‹ Poésie, en vers françaisChapitre 28 sur 45 · ER · texte numérisé non relu

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A LA TRÈS AIMÉE

Dans mon amour pour toi tous les autres amours, Dont la flamme sommeille en nous, mais vit toujours : La gloire, la vertu, la patrie éplorée,

Toutes ces nobles soifs dont l’âme est altérée !

Le sort n’accorde, hélas l'impassible à nos pleurs,

Ni remède à nos maux, ni trêve à nos douleurs ;

Mais la vie avec toi serait semblable à celle

Qu’au ciel connaît des Dieux la famille éternelle.

Dans les vallons qu’emplit le chant des laboureurs, Je m’assieds, l’âme en deuil de mes jeunes erreurs

Et du rêve adoré qui fuit et me délaisse ;

Sur le flanc des coteaux promenant ma tristesse,

Seul avec ma pensée et mes longs souvenirs,

Je me rappelle et pleure en secret mes désirs Trompés, mes vœux déçus, mes menteuses chimères Et les avortements de mes heures amères;

Mais en pensant à toi, son immuable amour,

Mon cœur, mon pauvre cœur bat comme au premier jour. Puisse-t-il dans la nuit d’une époque funeste

Garder vivante en soi ton image céleste,

Et conserver toujours, idéale beauté,

Ton fantôme à défaut de la réalité!

Si tu nes qu’une idée, une essence éternelle,

Un esprit dédaigneux d’une forme charnellie

Et qui, vivant ailleurs de lumière et d'accords, Ne sait rien de nos maux en ce monde des corps; Parmi ces globes d’or fourmillant dans l’espace,

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A LA TRÈS AIMÉE

Dont le vol lumineux, invisible le jour,

Se révèle la nuit à nos regards et passe,

S'il en est un qui soit ton fortuné séjour,

Si du divin éther habitante divine,

Dans quelque pure étoile et du soleil voisine

Tu vis, reçois là-haut, d’où l’amour m’est venu, Reçois de cette terre où toute joie est brève, S'exhalant jusqu’à toi sur les ailes du rêve, Reçois cet hymne en pleurs d’un amant inconnu.

E rêve aride et lourd qu’on appelle la vie,

A quoi le‘passes-tu, mon Pepoli ? Comment Dépenses-tu les jours où le sort te convie?

Quel espoir mensonger te leurre en ce moment ? Où va ton cœur? quel vœu l'absorbe sans partage? De quel penser, de quel labeur triste ou joyeux Remplis-tu les loisirs que t'ont faits tes aïeux ? Loisirs longs à porter et pesant héritage !

Toute vie est oiseuse, et la fatalité, Vil bétail, nous condamne à l’inutilité, Nos efforts, nos sueurs, nos travaux sont futiles, A moins d’un noble but qui les rende fertiles. Qu'il peine du cerveau, du cœur ou de la main, L'homme ne vaut qu’autant qu’il sert un beau dessein. Ce morne travailleur, humble enfant de la plèbe,

Qui va de l'aube au soir creusant, brisant la glèbe, Conduisant ses troupeaux ou soignant ses moissons, Que fait-il sous le ciel? Par toutes les saisons

J1 peine pour le vivre : une maigre pitance Est-elle donc le but de l’humaine existence ?

Lui que l’aube tranquille ou l'étoile du soir

Voit toujours à sa tâche et jamais y surseoir,

Tu peux le dire oisif, car l’existence, en somme, Faite d’un tel néant n’est d'aucun prix pour l’homme. La vie est inutile! inutiles les jours

Et les nuits du pilote, inutiles les veilles

Du savant, les périls du soldat, les merveilles Filles de l’industrie, inutiles toujours

L’âpreté du marchand, l'or dont le juif rapace

En rampant dans l’usure emplit sa carapace;

Car aucun d’eux ne peut par son or, ses labeurs, Ses veilles, ses périls, ses fièvres, ses ardeurs, Qu'il succombe ou survive à sa lutte acharnée, Aucun d’eux ici-bas, trompant la destinée,

Pour lui, ni pour autrui, ni sa postérité,

Ne peut te conquérir, belle Félicité,

Unique et cher désir de la race mortelle!

