessaires. Les téte-à-tête prirent fin et la liaison se dénoua avec une facilité toute féminine. L'hiver approchait, et comme il en redoutait les rigueurs à Bologne, où nulle attache d’ailleurs ne le retenait plus, il revint à Recanati se consoler de sa candide méprise dans une intimité aussi vraie cette fois que douce, celle de Paolina et de Carlo. Après quinze mois d'absence, il retrouvait au foyer domestique les deux confidents fraternels de ses pensées et de ses sentiments, il oubliait près d'eux ses misères et ses déceptions. Il mit à profit les loisirs d'un long hiver pour terminer quelques travaux inachevés, entre autres la traduction d'une oraison funèbre d'Hélène Paléologue, par Gemistus Plethon, grand orateur, un librepenseur du Bas-Empire, « avec lequel, dit Sainte-Beuve, il pouvait se sentir de certaines affinités. » La traduction parut en 1827 dans le Nuovo Recoglitore.

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Le printemps revenu, Leopardi retourna à Bologne (avril 1827). Il y passe deux mois et se rend de là à Florence, où Pattendaïent Giordani et ses autres amis de Toscane. Ils lui font fête, l'entourent de soins délicats, et s'emploient à le distraire dans cette chambre d'auberge où le confinaient ses yeux endoloris, brélés par le travail, et qui pour le moment lui refusaient tout service. — « Je suis las de la vie, écrit-il, las de l'indifférence philosophique qui est le seul remède aux maux et à l'ennui, mais qui finit elle-même par ennuyer. »

L'ennui, l'inexorable ennui, nul ne l'a mieux connu, nul n’en a plus profondément souffert que Leopardi. Quel est donc ce genre de mal particulier à l’homme et qu'ignorent les autres êtres animés? Le triste penseur le définit dans ce fragment digne de Pascal: « L'ennui est, en quelque. sorte, le plus sublime des sentiments humains. Je ne crois pas que de l'examen de ce sentiment naissent les conséquences que beaucoup de philosophes ont cru en tirer: mais cependant ne pouvoir être satisfait par aucune chose terrestre et, pour ainsi parler, de la terre entière; considérer l'étendue incalculable de l'espace, le nombre et la masse prodigieuse des mondes, et trouver que tout est pauvre et petit pour la capacité de notre âme; se figurer le nombre des mondes infini, l'univers infini et sentir que son âme et son désir sont encore plus grands que cet univers, et toujours accuser les choses d'insuffisance et de nullité, et souffrir de manque et de vide et, par là, d'ennui: — voilà pour moi le plus haut signe de noblesse et de grandeur qui se voie dans la vie humaine. Aussi l'ennui est-il peu connu des hommes médiocres, et très peu ou point des autres animaux. »

L'hiver le chasse de Florence, et il va chercher à Pise un

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climat plus clément à ses infirmités croissantes. Il en est tout de suite ravi: « L'aspect de Pise, dit-il, me plaît mieux que celui de Florence; ce Lung” Arno est un spectacle si beau, si ample, si magnifique, si gai, si riant, qu'on en est fasciné. » Sous ce ciel aimable, hospitalier aux poitrines délicates, 11 trouve un regain de santé; il s'y sent renaître, il chante son retour à la vie dans cette profonde et riante élégie : la Résurrection (il Résorgimento.) Bénissons Pise, la ville calme aux tièdes haleines qui lui vaut ce réveil de l'âme et des sens, et à nous cet hymne à l'espérance, allègre comme un chant d'alouette:

D'où me vient aujourd’hui cette vertu nouvelle, Kendant l’âme à mes sens, la lumière à mes yeux ?

Tout recommence à vivre en moi: le bois, la plage, La montagne, le vent, l’azur, l'horizon clair;

La source au flanc du roc, l’oiseau dans le feuillage Me parle, avec moi parle et s’entretient la mer. *

Cependant ce séjour à Pise ne fut qu'une trêve à d'irrémediables souffrances. Pour le dolent poète tout devait se résoudre en illusion, la santé comme le reste. Il revint à Florence aussi débilité qu’il en était parti, aussi incapable d'application sérieuse que par le passé. Dans son impuissance à pourvoir désormais par son travail aux besoins quotidiens de la vie, force lui fut de reprendre le chemin de Recanati, ou l’accompagnait un jeune Piémontais de ses admirateurs, qui fut plus tard

* Meco ritorna a vivere La piaggia, il bosco, il monte Parla al mio core il fonte,

Meco favella il mar.

