CURE
Tel je fus, et combien dissemblable à moi-même ! Moi qui naguère encore, ivre d'illusions,
Dans mes veines battant d’une fièvre suprême Sentais courir le feu des nobles passions.
La rapide hirondelle, autour de ma fenêtre,
De son cri, de son vol au léger frôlement Disant la bien-venue au jour qui vient de naître, Ne pouvait m’éveiller de mon accablement:;
Ni la cloche du soir, dont l’airain monotone Vibrait grave et profond dans l’air silencieux,
Ni le soleil noyant les pâleurs de l’automne
Dans la pourpre et dans l’or de ses lointains adieux.
En vain sur la vallée et le velours des mousses : L'étoile de Vénus répandait ses clartés ;
En vain le rossignol de ses plaintes si douces Attendrissait la nuit et les bois enchantés;
Rien ne touchait mon cœur! Et vous, flamme et caresse Des yeux, vous de l’amour voluptueux éveil;
Main blanche s’offrant nue à la main qui la presse,
Vous ne pouviez plus rien contre mon dur sommeil.
Sevré de tout bonheur, morne, à tout insensible, Triste, mais non troublé, dans sa tranquillité Froide et vide, mon cœur à mon front impassible Avait mis sa tristesse et sa sérénité.
De tout rassasiée et de rien assouvie,
Mon âme se taisait, muette aux coups du sort: J'aurais désiré voir le terme de ma vie,
Mais le désir lui-même en mon sein était mort.
Pareil au cours stérile et froid de la vieillesse, Pareil à l’eau qui va sans but, sans horizon,
Dans un lit sans ombrage et que l’oiseau délaisse, Tel s’écoulait l’avril de ma verte saison.
Ainsi tu les passais, tes heures misérables,
Ainsi, mon pauvre cœur, tu les perdais, tes jours, Ces jours si fugitifs, ces jours irréparables,
Que le ciel nous mesure et si prompts et si courts!
Et voici qu’une voix me réveille et m'appelle, M’arrachant à la nuit du sommeil oublieux.
D'où me vient aujourd’hui cette vertu nouvelle Rendant l’âme à mes sens, la lumière à mes yeux?
Tendres tressaillements, illusions heureuses, Rêves qui fleurissiez mon printemps embaumé, Ce cœur qu'avaient glacé les heures ténébreuses, Ne vous était donc pas et pour toujours fermé !
Êtes-vous cette unique et divine lumière
Qui brilla sur mes jours d’autrefois ? Êtes-vous Mes pensers, mes amours, la tendresse première Qui m’a fait des bonheurs si poignants et si doux?
Partout où vont mes yeux, vers le ciel qui flamboie, Vers la mer, vers la plaine herbeuse et tout en fleur, D’un monde retrouvé tout m’apporte une joie,
Tout m’exhale un plaisir, m’éveille une douleur.
Tolt recommence à vivre en moi, le bois, la plage, La montagne, le vent, l’azur, l'horizon clair ;
La source au flanc du roc, l'oiseau dans le feuillage Me parle, avec moi parle et s’entretient la mer.
Après l’aridité des jours, des lieux sans charmes,
Après l’oubli profond où je gisais plongé,
Quel pouvoir tout à coup me rend le don des larmes ? Comment à mes regards ce monde est-il changé ?
Peut-être, à pauvre cœur, pour leurrer ta souffrance, L'espoir te.sourit-il, lui qui sourit toujours!
Ah! je ne verrai plus ton visage, Espérance,
Et tel qu’il m’apparut au matin de mes jours!
La nature en partage, à ses fins attentive, Beaux rêves, m’a doté de l’éternel désir ; Inextinguible don, cette vertu native,
Le malheur, les chagrins auront pu l’assoupir,
Ils ne l’ont pas éteinte en moi; la destinée Ne l’a pas vaincue, à tout elle a résisté,
A l’abandon, aux deuils, à la haine acharnée, Même à tes démentis, triste Réalité!
Je sais combien de vous la vie, hélas! diffère, Beaux rêves qu'ont déçus l’amour et l’amitié. Je sais qu’indifférente à l’humaine misère,
La nature est aveugle et sourde et sans pi
Je sais que le bonheur n’est pas son but, mais l'être : Perpétuer la vie est son fatal labeur.
Mère, elle n’a souci pour ceux qu’elle fait naître Que de garder en nous sa proie à la douleur!
Je sais que du malheur la vue est importune,
Que l’homme en butte à l’homme et du sort poursuivi N’intéresse personne, et que dans l’infortune
Son semblable le fuit et le raille à l’envi.
Je sais que dans ce siècle infime, le génie,
Non moins que la vertu, vit et meurt méconnu, Et qu'aux nobles efforts d’une auguste agonie, © gloire! est refusé ton laurier pauvre et nu.
Et vous, regards brillants et troublants, vive flamme, Je sais que votre éclat est faux, et que le jour
Qui luit en vous, rayon menteur, clarté sans âme, N'est pas le feu vivant attisé par l’amour.
L'amour! I] ne bat pas dans ces blanches poitrines ! Là ne vit pas du bien l’ineffable tourment !
