‹ Poésie, en vers françaisChapitre 2 sur 45 · XXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVIII INTRODUCTION

tion aussi constante que dévouée lui avait rendu possible son séjour à Florenee. Il y était depuis plus d’un an, lorsqu'il en partit soudainement et se réfugia à Rome. Que s'était-il donc passé» Leopardi ne s'en est ouvert à personne. Il écrit à son frère Carlo, le 1ÿ octobre 183r: « Dispense-moi de te raconter un long roman, beaucoup. de douleurs et beaucoup de larmes. Si nous nous revoyons, peut-être aurai-je la force de tout te raconter. Pour le moment, sache que mon séjour à Rome est comme un exil amer.» La cause de cet exil, c'était une passion violente que lui avait inspirée une grande dame florentine, et qui, malgré larmes et désespoir, avait été dédaigneusement éconduite. Et quelle est cette personne si désespérément aimée » Est-ce la grande dame lettrée et amie des lettres, Carlotta Lenzoni Medici? Estce la princesse Charlotte Bonaparte qui, dit-il, « avait mis Florence sens dessus dessous pour se le faire présenter, » et pour qui, à quelques années de là, le peintre Léopold Robert devait se suicider? Nul ne le sait. Le poète s’est tu sur l'héroïne de son poème, ou plutôt il l'a nommée de son vrai nom en l'appelant dans ses vers Aspasie. Ce nom historique est toute une évocation. C'est bien cela: une créature superbe, plus douée d'intelligence que de sensibilité, plus faite pour inspirer que pour ressentir la passion, se raillant de Socrate en vue de Periclès, moins éprise de beauté morale que de domination : un symbole révélant une personnalité, Et qu'importe le nom du masque quand on a le masque lui-même et son jeu sur la scène du monde! quand on a l’essentiel, c'est-à-dire l’œuvre du poète, sa pensée altière et vengeresse, cette sublime protestation au nom de l'amour idéal contre l'instinct grossier dont la Nature se sert comme d’un appât pour en arriver à ses fins: perpétuer

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la vie, alimenter de victimes nouvelles l'éternelle voracité de la Douleur !

Leopardi a pu désespérer de l'amour, il ne l’a jamais nié ni renié pour ne l'avoir pas réalisé; encore moins l’a-t-il raillé, encore moins eût-il voulu éteindre dans le cœur de l'homme sa plus divine et plus chère illusion. Il idéalise l'amour, il en fait le principe du beau, le sens de l'infini dans le fini. Il voit dans l'Amour et la Mort deux frères jumeaux, deux génies bienfaisants, l'un le consolateur, l'autre le libérateur de l'humanité. Dans la Pensée dominante et son autre poème non moins élevé d’accent : Alla Sua Donna (4 la très aimée), c’est la même aspiration vers l'Idéal, le même hymne triomphal en son honneur, la même apothéose de « cette douce et puissante Dominatrice qui règne au plus profond de son être, qui seule vivifie ses jours, la Cause adorée de ses infinies souffrances, qu'il sent à demeure dans sa pensée, et qui ne périra qu'avec elle. Toutes ses autres illusions sont tombées devant la réalité, mais l’Idéal à résisté en lui a tous les assauts de la vie, et, comme une tour solitaire au milieu des ruines, se dresse géante et seule au centre de son ême. »

Cette sorte de profession de foi qui se dégage ainst de l'œuvre du poète, nous donne le mot de sa nature morale. Celui qui identifie la sensibilité et la vertu, à la façon des anciens,

* qui fait de l’Idéal le principe immuable de son intelligence, le centre d'où" rayonnent ses inspirations, qui dit de cette muse abstraite: « Je sens que tu me fus donnée pour me dominer éternellement, » celui-là devait s'étonner douloureusement et douloureusement s’indigner des démentis infligés à ses rêves par la réalité; et il a, en effet, pour traduire ses déceptions des accents d’une singulière énergie. Ce sont des vers de poète et

nd

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non de rimeur, des vers chauds des larmes de la colère et de la tendresse, des vers où tout l’homme vibre sous le coup de Pémotion intérieure: ils jaillissent brélants de l'âme et brälants ils se gravent dans l'âme qui les reçoit. Et n'avait-il pas donné toute son esthétique dans ces lignes à un ami: « Si l'inspiration ne me vient pas d'elle-même, on ferait plutôt sortir de l’eau d'un tronc d'arbre qu'un seul vers de mon cerveau. » Le génie lyrique est personnel et, par cela même, universel : sa sincérité lui trouve un écho partout où bat un cœur humain. Esprit mâle et tendre, Leopardi, au contact des bassesses de la vie, proteste avec véhémence au nom de sa haute et candide probité. Il n'est pas de ceux qui rient et plaisantent ou qui s'accommodent du mal; il est de ceux que le mal désespère ; c’est pourquoi sa poésie, pour désolée qu’elle soit, est en somme vivifiante et saine. Dans toutes ses pages se révèle son originalité de poète et de penseur ; mais il est tel et tel de ses poèmes où s’accuse plus particulièrement l'homme dans le poète, et c’est cet homme-là, ce penseur lyrique, ce stoique passionné qu'il importe de saisir sous son vrai jour. Ainsi, dans Brutus le jeune, s’il nous donne le testament du philosophe qui nie la vertu, du patriote qui désespère de la patrie, il nous donne dans Aspasie le testament de son ême même, — d'une âme qui affirme et glorifie l'Idéal, « sans lequel la vie n’a pas de prix, n'a pas de sens ni de raison d'être; la seule consolation de homme, la seule excuse qui lui fasse pardonner au Destin de l'avoir mis au monde pour souffrir ! »

