A LA LUNE
Dure m'était la vie et poignants mes ennuis!
Rien pour moi n’est changé, douce reine des nuits! Et pourtant ce passé m'est toujours cher, et j'aime A creuser ma douleur, replié sur moi-même.
Au temps de la jeunesse, au temps des songes d’or, Où la mémoire est courte et longue l’espérance, Se souvenir est doux, même dans la souffrance, Même quand du passé notre cœur saigne encor.
"ÉTAIT vers le matin, à l'heure où le sommeil Plus doux et plus léger caresse nos paupières.
Par les volets fermés du balcon, le soleil Glissait Le gai reflet de ses blancheurs premières. Dans ma chambre où flottait la naissante clarté, Je vis me regardant en face, à mon côté Debout, de blanc vêtu, le fantôme de Celle Par qui j’appris l'Amour et connus ses douleurs ; Qui me fut douce, et puis me laissa dans les pleurs. Elle ne semblait pas morte, mais triste, et telle Que le malheur en deuil quand il s’offre à nos yeux. De sa droite touchant mon front : « Tu dors, dit-elle
En soupirant ; tu dors, et ton cœur oublieux
N'a point gardé de moi regret ni souvenance ! »
— « Comment et d’où viens-tu, toi que dans sa constance Mon cœur a tant pleurée et qu’il pleure toujours! Que j'ai par toi souffert, toi, mes seules amours ! Combien je fus à plaindre et combien misérable ! Pouvais-tu l’ignorer ma peine inconsolable ?
Vas-tu me fuir encor? Je le crains... Je te vois,
Mais es-tu bien la même et Celle d’autrefois,
Celle qui de mon ciel un soir s’est éclipsée ? »
— « Le sommeil et l’oubli pèsent sur ta pensée, Dit-elle ; je suis morte, il est bien peu de mois,
Et tu m'as vue alors pour la dernière fois, »
À ces mots, une angoisse à l’étreinte mortelle
Me serra la poitrine. — « Hélas, poursuivit-elle, Hélas! je m’éteignis dans la fleur de mes ans,
À: l’âge où vivre est doux, où tout aux jours présents, Le cœur ignore encor combien est vide et vaine,
Pour l'avoir éprouvé, toute espérance humaine. Quand on souffre, on en vient bien vite à soupirer Après celle qui peut seule nous libérer
De nos maux; mais, Ô Mort! combien dans la jeunesse Ta venue est horrible et pleine de détresse !
Qu'il est cruel et dur, en son avril, de voir
Son rêve se faner, tomber son jeune espoir,
La terre engloutir tout !... À quoi bon la science
Des jours vécus ? à quoi nous sert l’expérience ?
Une vaine sagesse, en nous glaçant le cœur,
Vaut-elle mieux pour nous qu’une aveugle douleur? »
— « Tais-toi, ma très aimée! 6 chère infortunée, Tais-toi ! De ton départ mon âme est consternée. Morte | morte ! et je vis! © deuil ! vide abhorré!
11 était donc écrit que ton corps adoré,
Ce corps tendre ct charmant, et digne des’cieux mêmes, Subitement glacé par les sueurs suprêmes, Descendrait avant moi dans la nuit sans réveil !.… Que de fois en pensant que ta forme si chère,
Que ce front jeune et beau dort son dernier sommeil, Que je ne te verrai jamais plus sur la terre,
J'ai refusé d’y croire! © lamentable sort!
Sombre réalité 1. Quelle est donc cette chose, Cette énigme sans mot qu’on appelle la mort?
Que ne puis-je, affrontant l’ombre où ta vie est close, Que ne puis-je l’apprendre! et dès mon vert matin Me soustraire à la haine atroce dy Destin !
Je suis jeune, et le ciel condamne ma jeunesse
Au long isolement d’une aride vieillesse.
La vieillesse ! Elle est loin ! J’en ai pourtant effroi… Printemps, hiver, hélas! se ressemblent pour moi. » — « Nous sommes tous deux nés pour les larmes, dit-elle ; La vie également nous fut dure et cruelle.