Cependant pour remède à cet aigu tourment

Du bonheur qui nous point et sans fin nous martèle, Bonheur où l’âme aspire et qui toujours lui ment, La nature inventa, — prévoyante nature!

D'impérieux besoins dont l’aiguillon torture L'homme et lui fait sans cesse et partout un devoir

De vivre, d’en chercher les moyens, d’y pourvoir Par un labeur sans trêve, afin que la journée

A d’absorbants travaux longuement enchaïnée, Vide et pourtant remplie, offrit moins de loisir

Au cœur pour s’oublier aux tourments du désir.

Des animaux ainsi la famille innombrable

Que l'instinct du bonheur trompe et fait misérable,

Comme nous le désir ; soumise aux mêmes lois

Pour la vie, explorant et les airs et les bois,

Et la plaine et les monts, en quête de pâture,

Remplit le but fatal voulu par Îa nature;

Et moins que nous à plaindre en son double élément

Broute et vole, erre et dort, et vit moins tristement. |

Mais nous qui, sur autrui, de notre subsistance

Nous reposons, vivant d’une libre existence,

Nous avons à porter un lourd fardeau, celui

Dont nul ne peut charger les épaules d’autrui,

Dont rien n’exempte, à qui chaque âme est asservie :

Il nous faut occuper et remplir notre vie!

Cette nécessité rongeante aux dards cruels,

Ni la pourpre, ni l'or des fastueux castels,

Ni les nombreux troupeaux, ni les plaines fertiles, Ni la pompe des cours, ni les honneurs futiles,

Rien n’en peut affranchir la race des mortels!

Celui qui, fatigué des jours longs et stériles,

Haïssant la lumière et détournant les yeux De la sérénité méprisante des cieux,

Si, navré de dégoût, son cœur ne se décide À hâter ses destins par le fer homicide, Celui-là cherche, armé de sa ténacité,

Mille remèdes vains à l’active morsure

Du désir âpre et sourd de la félicité; Remèdes impuissants à guérir sa blessure,

A remplacer jamais, aujourd’hui ni demain, Le seul que la nature ait placé sous sa main!

Le soin des vêtements et de la chevelure,

Le souci des chevaux à la fringante allure,

Les courses, les paris, le cercle bien hanté,

Les rendez-vous aux bois et dans les parcs, l’été, Les jeux et les repas, le bal, les promenades, Sous les balcons dorés les molles sérénades

Par des ciels bleus semés d’astres épanouis, Occupent sa journée et remplissent ses nuits. D'’aucun plaisir le sort complaisant ne le sèvre; Le sourire jamais n’est absent de sa lèvre ;

Mais, hélas ! dans son cœur d’où l’espérance a fui, Spectre muet glaçant les fleurs de sa couronne, Lourd, solide, immobile ainsi qu’une colonne De diamant, debout, vit l’immortel Ennui!

Rien ne peut l’ébranler, ni la force de l’âme,

Ni la vigueur du corps, ni la voix de la femme Aimée, au timbre d’or, aux paroles de miel;

Ni le regard tremblant et de langueur humide D'un œil noir, — cher regard ineffable et timide, Le seul bien qu’ici-bas puisse envier le ciel!

Peut de rêves divins où la douleur s’endort, Peupler sa solitude et la nuit de la mort!

Que ce bonheur te soit donné! que cette flamme

Qui maintenant t’embrase et t’illumine l’âme,

Te reste! et de la Muse un jour fasse de toi

L'amant en cheveux blancs! Demeure ainsi! Pour moi, Hélas! je sens déjà de la saison première

Fuir les illusions et ces douces erreurs

Dont le cher souvenir jusqu’à l'heure dernière

Vivra, regret béni, dans ma mémoire en pleurs.

