‹ Poésie, en vers françaisChapitre 30 sur 45 · DAS OL ENT E · texte numérisé non relu

DAS OL ENT E

constellation radieuse de l’Ourse, Astres qui dans l’azur poursuivez votre course, Je viens, comme autrefois, vous voir du haut du ciel Briller sur les gazons du jardin paternel, Vous regarder, debout à la même fenêtre De l'antique demeure où le sort m’a fait naître, Où je ne croyais pas encore revenir, Beaux astres, avec vous, muet m’entretenir ; Où jeune et de la vie interrogeant les voies, Enfant songeur, j'ai vu finir toutes mes joies.

Quels pensers, quels désirs, quels rêves enchantés M’allumaient dans l’esprit vos sublimes clartés, Quand sur un tertre assis, je passais mes soirées

A regarder là-haut vos lumières sacrées,

A suivre dans son vol le songe aux ailes d’or

Qui vers vous de mon âme exhalait son essor,

Écoutant dans la nuit dont la paix m’accompagne, La voix de la rainette à travers la campagne.

Le ver luisant errait, étoilant le gazon,

La charmille et la haie en fleur et le buisson.

Les murmures du vent emplissaient les allées

Et berçaient le silence où dormaient les vallées. Là-bas, dans la forêt, j’entendais vaguement

Des cyprès toujours verts le long gémissement ; Et sous le toit natal aux coutumes rustiques

Les voix, les pas, les bruits des travaux domestiques. Quels infinis pensers, quels songes merveilleux Me dilataient le cœur et m’enivraient les yeux, Au vaporeux aspect de cette mer lointaine,

De ces monts azurés dont la tête hautaine Profile à l'horizon sur un fond de saphir,

Qu'on découvre d'ici, que j’espérais franchir, Évoquant au delà quelque terre promise,

Plage mystérieuse à mes bonheurs acquise.

J'ignorais quels bonheurs me réservait le sort! Depuis, je les aurais tous donnés pour la mort!

Et rien ne me disait alors que ma jeunesse S’effeuillerait stérile, inerte, sans tendresse Dans cet obscur village où je suis né, parmi

Ce peuple inculte et rude et qui m’est ennemi, Qui m'évite ou me suit de son regard hostile ; Non qu’il me porte envie : il me juge inutile. Lettres, sciences, arts, pour lui mots incompris, Sont un risible objet de risibles mépris !

Dans ses instincts haineux et lourds, il imagine Chez moi l’étroit orgueil de race et d’origine.

En lui non moins qu’en moi plaignant l’humanité, A de plus hauts dédains j'ai haussé ma fierté. Ainsi s’en vont, hélas! mes traînantes journées

A l’oisiveté morne, à l’oubli condamnées.

En moi-même isolé, sans but et sans amours, Comme une eau sans issue ainsi coulent mes jours. Dans cette solitude ingrate et ce silence

Où je sens sous mes pas sourdre la malveillance, Malgré moi mon esprit s’irrite, et dans mon cœur S’amassent lentement l’amertume et l’aigreur.

Ici l’hostilité jour à jour ressentie,

Éteint tous mes élans natifs de sympathie ; L'homme, et la vie, et tout me devient odieux, Grâce au bétail humain qui broute sous mes yeux! Et cependant les jours bénis de la jeunesse

S’en vont, ce temps béni de l’idéale ivresse,

Ce temps plus précieux cent fois que le laurier

Dont la gloire aux doigts d’or ceint un front printanier ;

Ce temps plus précieux que la pure lumière

Du jour, plus que la vie et la nature entière!

Et je le perds, hélas! je le perds sans retour Dans le néant amer de cet amer séjour!

Et je te perds, la nuit dans l’âme, au cœur la ride, O fleur, unique fleur de cette vie aride!

Sur le bourg endormi l'horloge de la tour Tinte, le son expire et renaît tour à tour.

Je m'en souviens, ce son qu'ici la brise envoie Jadis me consolait, quand je veillais en proie

A mes terreurs d'enfant, seul dans l'obscurité, Soupirant vers le jour et sa blanche clarté.