Le bonheur ne s’est point penché sur nos berceaux, Et le ciel malveillant se complaît à nos maux... »
— « Si de pleurs maintenant se voile ma paupière, Lui dis-je, et si mon front se couvre de pâleur
A cause de ta mort, sois douce à ma prière,
Et par ce cœur brisé d'angoisse et de douleur,
Parle! Quand tu vivais, jamais une étincelle
D’amour ou de pitié pour moi t’effleura-t-elle ?
TE une heure, un moment, un seul, touché ton cœur? , je traïînais alors mes jours dans la souffrance,
Alan) de l'espérance à à la désespérance.
Aujourd’hui, c’est le doute, un doute amer et vain
Qui me ronge l'esprit de son âcre venin;
Et tu peux m’en guérir |... Une fois en ma vie,
Si, prise de pitié, tu m’as plaint, je t’en prie,
Ne me le cache pas! qu’il reste un souvenir
À qui te perd, et perd avec toi l’avenir! »
Elle reprit: — « Jamais je ne te fus avare
De ma silencieuse et fervente amitié;
Le serai-je aujourd’hui que la mort nous sépare?
Ce que je sens pour toi n’a pas nom la pitié.
Ta peine a toujours fait mon âme douloureuse;
Console-toi : je suis comme toi malheureuse! »
— « Eh bien! par nos malheurs, eh bien ! par mon amour Qui te survit, au nom chéri de la jeunesse,
De nos espoirs perdus et perdus sans retour,
Permets, Ô bien-aimée, oh! permets que je presse
Ta main!... » Et tout en moi l’adjure palpitant.
Elle, d’un geste doux et triste, me la tend.
Tandis que de baisers, dans une joie amère
Et sombre, je la couvre et sur mon cœur la serre,
Une étrange sueur me glace les cheveux,
La voix meurt dans ma gorge, et le jour dans mes yeux... D'un tendre et long regard et d’un pâle sourire
dl |
M’enveloppant, son ombre ainsi parle et soupire : — « Tes ardeurs, tes transports, ami, sont superflus! Peux-tu donc oublier que ma beauté n’est plus? Vainement tu frémis d'amour et tu t’enflammes ; J’appartiens à la tombe, et nos corps et nos âmes Subissent du Destin la noire volonté.
De mon âme à jamais ton âme est séparée!
Adieu donc à jamais et pour l'éternité!
La mort seule a rompu la foi par toi jurée.. »
Alors, voulant crier mon angoisse éplorée, Suffoquant de sanglots, je m’arrache au sommeil. En moi se fait le jour d’un lugubre réveil:
Devant mes yeux pourtant elle restait encore,
Et je croyais la voir, forme qui s’évapore,
Flotter dans la clarté tremblante du soleil.
GRORILONE,
>un bruit léger la pluie en frappant ma fenêtre Me réveille : c'est l’heure où sentant l’aube naître,
La caille dans les blés, le coq au poulailler, De la ferme et des bois le peuple familier Dit par des chants sa joie et des battements d'ailes. Déjà se croise au ciel le vol des hirondelles; L'air blanchit; le fermier paraît à son balcon ; Le soleil, à travers la pluie et les buées Flottantes sur les bois, darde un joyeux rayon. Je me lève : l’azur, les légères nuées, Les vifs gazouillements des branches et des nids, Le vent frais, les coteaux riants, je les bénis ; Car je vous connais trop, murs odieux des villes, Où le malheur pour nous s'accroît de haines viles. Vivre dans le chagrin en ce monde est mon lot,
LA VIE SOLITAIRE 8ç
Y mourir, mon destin, — oh! que ce soit bientôt! Cependant, je bénis cette heure matinale,
De ce réveil des champs la candeur virginale,
La paix que la nature offre encore en ces lieux. © nature, autrefois que tu m’accueillais mieux! Mais en dédain aussi, toi, tu tiens l’infortune ; Servante des heureux, le malheur t'importune :
Il ne reste pour l’homme en proie au sort amer D'autre abri que la mort, d'autre ami que le fer.