Quand l’âge pour jamais aura glacé mes veines, Glacé ce cœur que rien ne sait plus émouvoir, Ni les blancheurs du jour ni les pourpres du soir, Ni la tranquillité lumineuse des plaines,

Ni le chant printanier de l’oiseau dans les bois, Ni la nuit étoilée aux ineffables voix,

Ni la lune, vestale aux blanches mousselines, Errant pâle et pensive aux sommets des collines ; Lorsque toute beauté dans la nature ou l’art Sera morte à mon cœur, muette à mon regard; Quand toute émotion, ou profonde ou légère, Me sera devenue à jamais étrangère;

Alors contre moi-même implorant le secours

De létude, cherchant à quel labeur austère Donner le reste ingrat et terne de mes jours, J'étudierai la vie et l’homme, le mystère

De la création; cherchant la vérité

Je lui demanderai pourquoi l’humanité,

Avide de bonheur, pour la souffrance est née; Vers quel but la conduit l’aveugle destinée ;

A qui profite ou plaît ce long cri de douleur

Qui de la terre au ciel monte de notre cœur; D'où vient le mal raillant la bonté créatrice;

Par quelle volonté sinistre et corruptrice

Le juste saigne en proie aux griffes du pervers; Quel ordre et quelles lois règlent cet univers, Indéchiffrable énigme aux lettres toujours closes, Que, doctes louangeurs sachant tout adorer,

Les sages à l’envi célèbrent dans leurs gloses, Qu'il me suffit à moi de plaindre et d'admirer. Tels seront mes loisirs. — La vérité connue,

Si triste qu’elle soit et si sombre, a son prix.

Son souffle froid éteint l'espérance ingénue,

Mais pour l'erreur en nous avive le mépris.

Si ma sincérité du siècle est mal venue,

Si mes doutes virils sont mal ou point compris, Je ne m'en plaindrai pas; car j’aurai de la gloire Étouffé dans mon sein le désir illusoire.

Lagloire!.… Elle eut mon cuite en mon fervent matin. Déesse et femme, elle est pour la chance opportune, Déesse plus aveugle encor que la fortune,

Plus que l’amour aveugle et plus que Île destin!

ANS la fleur de mes jours, quand le riant mirage De l'avenir nous ment à l'horizon trompeur, J'ai cru que les chagrins si doux du premier âge, Pour n’y jamais renaître, étaient morts dans mon cœur.

Tendres chagrins, tristesse innocente et profonde, Désirs premiers, transports timides et jaloux, Voluptueux tourments, quoi que ce soit au monde,

Si vivre c’est sentir, vous sentir nous est doux. N

Que de pleurs, de sanglots ont gonflé ma poitrine, Répandant sur mon front le trouble et la pâleur, Quand à mon cœur sevré d’une angoisse divine Pour la première fois a manqué la douleur!

Quand je n’ai plus senti battre à ma tempe aride Cette ardeur par qui l’homme ose à tout aspirer, Quand l'amour s’exila, laissant mon âme vide, Et que mon sein durci cessa de soupirer,

Je pleurai sur ma vie inerte et dépouillée,

Sur la terre stérile et froide désormais,

Où de mes hauts espoirs la fleur s’est effeuillée, Et qu’un hiver sans fin enveloppe à jamais.

Le jour était désert pour moi, la nuit plus noire, Les cieux étaient voilés d’un nuage éternel,

La lune était éteinte, et, dans leur douce gloire, Éteintes pour mes yeux les étoiles du ciel.

La source se révèle à travers les fissures

Du roc; ainsi les pleurs trahissent notre émoi : C'était l’ancien amour aux vivaces morsures; Mon cœur vivait encore et gémissait en moi.

Mon esprit, délaissé des chimères chéries, Vers elles demandait à reprendre l'essor; Du passé le présent pleurait les rêveries, Et ma tristesse était de la douleur encor.

Puis s’éteignit enfin ce reste de souffrance :

Sève, âme et cœur, en moi tout sembla s'endormir,

k L 2 Et, comme anéanti, dans ma désespérance Il ne me resta plus la force de gémir.

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