Ce que je vois, ce que j'entends ici, réveille

En moi de mon matin, de mon aube vermeille

Un éblouissement que rien n’a pu ternir.

De tout monte un parfum, sort un doux souvenir, Doux par lui seul, hélas! car la douleur présente Mêle son amertume à la douceur absente :

Tristesse d’aujourd’hui, vains regrets du passé,

Et puis ce mot : « Je fus », fatidique et glacé! .… Cette terrasse-là, vers le couchant tournée,

Ces vieux murs où sourit, peinture surannée,

Un clair soleil d’été dorant toits et coteaux,

Et campagne déserte où paissent des troupeaux, Remplissaient mes loisirs d’une gaieté sereine, Lorsque l’Illusion, ma muse et souveraine, Enchantait mes candeurs et, me suivant partout, Me parlait à l'oreille à mes côtés debout.

Par les jours gris d’hiver, dans ces salles antiques Dont la bise fouettait les vitrages gothiques,

Au reflet blanc et mat d’un firmament neigeux, Enfant, ont retenti mes bonds, mes cris, mes jeux, A l’âge où le mystère amer et noir des choses

Se montre à nous fleuri de myrtes et de roses. L’adolescent alors, comme un candide amant

Qui, dans le chaste orgueil d’un chaste enivrement, D'un long regard d'amour contemple sa maîtresse,

Au seuil de cette vie et brillante et traîtresse, L’adolescent l’admire et, dans sa pureté, De son rêve idéal lui prête la beauté.

O de mes jours premiers éblouissants mensonges, Rèves, illusions, belles erreurs, beaux songes, Dans mes dires toujours, toujours je vous reviens ! O mes espoirs déçus, comme à vous j’appartiens! Malgré l’âge et le temps, la vie et ses souffrances, Comme à vous je reviens, premières espérances ! Fantômes, je le sais, la gloire et les honneurs! Fantômes, les plaisirs, les biens, tous les bonheurs ! L'amour, —- déception ! La volupté, — chimère ! Arbre sans fruits la vie! inutile misère !.…

Mais bien que vide et nul soit mon lot sous le ciel, Bien qu’obscur et désert soit mon sentier mortel, A voir le peu que vaut l’ambition commune,

Je ne regrette rien des dons de la fortune.

Et je repense à vous, Ô mes anciens espoirs, Mirages disparus de mes horizons noirs, Imaginations à jamais consolantes !

Puis, regardant ma vie aux heures si dolentes,

Ma vie humiliée à qui rien n’a souri,

Je songe amèrement, de mes rêves guéri,

Que de tous ces espoirs brillant d’un feu céleste, La mort, la froide mort est le seul qui me reste ! Mon cœur saigne et je vois, inerte et sans ressort, Que rien ne me saurait consoler de mon sort!

Et lorsque cette mort si souvent appelée

Debout à mon chevet, froide et de blanc voilée, Sera venue enfin, terminant mes douleurs,

Clore d’un doigt glacé mes paupières en pleurs ; Quand la terre, à mes yeux désormais étrangère, Pour moi s’effacera comme une ombre légère ; Quand mes regards troublés verront s’évanouir Pour jamais le passé, le présent, l’avenir ;

Alors certainement mon âme en proie aux transes De vous se souviendra, mes jeunes espérances ! Et vous m’apparaïitrez belles comme autrefois. Me souriant encore et me parlant sans voix, Vous reviendrez me dire, à vision sereine,

Que ma vie ici-bas fut inutile et vaine,

Et d’un dernier regret mêler stérilement

Le fiel à la douceur de mon dernier moment.

Déjà dans les premiers troubles du premier âge, Sans force pour porter l’intérieur orage, Angoisses et désirs, et déjà las des jours,

J'ai souvent appelé la mort à mon secours.