Dans un lieu retiré, solitaire éminence,
Au bord d’un frais étang où sous le vert silence
Des feuillages muets dort la nappe d'azur, Quelquefois je m’assieds. Dans l’air brûlant et pur Midi plane, couvant de ses ailes de flamme
Le grand sommeil des bois, des plaines et des monts. Une paix ineffable aussi me remplit l'âme.
La cigale se tait au sein des blés profonds ;
Dans l'arbre aucune brise, au ciel aucun nuage ;
Le soleil dans l'étang reflète son image ;
Le flot n’a point de ride; au milieu des roseaux
La mouche aux ailes d’or, le phalène des eaux Dorment; ni bruit, ni voix sur la branche et la feuille. Immobile et muet dans l’ombre qui m’accueille,
Je regarde, j'écoute et sens confusément
S’éteindre de la vie en moi le sentiment.
Joublie alors, j'oublie et moi-même et le monde;
11 semble que déjà mon être se confonde
Avec tout, partageant de l'air, des bois, des flots
Le silence éternel et l'éternel repos.
Amour, loin de mon cœur a fui ton vol rapide, De ce cœur autrefois si brülant, si candide.
Le malheur l’étreignit et sous sa froide main
L’a glacé dans la fleur de mon riant matin.
Il me souvient du jour où ta flamme divine Comme un éclair subit embrasa ma poitrine.
C'était au temps si doux, l’irrévocable temps,
Où la scène du monde aux regards de vingt ans S’ouvre et les éblouit, et semble à la jeunesse
Du paradis rêvé la vivante promesse.
Poursuivant un bonheur impossible à saisir,
Elle y court, palpitant d’espoir et de désir. Comme pour une fête où le ciel le convie L’adolescent, hélas ! se pare pour la vie.
Le malheureux! — Pour moi, quand je sentis, Amour, Ta présence en mon cœur, j'ai su que sans retour Ma vie était brisée, et que la destinée
Déjà l'avait aux pleurs sans merci condamnée!
Pourtant que sur la plage, errant parmi les fleurs, Quelque vierge au front pur, plus belle qu’un beau rève S'offre à mes yeux à l’heure où l’aube au ciel se lève, Baignant l’air et les bois de ses roses lueurs,
Où quand l’astre flamboie, et, mont, forêt, chaumière, Fait tout étinceler sous sa vive lumière;
Que par une nuit douce et sereine d'été,
Au pied d’une villa dans ma course arrêté,
Et, regardant au loin la campagne déserte, J’entende s'envoler d’une fenêtre ouverte
Un chant de jeune fille assise à son métier, Prolongeant dans la nuit le travail journalier ;
Ce cœur pétrifié, mon cœur palpite encore, Comme il faisait au temps de ma lointaine aurore; Mais bien vite il retombe en son pesant sommeil, Car pour les cœurs éteints il n’est plus de réveil.
© lune, à tes rayons, sous les claires feuillées, Le lièvre en liberté joue et court par les bois; Le matin, le chasseur, la meute aux sourds abois S’égarent au milieu des pistes embrouillées :
© lune, grâce à toi, dans son gîte écarté L'enfant de la forêt a fui leur cruauté.
Bonne reine des nuits, à travers les ruines,
Les buissons, les rochers, les fentes des ravines, Ton rayon indiscret se glisse, et, délateur
Du crime qui se cache et que suit ta lumière,
Il met une étincelle à l’arme meurtrière
Du bandit à l’affüt, du pâle malfaiteur
Qui, le regard tendu, veille dans l'ombre, écoute Le pas retentissant des chevaux sur la route,
Le bruit des lourds essieux dans le ravin profond. Il s'apprête, et bientôt à l’improviste il fond
Sur sa proie, et l'éclair de sa lame luisante,
Son air tre et dur et sa voix menaçante Glacent d'effroi le cœur du voyageur tremblant, Qu'il laisse à demi-mort, nu sur le sol sanglant.
Révélatrice encore, aux carrefours des villes Ta lumière poursuit de ses blancheurs tranquilles Le nocturne rôdeur qui va rasant les murs,
Hôte des lieux suspects et des quartiers impurs, Qui tremble et fuit devant les vitres allumées
Et les balcons ouverts aux brises parfumées.