Là n’est pas le foyer des tortures divines !
Là brillent les splendeurs mortes du diamant!
Elles se font un jeu cruel et sacrilège
Des maux dont sont brülés les généreux esprits | L’idéale chaleur ne fond pas cette neige,
Et d’un céleste feu le dédain est le prix !
Et pourtant je renais, je vois, je me réveille,
Je sens revivre en moi les défuntes erreurs.
O résurrection! mon âme s’émerveille
De battre encor d’espoir vers les mêmes douleurs.
De toi seul, Ô mon cœur, vient ce souffle suprême, Cette native ardeur que je crus morte en moi.
C’est par toi que je souffre et c’est par toi que j'aime : Joie et pleurs, toute vie, Ô mon cœur, vient de toi!
L'homme est le vain jouet d’une immense imposture, Je le sens! tout nous mène à l’Infélicité!
Jour après jour, tout manque à l’âme haute et pure, La terre, le destin, le monde, la beauté!
Mais puisque toi, tu vis, cœur trois fois misérable! Puisque tu peux encor sentir et désirer,
Ma voix ne dira pas cet Être inexorable
À qui je dois le don amer de respirer.
Né
A4 SILUIA
E souvient-il encor, te souvient-il, Silvie, De ces jours printaniers de ta terrestre vie, Où, dans tes yeux rieurs et furtifs, la beauté Resplendissait, auguste et candide clarté!
Jours où tu franchissais, et pensive, et joyeuse, Le seuil semé de fleurs de la jeunesse heureuse?
Les paisibles maisons, les sentiers d’alentour,
De tes chansons d’oiseau résonnaient tout le jour, Lorsque assise, appliquée à des travaux d’aiguille, Tu berçais de ta voix tes vœux de jeune fille, Heureuse de la vie et du vague avenir
Qu’évoquait ton esprit vierge de souvenir.
Mai de fleurs embaumait tes heures fortunées, Et tu passais ainsi, chantante, tes journées.
Moi, laissant là parfois mes livres studieux,
Mes écrits, cher labeur, culte mystérieux
A qui je consacrais le meilleur de mon âge,
De la terrasse au loin dominant le village, Songeur, tendant l'oreille au son clair de ta voix, Au froissement léger des tissus sous tes doigts,
Je regardais le ciel serein et la campagne,
Les jardins, les sentiers par le soleil dorés,
Les horizons fuyants aux lointains azurés,
Et, d’un côté la mer, de l’autre, la montagne. Aucune langue humaine, en ses plus doux accords, Ne dirait ce qu’en moi je ressentais alors.
Quels pensers, quels espoirs, oh! quels chœurs d’allégresse, Silvié, en nous chantaient leur virginale ivresse!
Sous quel suave aspect, en ce riant matin,
S’offraient à nos regards la vie et le destin!
Et ces espoirs si beaux, quand je me les rappelle,
Font plus noir le présent : d'une nuit éternelle
Je me sens envahi; triste jusqu’à la mort,
Triste, je me reprends à gémir sur mon sort.
O nature marâtre! Ô mère d’imposture!
Tes promesses, pourquoi les trahis-tu, nature ? Pourquoi nous berces-tu de rêves décevants ?
Quel bonheur peux-tu prendre à tromper tes enfants »
Et toi, Silvie, avant que par l’hiver flétrie,
Sans sève s’affaissât l'herbe de la prairie,
D'un mal secret minée, et comme un tendre lys Dans sa racine atteint, tu languis et pâlis,
Et, douce, tu mourus. Aux baisers de l'aurore, Tu n’as pas vu la fleur de ton printemps éclore; Et la chaste louange, autour de ta beauté,
D'un murmure flatteur accueillant au passage
Ta noire chevelure et ton charmant visage,
Et ton grand œil placide au regard velouté,
N'a pas émü ton cœur; et dans les jours de fête, Fraîche et de blanc vêtie et des fleurs sur la tête, Tu n’as point, au coucher d’un clair soleil d’été Dorant de ses rayons la mer et les campagnes, Causé d’amour avec tes rieuses compagnes.
Bientôt aussi mourut mon rêve de bonheur,
Le seul bonheur que l’homme en ce monde connaisse! Comme à toi, les destins m’ont ravi la jeunesse; L’espérance avec toi s’éteignit dans mon cœur. Comme tu passas vite, à ma fleur adorée!
© de mon premier âge espérance pleurée!
Le voilà donc ce mondel et voilà ces plaisirs, Cet amour, ces travaux, ces rêves, ces désirs Qu'un jour pour nous devait réaliser la vie!
Et voilà donc quels fruits amers, Ô ma Silvie, Nous gardaient ces espoirs si chèrement couvés, Ces rêves que nos cœurs ensemble avaient rêvés ! Et voilà donc le sort de la race mortelle!
Quand la réalité fatidique et cruelle
Allait se révéler à tes yeux, tu tombas,
O vierge! et de la main tu me montrais là-bas Où monte des cyprès la flèche toujours verte,
La froide Mort debout sur une tombe ouverte.