Assis là sur la pierre, au-dessus de la source Dont l’écume d’argent révèle au loin la course, Longuement je songeais à finir dans ses eaux Mes rêves, mes chagrins, mes espoirs et mes maux. Puis, miné d’un mal sourd, mal indéfinissable, Mis en danger de mort, je sentais, misérable,

Le regret de la vie en moi sourdre et gémir,

Et je pleurais, transfuge à mon premier désir, Sous un faix de langueur ma jeunesse meurtrie,

Et de mes pauvres jours la fleur si tôt flétrie.

Et souvent dans la nuit, aux rêveuses lueurs

De ma lampe, accoudé sur mon lit de douleurs, Dans la langue des vers exhalant ma souffrance, Je me plaignais au ciel, à la nuit, au silence

De la fragilité si brève de mes ans.

Regrettant d’un bonheur possible les présents, Je chantais à la vie, au milieu des ténèbres, Mon adieu douloureux en des rimes funèbres.

En face de la mort qui pour tous doit venir,

Qui peut sans soupirer de vous se souvenir,

O saison radieuse aux fleurs si peu durables,

O jeunesse! Ô printemps ! beaux jours inénarrables, Quand la vierge sourit au jeune homme enivré! Candide et fier, il va de ses vingt ans paré;

Et, sommeillante encore ou clémente, l’envie

Se tait ; le monde même, à fortune inouïe !

Lui tend la main, pour lui prodigue de faveurs, S’empresse à ses désirs, excuse ses erreurs, Aiguillonne aux succès son audace ingénue,

Et, fêtant ici-bas sa nouvelle venue,

Et saluant son front qu’étoile le bonheur,

Partout l’accueille en maître et l’acclame en seigneur! Brillants comme l'éclair et non moins éphémères,

O beaux jours fugitifs, suivis d'heures amères, Comme vous passez vite ! Et qui donc sous le ciel Peut se dire ignorant le malheur ! quel mortel Oserait se vanter de ne le point connaître,

Si cette saison-là qui ne doit plus renaître,

Sa brillante saison est close; si pour lui

Ce temps béni, ce temps si beau, si cher a fui ;

Si rêve, espoir, bonheur, tout ce que l’aube apporte, Est à jamais éteint! si sa jeunesse est morte!

O Nérine, ces lieux si radieux jadis,

Dont ta présence alors faisait un paradis,

Ils me parlent aussi de toil... De ma pensée

Tu n’es jamais sortie, Ô ma joie effacée !

Où donc es-tu? Qui peut ailleurs te retenir ? Rien ici, rien de toi, hormis ton souvenir!

La terre où se leva ton aube virginale,

Elle ne te voit plus, cette terre natale!

La fenêtre est déserte où tu venais t’asseoir Dans la blanche clarté de l’étoile du soir.

L'étoile y brille encore, et toi, tu t'es éteinte! Où donc es-tu? J'entends de la cloche qui tinte Le son vague et lointain vibrer comme autrefois ; Dans l’air silencieux je n’entends plus ta voix, Cette voix dont la note, et fraiche et cristalline, Sur l’aile de la brise errant par la colline,

Par les bois, les jardins que mai vient embellir, M’arrivait enivrante et me faisait pâlir.

Autre temps!... Tu n’es plus! Mon âme est solitaire. A d’autres maintenant de fouler cette terre,

De marcher après nous sur ces coteaux fleuris, De s’y perdre à leur tour en des rêves chéris

Et d’y cueillir le miel de l’éternel mensonge !

Pour toi du moins la vie eut l’éclat d’un beau songe : Tu l’auras traversée en dansant, en chantant;

La joie étincelait sur ton front éclatant, L’imagination crédule du jeune âge,

Le confiant espoir éclairaient ton visage .

D'une flamme divine, au moment où le sort L’éteignit, te plongeant dans la nuit de la mort.

O disparition subite ! Ô destinée !

Partir sans avoir vu sa verte matinée !

Se faner dans sa fleur et dès son premier jour! O Nérine ! en mon cœur vit mon ancien amour.