Importune aux regards des esprits ténébreux,
Ta lumière m’est douce et chère sur ces plages Où les plaines en fleur et les coteaux ombreux Bercent dans tes rayons leurs lumineux feuillages.
Et moi-même autrefois j’accusais tes clartés
Quand ta blanche lueur, dans les lieux fréquentés, Me livrait aux regards de l’homme, mon semblable. Pour le fuir, je n’étais pourtant pas un coupable. Désormais, astre ami, toujours je te louerai,
Soit que, rapide esquif au milieu des orages,
Tu te montres voguant à travers les nuages,
Soit que, reine explorant ton empire éthéré,
Tu contemples du fond de la voûte éternelle
Ce douloureux séjour de la race mortelle.
Souvent tu me verras, solitaire et songeur,
Fuyant la foule, à lune, et le passé rongeur, Promener par les bois mes lentes rêveries,
Ou m'asseoir l’âme en paix sur les mousses fleuries, Enivré d’un silence où dort le souvenir,
Heureux de t’admirer, heureux de te bénir!
GONZALUE
la fin de sa route et de son dernier jour, Au moment de quitter le terrestre séjour, Gonzalve est là gisant, et de sa destinée, Calme, il ne se plaint pas, car sur son front päli, Il sent descendre enfin, dans sa vingtième année, Le sommeil tant rêvé de l'éternel oubli.
Depuis longtemps ainsi, seul avec sa souffrance, Sur son lit sans repos gisait l’infortuné.
Il'avait fui le monde en fuyant l'espérance, Et le monde, à son tour, l’avait abandonné.
Près de lui, cependant, debout dans l'attitude De Îa pitié, se tient Celle dont la beauté
go GONZALVE
Est en secret son culte et sa félicité :
Elle emplissait ainsi de ciel sa solitude.
Bien que jamais encore un signe, un mot d’amour N’eût trahi son secret, la belle et noble Dame
Le savait ; elle avait et dès le premier jour
Tout compris. Elle sait quelle ineffable flamme
Le consume; elle sait qu’un mot tendre, un regard Peuvent seuls adoucir l’heure de son départ.
Donc, elle était venue. Une crainte farouche Jusque-là de Gonzalve avait fermé la bouche ;
Er du désir l’amour en son cœur triomphant
L’avait rendu muet, timide, esclave, enfant.
Mais la mort, dans l’accès de la suprême fièvre, Rompit enfin le nœud qui lui scellait la lèvre.
À des signes certains sentant son jour venu,
I] lui saisit la main, et ce cœur ingénu,
Comme elle allait partir, serrant cette main blanche, Ce cœur si longtemps clos s’ouvre enfin et s’épanche : « Tu pars ; l'heure te presse; adieu! car, je le crois, Nous ne nous verrons pas une seconde fois.
Adieu donc ! je te donne, en cette heure enivrante, Le plus tendre merci de mon âme expirante.
Celui-là qui le peut te récompense un jour
D’avoir pris en pitié mon immuable amour! »
La Dame pâlissait à ces paroles douces
Du moribond ; son sein sous de brusques secousses Haletait ; car toujours, à l’heure des adieux,
Le cœur saigne, et les pleurs nous montent dans les yeux ; Une angoisse muette à la gorge nous serre,
Quand une âme s’en va, nous füt-elle étrangère! Or, elle allait répondre, espérant lui voiler L’instant fatal, voulant aussi le consoler ;
Mais il prévint son dire : « Ardemment désirée, La mort, tu le sais bien, si souvent implorée,
La mort à mon appel descend enfin sur moi.
Sa venue en mon cœur n’apporte aucun effroi ; Lumineuses plutôt me semblent ses ténèbres,
Et ce jour m'est joyeux entre mes jours funèbres. Certes, il m'est cruel de te perdre à jamais : N’entendre plus ta voix, ne plus voir désormais Tes yeux, tes yeux si beaux, ni ton divin sourire, Te perdre pour toujours, cela brise et déchire! Dis-moi, — la Mort est là visible à mon côté, — Avant de nous quitter et pour l'éternité,
Dis, ne voudrais-tu pas, compatissante Amie,
Me donner un baiser, — un baiser dans ma vie! Une grâce dernière, en face du trépas,
À qui va nous laisser ne se refuse pas!