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le célèbre Gioberti. « Prêtre et chrétien, dit Sainte-Beuve, l'abbé Gioberti n’a jamais parlé de Leopardi qu’en des termes pleins de sympathie et d’admiration compatissante, »

L'isolement à Recanati allait lui peser doublement, car son cher Carlo s’était marié en septembre 1829, et il n'avait plus aussi souvent à ses côtés l’un des deux confidents de ses pensées, « Le fraternel écho de son âme, l’autre lui-même. » Pauline lui restait, mais même à une sœur on ne peut tout dire. Elle lui faisait la lecture et lui servait de secrétaire, quand il pouvait dicter. Son état empirait de jour en jour; consumé par une sorte de fièvre nerveuse, il ne lui était plus possible « de lire, ni d'écrire, ni de penser, » mandait-il au chevalier de Bunsen par la main de sa sœur. « .… Mort à toute espérance, je ne vis que pour souffrir et je n’invoque que le repos de la tombe.» C’est durant ce long et rude hiver de 1829 à 1830, le dernier qu’il devait passer à Recanati que Pinfortuné poète, dans les intermittences de son mal, évoquant le passé, son enfance et sa jeunesse, tout l'essaim des rêves envolés, composa le poème des Souvenirs (Le Ricordanze,) l’une de ses pièces lyriques les plus senties et les plus achevées :

En face de la mort qui pour tous doit venir, Qui peut sans soupirer de vous se souvenir,

O saison radieuse aux fleurs si peu durables, O jeunesse! Ô printemps! beaux jours inénarrables!...*

Mais ses amis de Toscane ne le perdaient pas de vue; ils le stimulaient à l'espérance, ils le rappelaient et le voulaient près

* Chi rimembrar vi pud senza sospiri, O primo entrar di giovinexza, o giorni Vezxosi, inenarrabili..….

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d'eux à tout prix. On ne savait que trop qu'il était à bout de ressources et de santé; aussi, sur l'initiative du général Colletta, une souscription à laquelle tous participèrent, assura à Leopardi une pension de dix-huit êcus par mois pendant un an. Offerte par l'amitié, la pension fut acceptée, et au mois de mai 1830, le poëte quitta la maison paternelle, et cette fois pour n’y plus revenir.

Ce dernier et rigoureux hiver passé à Recanati avait presque épuisé ses forces, et :l comptait sur le printemps pour se remettre. [l arriva à Florence dans un état de dépérissement extrême. Le bruit de sa mort s'était répandu et pour un moment accrédité,; ses amis accueillirent en lu un ressuscité, et il lui fut donné, comme à Charles-Quint, d'assister vivant à son oraison funèbre. Mais printemps et cordial accueil ne pouvaient le rendre à la vie active, il le sentait et se résignait. Ce qui lui restait de force il lemploya à revoir ses cahiers philologiques et ses poésies, Les manuscrits philologiques furent confiés à son savant ami, M. de Sinner, qui lui promettait de les publier en Allemagne, et qui, paraît-il, ne sut ou ne put remplir qu’incomplètement sa promesse. Quant à ses Canti, !l en prépara une nouvelle édition qui allait s'imprimer sous ses yeux, et qui parut, en effet, à Florence en 1830 avec une dédicace aussi touchante que navrante à ses amis de Toscane. La voici :

Florence, 15 décembre 1830.

Mes chers Amis.

Qu'il vous soit dédié, ce livre, où je cherchais, ce qu'on cherche souvent dans Ia poésie, à consacrer ma douleur, et par

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lequel à présent (et je ne puis le dire sans larmes) je prends congé des lettres et de l’étude. J’espérais que ces chères études soutiendraient un jour ma vieillesse, et je croyais, après la perte de tous les autres plaisirs, de tous les autres biens de l'enfance et de la jeunesse, avoir acquis un bien qu’aucune force, qu'aucun malheur ne pourrait m’enlever. Mais j'avais à peine vingt ans, quand, par suite de cette maladie de nerfs et de viscères qui me prive de la vie sans me donner l'espérance de la mort, ce cher et seul bien de l’étude fut réduit de plus de moitié pour moi; puis, deux ans avant l’âge de trente ans, il m’a été enlevé tout entier, et sans doute pour toujours. Ces pages mêmes, vous savez bien que je n’ai pu les lire, et que pour les corriger il m’a fallu me servir des yeux et de la main d’autrui. Je n’ai plus la force de me plaindre, mes chers amis, et la conscience que j'ai de là grandeur de mon infortune ne permet pas les doléances. J’ai tout perdu : je suis un tronc qui sent et qui souffre. Il est vrai qu’en ces derniers temps, j'ai acquis des amis tels que vous, et votre compagnie, qui metient lieu de l’étude, et de toute joie, et de toute espérance, serait une compensation à mes maux, si la maladie me permettait d’en jouir autant que je le voudrais, et si je ne prévoyais que bientôt ma destinée me privera de vous aussi, en me forçant à consumer les années qui me restent loin des douceurs de la société, et dans un lieu bien mieux fait pour les morts que pour les vivants. Votre amitié me suivra toutefois, et peut-être durera-t-elle encore, alors que mon corps, qui déjà ne vit plus, sera devenu cendre. Adieu.

Votre LEOPARDI,

Le poète, en ces termes si douloureusement sentis, s’acquittait en homme de cœur de sa dette d'amitié envers ceux dont l'affec-

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