S’il m'arrive parfois d’aller à quelque fête,

Je dis : « Un frais rameau de lilas sur la tête, Nérine n’y va plus! » Quand revient le printemps, Quand aux jeunes beautés l’essaim des jeunes gens Vole offrir empressé, le jour aux promenades,

Le soir sous les balcons, bouquets et sérénades,

Je me dis : « Pour Nérine, en son lit de gazon,

Ne revient plus des fleurs la charmante saison ; Pour elle plus d'amour, plus de chants, plus de joie! » Les bois, les monts, l’azur où le soleil flamboie, Toi, tu ne les vois plus, mon éternel soupir!

Tu n'es plus! tu n’es plus! Rien ne peut assoupir Mon chagrin: il me suit par les bois, sur les grèves, En tous lieux, compagnon familier de mes rêves, Réveillant du passé les tendres sentiments,

Et de mon triste cœur les tristes battements.

Lo

XXIIT

© lune! que fais-tu, lune mystérieuse?

Tu te lèves le soir, et, glissant dans les airs, De ce monde tu vas contemplant les déserts; Et quand le jour paraît, suspendant ton voyage, Tu te couches, à lune, et dors dans un nuage. N'es-tu pas lasse enfin, dans l’éther où tu cours, Par les mêmes sentiers de repasser toujours ? N'es-tu pas fatiguée, 6 blanche pèlerine, De regarder toujours la plaine et la colline?

Q* fais-tu dans le ciel, blanche et silencieuse,

Et l’ennui de revoir toujours les mêmes lieux, Comme à nous ici-bas, te vient-il dans les cieux? Oui, du pâtre la vie à ta vie est pareille :

Aux premières blancheurs de l’aube il se réveille; Au loin dans la campagne il conduit ses troupeaux Par les mêmes vallons, par les mêmes prairies ; Ne voit jamais que bois, sources, herbes fleuries, Et se couche le soir respirant le repos.

Dis-moi, lune, à quoi sert du pâtre l’existence?

A quoi te sert ta vie? En ce vaste silence,

Vers quel but allons-nous, l’homme ici, l’astre au ciel ? Où va ma course? où va ton voyage éternel ?

Un malheureux vieillard, blanchi par les années, Sans chaussure, vêtu de sordides haïillons,

Les épaules sous un fardeau lourd inclinées,

A travers monts s’en va, s’en va par les vallons. Parmi les rocs aigus, les roches calcinées,

La broussaille et la ronce et les sables profonds, Au vent, à la tempête, et quand l’heure est brülante, Et quand il gèle, il suit sa marche chancelante. Il s'efforce et s’essouffle, et, toujours haletant, Il franchit le marais, le torrent et l’étang.

Il tombe, il se relève, et, repris de courage, Sans halte, sans repos, sanglant et mutilé,

Par tous les éléments hostiles flagellé,

Il va sans cesse, il va se hâtant sous l’orage, Jusqu'à ce qu’il arrive où tout doit aboutir :

Un abîme sans fond ouvert pour l’engloutir.

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Il y plonge, et le gouffre à la bouche fatale Se refermant sur son néant enseveli,

De sa grande misère il trouve enfin l’oubli… Telle est la vie humaine, 6 lune virginale!

L'homme naît pour souffrir. Un cri, cri de douleur, Est son premier salut au monde; sa naissance Est un risque de mort; sa morbide pâleur

Contre le sort déjà trahit son impuissance.

Père et mère à l’envi, berçant l’infortuné, Semblent le consoler du malheur d’être né.

Il grandit. Tous les deux de soins et de tendresse L’entourent, s’efforçant de réjouir son cœur,

De lui faire oublier quelle amère détresse

Lui garde l'avenir, — l’avenir le meilleur!

Voilà tout ce que peut pour sa progéniture

L'être créé qui crée une autre créature.

Mais pourquoi mettre au monde un être, notre amour, S’il faut le consoler de nous devoir le jour?

Si la vie est un mal où l'instinct seul convie,

De notre fait pourquoi perpétuer la vie?

Tel est le sort de l’homme, 6 lune, astre clément,

Qui m’écoutes pensive au fond du firmament ;

Mais t’en parler, pourquoi? toi, tu n'es pas mortelle,

Et ma plainte nocturne en quoi t’importe-t-elle !