Et puis cette faveur pour tous reste un mystère. Pourrais-je m'en vanter, moi qui pars de la terre, Moi, moribond à qui quelque étranger pieux
Va fermer tout à l’heure et la bouche et les yeux! » 11 dit et, suppliant, posa décolorée
Sa lèvre de mourant sur la main adorée.
La belle créature, indécise un moment, Songeait : mêlant son âme à cette âme en détresse, Elle tenait ses yeux, humides de tendresse,
Fixés sur le regard du malheureux amant,
Ce regard où brillait une larme suprêmel
Son cœur ne voulut pas du patient qui l’aime, Affliger d’un refus le tendre et triste adieu : Par la pitié vaincue, elle exauça son vœu.
Ce visage divin, cette bouche divine,
Le rêve de ses nuits, la fleur de ses désirs, L'objet de tant d’ardeurs et de tant de soupirs, Sa pitié l’inspirant, douce, elle les incline
Sur ce visage päle et pur, navrant à voir
Sous l'éclair fugitif d’un radieux espoir.
Et la bouche divine aux flammes caressantes Plusieurs fois effleura les lèvres frémissantes De l’amant enivré, jusqu’au ciel transporté,
A qui la mort versait enfin la volupté.
Sous quel aspect alors, à cette âme ravie Apparurent la mort, la douleur et la vie!
Tenant toujours sa main, il la mit sur son cœur :
« Pour la première et la dernière fois, l'ivresse D’aimer palpite ici! C’est ta main que je presse! Tes lèvres ont touché mes lèvres, à stupeur!
Suis-je bien sur la terre ? Est-ce un rêve trompeur? Ne vois-je pas en songe une chose inouïe,
Céleste vision bientôt évanouie?.…
Oh! que ne dois-je pas à la mort! Mon amour, Et pour tous et pour toi, ne fut pas un mystère. Visible dans les cœurs dont il fait son séjour, L'amour veut fuir en vain, en vain il veut se taire,
Partout il se trahit ; car l’amour sur la terre, Lumière pour les yeux, flamme pour le toucher, Le véritable amour ne peut pas se cacher!
« Le mien par mes regards, mes gestes, mes peurs folles, Mon visage défait aux soudaines pâleurs,
Mes silences chargés de prière et de pleurs
A toi s’est révélé, — jamais par mes paroles!
11 se tairait encor, morne et mystérieux,
Si la mort ne l’eût fait enfin audacieux.
Je pars content : heureux à mon heure dernière, Je ne me plaindrai plus d’avoir vu la lumière. Puisqu’à ma lèvre, d mon Aimée, il fut donne
De recueillir la fleur de ton baiser, ma vie
N’aura pas été vaine ; elle vaut qu’on l’envie,
Et je bénis le sort de mon lot fortuné!.…
Il est au monde, il est, vois-tu, deux choses belles : C’est l’amour et la mort. Le ciel à l’une d’elles
Me conduit dans l’avril de l’âme et du printemps; L'autre, je l’ai connue, hélas! bien peu d’instants, Mais assez pour mourir heureux ! — Ma très Aimée, Si l’ardente tendresse en mon âme enfermée,
Une fois, une seule, épuisant tes faveurs,
Avait reçu le prix de ses longues ferveurs,
La terre à mes regards transformée, oh! la terre Aurait été pour moi le paradis rêvé !
Et le trésor de maux à l’homme réservé,
La vieillesse elle-même et son hiver austère,
Pour savoir tout porter, tout souffrir, tout bénir
D'un cœur tranquille, il m'eût suffi d’un souvenir, Le souvenir vivant de l’ivresse passée !
J'aurais tout accepté devant cette pensée :
Un jour, je fus heureux entre tous les heureux. Mais un si grand bonheur, hélas ! jamais les Dieux Ne l’accordent à l’homme ! une volupté telle N’était pas réservée à la race mortelle! …
S'il l'eût fallu, j'aurais, de tes embrassements Marché calme au bûcher, à la roue, aux tourments, Et, souriant au sort de mes bourreaux complice, J'aurais bravé l'horreur de l’éternel supplice!