Et cette certitude le rassérène, et, se tournant une dernière fois vers cette Aspasie par qui il a tant souffert, il lui adresse cet adieu où tant de dédain s'allie à tant de mélancolie: « St la vie, veuve d’affections et d'illusions généreuses, est ine nuit

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sans étoiles au milieu de l'hiver, ce m'est une consolation et une vengeance suffisantes de la destinée mortelle que d'être ici sur Pherbe, immobile, nonchalamment étendu, et de contempler la mer, laterre, Le ciel, et de sourire. »

Après un an de misères matérielles et morales passé à Rome, Leopardi, que hantait alors l’idée du suicide*, rompit son « exil amer » et revint à Florence au mois de mars 1832. Il réunit et mit en ordre, en vue d'une nouvelle édition (la première est le 1827), ses œuvres morales qui étaient disséminées dans divers recueils périodiques. Ce sont des dialogues dans le goût de Lucien et d’une langue parfaite, au dire des meilleurs juges, et en particulier de Manzoni. C'était, paraît-il, l’œuvre de prédilection de l'auteur. Il y a jeté les bases de sa philosophie pessimiste que le temps ne lui à pas permis de coordonner en un système logiquement déduit et nettement formulé. Ce livre d’un grand moraliste, sinon d’un philosophe selon l'École, provoqua des critiques qui s’attaquaient plus au fond qu'à la forme de sa pensée. Si on louait l'écrivain pour la perfection de son style, on discutait ses doctrines; on les attribuait à des infortunes personnelles, à des circonstances de position, de milieu et de maladie, en un mot, à des influences extérieures ; ce qui revenait à dire que l'auteur aurait pensé différemment s'il n'avait pas été malheureux, et, disons le mot, disgracié de la

* Il écrit de Rome, 24 décembre 1831, à M. de Sinner : « Je retournerai Certainement à Florence à la fin de l’hiver pour y rester autant que me le permettront mes faibles ressources déjà près de s’épuiser; lorsqu’elles viendront à manquer, le détestable et inhabitable Recanati m'attend, si je n’ai pas le courage (que j'espère bien avoir) de prendre le seul parti raisonnable et viril qui me reste... »

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nature. Le poète avait d’abord répondu en vers à ses contradicteurs ; il les avait raillés et plaisamment réfutés dans sa brillante satire lyrique : Palinodie, dédiée au marquis Gino Capponi ; mais à la lecture d'un article de l'Hespérus, de Stuttgard, où sont reproduites sur ses doctrines les mêmes interprétations désobligeantes, Leopardi ne plaisante plus; il proteste en prose, cette fois, et en prose française, comme s'il voulait plus clairement et plus universellement exposer sa profession de foi philosophique. Cette protestation se lit dans une lettre commencée en italien et continuée en français qu’il écrit de Florence, le 21mai1832,à M. deSinner. Nous la reproduisons textuellement : « Quels que soient mes malheurs, qu’on a jugé à propos d'étaler et que peut-être on a un peu exagérés dans ce journal, j'ai eu assez de courage pour ne pas chercher à en diminuer le poids nt par de frivoles espérances d'une prétendue félicité future et inconnue, ni par une lâche résignation. Mes sentiments envers la destinée ont été et sont toujours ceux que j'ai exprimés dans Bruto minore. C'a été, par suite de ce même courage, qu'étant amené par mes recherches à une philosophie désespérante, je n’ai pas hésité à l'embrasser tout entière; tandis que, de l’autre côté, ce n'a été que par l'effet de la lâcheté des hommes, qui ont besoin d'être persuadés du mérite de l'existence, que l'on a voulu considérer mes opinions philosophiques comme le résultat de mes souffrances particulières, et que Pon s’obstine à attribuer à mes circonstances matérielles ce qu'on ne doit qu'à mon entendement. Avant de mourir, je vais protester contre cette invention de la faiblesse et de la vulgarité, et prier mes lecteurs de s'attacher à détruire mes obseruations et mes raisonnements plutôt que d'accuser mes maladies. »

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