Cependant, voyageuse éternelle des cieux, Pâle sœur du soleil, astre mystérieux, Peut-être comprends-tu ce qu'est cette existence

Terrestre, la raison de nos maux, la constance

De nos douleurs, la fin où tout doit concourir : Peut-être comprends-tu ce que c’est que mourir. Mourir! de toute vie effacement suprême!

Inéluctable fin de l’être! noir problème!

Peut-être en connais-tu, dans la sphère où tu luis, Le mot, lune! astre cher, compagne de mes nuits. Certainement tu sais l’obscur pourquoi des choses : Du matin et du soir, de la marche des jours

Et des saisons, tu sais certainement les causes. Quand revient le printemps, tu sais à quels amours I sourit; à quoi sert l’été, la tiède automne,

Des neiges de l’hiver la chute monotone;

De mille et mille faits le voile t’est léger

Qui reste impénétrable aux regards du berger. Souvent quand je te vois, immobile et songeuse, T'arrêter au-dessus de cette plaine herbeuse, Dont le vert horizon confine au bleu du ciel;

Ou me suivre, éclairant mon troupeau fraternel, Qui vague à mes côtés et pas à pas chemine; Quand je vois dans l’azur que leur gerbe illumine, Ces millions de feux, diamants de l’éther,

Plus nombreux que les grains de sable de la mer, Je me dis : « À quoi bon ces essaims de lumières, Dans l’espace sans fond brillantes fourmilières? Pourquoi cet infini, cette sérénité?

Et moi, que suis-je au sein de cette immensité? » Ainsi, je m'inquiète en moi-même des choses

De l'univers, du sens de leurs métamorphoses ;

De tant d'activité, de tant de mouvement

Sur ce globe terrestre et sous le firmament;

De l’immense nature aux êtres innombrables, Heureux là-haut, peut-être, ici-bas misérables, Se mouvant sans relâche, hôtes mystérieux, Pour revenir toujours, toujours aux mêmes lieux! Je n’en puis deviner la raison éternelle;

Mais toi, tu la connais, lune, jeune immortelle! Pour moi, ce que je sens, pâtre au sol enchaîné, C’est qu’un autre être humain, à naître ou déjà né, De ma lourde existence et de ce dur voyage

Où je marche courbé sous mon destin fatal, Saura peut-être un jour tirer quelque avantage ; Mais à coup sûr pour moi cette vie est un mal.

O mon heureux troupeau, que je te porte envie! Tu parais ignorer ta misère. La vie

T’est moins lourde à porter qu’à moi. Par le chemin Tu vas libre de soins. Tu vis ton jour. Demain

Ne t'inquiète pas. Si quelque obstacle louche Survient, dont tout à coup ton instinct s’effarouche, Si quelque effroi subit te prend; si dans les airs Soudain la foudre éclate et t’aveugle d’éclairs,

Ces peurs, ces accidents, bientôt tu les oublies,

Et, bornant ton désir à ton court horizon,

Tu n’as pas mes dégoùts ni mes mélancolies.

Quand tu t’érends à l’ombre et sur le frais gazon, Tu goûtes le bonheur que veut ta destinée,

Et tu passes ainsi de longs jours dans l’année.

Moi, lorsque à tes côtés sur l’herbe je m’assieds

Muet, te regardant ruminer à mes pieds,

L’ennui vient m’assaillir. Sa sourde inquiétude

En moi semble grandir avec la solitude.

Morne et las, le sommeil me referait dispos,

Mais je ne puis trouver même ainsi le repos.

Et je n’ai cependant aucun sujet de peine;

Je ne souhaite rien; ma vie est simple et pleine.

Si le plaisir est grand que tu goûtes couché

Sur l’herbe, et quelle en est la source et la nature,

Je l’ignore; le sens m'en demeure caché.

Mais partageant ton sort, nomade créature,

Quand je te vois si calme à mes pieds, tes grands yeux Clos d’aise, Ô mon troupeau, je dois te croire heureux. Si tu pouvais parler, tu me dirais peut-être

Pourquoi chaque animal trouve un si grand bien-être Dans le repos, quand moi, troublé d’un vain désir, Jusque dans le repos, l’ennui vient me saisir.