« Ma très Aimée, heureux, bien heureux le mortel, L'âme à qui ton sourire a révélé le ciel!
Mais plus heureux encore et plus digne d'envie,
Qui répandrait pour toi son sang avec sa vie!.…
Ce n'est donc pas un rêve, un espoir suborneur, L’homme peut ici-bas connaître le bonheur |...
Je l'apprends en ce jour où ton regard rayonne
Dans le mien ; ce bonheur, oui, la mort me le donne ! Et ce jour si cruel, ce jour qui va finir,
Ma lèvre en expirant ne sait que le bénir!
« Maintenant, dans la paix de ta pitié féconde,
Vis heureuse! embellis de ta beauté le monde!
Va, nul ne t’aimera comme j’ai su t’aimer :
Un autre amour égal au mien ne peut germer
Sur tes pas! — Oh ! combien dans ces lentes années, Combien d’appels, d’ardeurs, de larmes obstinées
Vers toi!... Comme à ton nom tout mon sang se glaçait! Mon cœur cessait de battre et mon front blèmissait. Sur ton seuil me clouait une angoisse éperdue.
Oh! comme je tremblais à ta voix, à ta vue,
Moi qui ne tremble pas, tu vois, devant la mort! Mais la force me manque et trahit mon effort
A tout dire... Mon jour passe ; avec la lumière S’efface de mon cœur ton image si chère.
Adieu ! de mon amour bois le dernier parfum!
Si cet amour pour toi ne fut pas importun,
Demain, ma très Aimée, avant que la nuit tombe, Apporte avec des fleurs un soupir à .na tombe! »
J1 dit et s’éteignit dans ce suprême espoir.
Le jour de son bonheur finit avant le soir.
A LA TRÈS AIMÉE
HÈRE beauté! par toi Sans t'avoir jamais vue, excepté dans mes songes, Quand ta forme divine au vaporeux contour Vient bercer mon sommeil d’ineffables mensonges; Ou quand, par la campagne aux lointains radieux, Ton cher et beau fantôme, éblouissant mes yeux, M’apparaît dans l’azur et fait, pour ma paupière, Plus souriant le ciel, plus douce la lumière. Peut-être as-tu vécu dans ces temps enchantés De l’âge d’or, beaux jours à jamais regrettés, Et n’es-tu désormais qu’une ombre, âme légère Errante parmi nous, parmi nous étrangère.
A LA TRÈS AIMÉE
Serais-tu l’espérance? Es-tu le souvenir
De nos bonheurs perdus? Ta présence divine, Que le Destin nous cache et que le cœur devine, Nous la garderait-il pour les temps à venir?
Te connaître et t'aimer fut l’erreur décevante
De mon printemps. Hélas ! té voir jamais vivante, Je ne l'espère plus, si ce n’est quand {a mort Ayant brisé la chaîne où nous rive le sort,
Par des sentiers nouveaux, mon âme seule et nue S’en ira, libre enfin, vers la sphère inconnue. Dès le triste matin de mon néfaste jour
Je t’ai voué mon culte. En ce voyage aride
Que fait l’homme ici-bas, je te voulais pour guide : :
L'étoile de ma route au terrestre séjour!
Mais rien ne te ressemble en ce monde, et la terre M’aura vu cheminer pèlerin solitaire.
Si quelque vierge un jour, fraîche apparition, Dans le morne désert de mon pèlerinage, .
De ta beauté pouvait m’offrir lillusion ;
Si pareille de voix, de geste et de visage
A l’idole rêvée, elle venait vers moi,
Si belle qu’elle füt, ce ne serait pas toi!
Dans la réalité, si tu te montrais telle
Que te voit ma pensée en ta grâce immortelle, Malgré nos maux, au sein de l’humaine douleur, Celui qui t’aimerait connaîtrait le bonheur.
Si j'étais celui-là, je trouverais encore,
Comme au temps envolé de ma lointaine aurore,