Des ailes! si j’avais comme l'oiseau des ailes Pour franchir de l’éther les steppes éternelles, Pour compter dans l’azur les astres radieux!

Ou comme le tonnerre errant de cime en cime, Si je pouvais du haut de quelque pic sublime, Voir les jours se lever dans l’air silencieux,

Voir les étoiles d’or pälir l’une après l’une, Peut-être, mon troupeau, serais-je plus heureux, Peut-être plus heureux serais-je, 6 blanche lune!

me — — 2 ———— 2 ————— —————— ———————

Peut-être aussi, peut-être en proie au sombre ennui, Mon esprit en sondant ainsi le sort d’autrui,

Erre-t-il loin du vrai. Dans la pourpre ou la crèche Dans un berceau soyeux ou sur la paille sèche, Peut-être en quelque état qu’on soit, le jour natal Pour tout être en ce monde est-il un jour fatal!

'ORAGE est dissipé. J'entends sous les rameaux L Se réjouir le vol et le chœur des oiseaux, La poule, sur la route, au milieu du village Retourne et, picorant, redit son caquetage.

Une vive clarté là-bas, vers le couchant, Éclate dans l’azur et, partout s’épanchant, Inonde le vallon et dore la montagne ; Émergeant de la brume, apparaît la campagne Toute blonde d’épis; le fleuve étincelant Traverse la vallée en son cours indolent.

Tout cœur se réjouit ; l’air est plein de clémence;

Le bruit renaïit partout, le travail recommence, L’artisan sur sa porte et son ouvrage en main Regarde en fredonnant l’azur clair et serein.

La ménagère alerte et prompte dans son zèle Se hâte et va dehors recueillir l’eau nouvelle De la pluie, et là-bas, de sentier en sentier, On entend l’herbager et son cri familier.

Or, voici le soleil riant sur les collines,

Les prés et les villas aux berceaux d’aubépines. On rouvre Îa terrasse, on rouvre le balcon,

On rouvre la fenêtre aux blanches mousselines. Sur la route pierreuse et longeant le vallon Court un bruit cadencé de légères clochettes. Vers l’horizon baigné d’or päle et de carmin, Rouliers et voyageurs, berlines et charrettes, Par l’orage arrêtés, ont repris leur chemin.

Et toute âme est en joie, et la vie à cette heure Semble à l’homme et plus belle et plus douce et meilleure. Plein d’une ardeur nouvelle il reprend ses travaux ; Échappé du danger, sorti de la tempête,

Aux luttes de la vie il sourit et s’apprète:

Quand plus qu’à ce moment oublia-t-il ses maux? Il goûte ce bonheur né de son épouvante,

De sa terreur passée en face de la mort,

Alors qu’enveloppé de Îla fureur vivante

Des éléments, jouet misérable du sort,

Secoué des frissons de l’angoisse suprême,

BL LR

Dans sa lourde stupeur, tremblant, muet et blème, H entendait rugir, à sa perte acharnés, Et la foudre et {a nue et les vents déchaînés|!

Et ce sont là tes dons, Ô courtoise nature!

Et voilà tes bienfaits au troupeau des humains !.… Sortir de [a douleur, survivre à sa torture

Pour l’homme est le plaisir; prodigue, à pleines mains Tu lui verses les maux; sa joie est une trêve, Trêve dont la durée, hélas! est toujours brève. Les deuils et les chagrins fleurissent sous ses pas, Mais de l'espoir pour lui le fruit ne mürit pas.

Et n'est-ce pas déjà beaucoup que l’espérance

Et le plaisir pour nous naissent de la souffrance! … O race des mortels! à race chère aux dieux!

Heureuse, après l’orage aux assauts furieux, Qu'’on te laisse reprendre haleine! trop heureuse, Dans tes luttes sans but, que la mort généreuse Vienne, prenant enfin pitié de tes labeurs,

Te guérir de la vie et de tous tes bonheurs!

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