LE SAMEDI AU VILLAGE
Demain ramènera les heures sans lumière, Et chacun reprendra sa tâche coutumière,
Joyeux adolescent, ton âge dans sa fleur
Semble un lever du jour, une aube de splendeur, Dont la clarté sereine au ciel épanouie
Précède à tes regards la fête de la vie.
Enfant, réjouis-toi ! riante est ta saison:
Cueille de ton printemps la riche floraison!
Je n’en dirai pas plus; — mais si ton jour de fête Augré de tes ardeurs semble lent à venir,
Mets un frein, mon enfant, à ton âme inquiète : Qui sait ce qu’en ses mains nous garde l’avenir |
ouvoir mystérieux, douce dominatrice De mon âme, terrible et cher présent des cieux,
Compagne de mes jours amers, consolatrice De mes nuits sans repos, invisible à mes yeux, Visible à mon esprit, de ta secrète essence Qui parmi nous ne parle et ne sait la puissance! Pourtant, si quelqu'un dit ce qu’il ressent par toi, Personnel et vécu, ce que traduit sa bouche, Ce sentiment profond, cet ineffable émoi Par nous-même éprouvé nous captive et nous touche.
Combien depuis cette heure où tu l’as visité,
Mon esprit est désert, à mystique Beauté !
En un instant, désirs, espoirs, rêves, pensées, Étoiles de ma nuit devant l’aube effacées,
Se sont évanouis, quand parut ta clarté!
Comme une tour debout dans une plaine austère, Sur mon cœur dépeuplé tu règnes solitaire.
Mes désirs, où sont-ils ? où sont-ils désormais Ces projets, ces espoirs, ces rêves que j'aimais ?
Que m’importent la vie et l’homme et ses chimères,
Et ses ambitions aux succès éphémères,
Et les mensonges vains de sa félicité!
Qu'est-ce que tout cela devant la volupté Et la paix idéale et l’ivresse infinie
Qui me viennent de toi, mystérieuse amie !
Le voyageur, du sein des rocs nus et glacés
De l’aride Apennin, tourne un regard d’envie Vers la plaine, oasis verdoyante et fleurie
Où l’ombre et le repos sont doux aux pieds lassés Ainsi du froid milieu des salons et du monde
Où la verbosité futile et sèche abonde,
Mon esprit obsédé d’un bruit oiseux et vain, Vole et retourne à toi, comme au riant Éden Dont le chaste silence et la fraicheur sereine Ravivent ma pensée, où tu vis seule, Ô.reine!
Comment et si longtemps ai-je donc pu sans toi Porter les lourds ennuis de l’humaine existence,
Et d’un monde égoïste et sot subir la loi!
Depuis que j’ai senti ta suprême assistance,
Mon âme n’a d’élan, mon cœur n’a de soupir Que pour toi, but divin de mon divin désir !
Même avant d’avoir su la vie et ses souffrances, D’avoir connu la coupe à l’amère liqueur,
Jamais, me révélant ses affres et ses transes,
La crainte de la mort ne m’a serré le cœur.
La mort! Certe, aujourd’hui, comme un jeu, je l’accepte Cette nécessité sombre, qu’un monde inepte Quelquefois glorifie et craint le plus souvent,
Ce néfaste tribut que tout être vivant
Doit payer à son tour, tribut que les dieux même Ont à l’homme imposé dans leur bonté suprême !.…. Donc, au sort quel qu’il soit mesurant ma fierté, Je souris impassible à la fatalité.
J'eus toujours en dégoût les âmes sans noblesse, Le fourbe au verbe faux, le lâche au cœur pervers ; Mais à présent tout acte indigne et vil me blesse. Le spectacle du mal sous ses masques divers,
Et, quel qu’en soit le but, toute humaine bassesse, Toute hideur morale et toute abjection
M’emplit l’âme de honte et d’indignation.
Cet âge absurde et vain et dans ses vœux futile, Repu de niaiserie, enflé d’orgueil banal,
Qui hait le vrai, le grand, le beau, — tout idéal! Qui réclame à hauts cris le réel et l’utile
Et ne voit pas, plongé dans ses songes épais, Que la vie, inféconde et sans but désormais, Devient de plus en plus inutile, — cet âge, Vulgaire en ses espoirs, superbe en son langage, Je me sens étranger chez lui, supérieur
À ses rêves; je foule aux pieds ses convoitises, Ses prêtres du progrès et leurs doctes sottises ; Je lui rends en mépris son rire contempteur Pour tout culte idéal, pour toi, Muse offensée, Pour toi, secrète amie, Ô ma haute Pensée, Toi qui, me révélant l’éternelle beauté, Consoles et grandis en moi l’humanité.
Et quelle passion chez l’homme ne le cède
A celle qui de toi, chaste Muse, procède!
Est-il même ici-bas une autre passion?
Haine, avarice, envie, orgueil, ambition, Tous ces tyrans à qui l’âme doit ses supplices, Le délire de l’or et celui des honneurs,
La soif des voluptés aux flots empoisonneurs, L'amour même, l’amour aux amères délices, Auprès d’elle ne sont qu’éphémères caprices!
Elle seule survit à tout! pouvoir béni,
Seule elle étanche en nous la soif de l'infini : Reine du cœur humain, sa puissance éternelle Rend le ciel et la vie à qui s’absorbe en elle.
Et la vie, en effet, n’a de sens et de prix Que par elle, et pour l’homme elle est tout sur la terre!
Elle est la raison d’être et le mot du mystère
D’un monde qui pour nous sans elle est incompris. La compagne ici-bas et la consolatrice
De l’homme, elle est aussi l’excuse du Destin
De nous avoir créés pour subir le supplice
De la douleur sans cause et du malheur sans fin. Par elle seule encor, pour les natures fières,
Pour les cœurs généreux luttant contre le sort,
La vie avec ses maux, ses laideurs, ses misères, Peut sembler quelquefois plus belle que la mort.
Noble et douce Pensée, ouil pour cueillir tes joies
Ce n'est pas trop d’avoir gravi les rudes voies, D'’avoir si loin porté dans le désert humain
Le poids des jours sans ombre et des nuits sans aurore. Malgré les maux subis, ce long et dur chemin,
Pour aboutir à toi je le ferais encore!
Jamais dans ma détresse au sein de ces déserts Qu’habitent la vipère humaine et ses morsures,
Je ne t'ai vue à moi venir du fond des airs
Sans aussitôt sentir se fermer mes blessures.
En quel séjour céleste, en quelle immensité Nouvelle, en quel Éden de paix et de lumière
Tu transformes les lieux que remplit ta clarté! Sous un jour merveilleux qui n’est pas de la terre, J’erre oubliant ce monde et {a réalité :
Tels sont des Immortels les ineffables songes.
Eh ! n’es-tu pas toi-même un vain songe, à Beauté!
Rien qu’un songe? et la chaste ivresse où tu me plonges, Une erreur à mes yeux voilant la vérité?
Mais parmi les plus doux et les plus beaux mensonges, Tu règnes, Ô Pensée! et tu nous viens du ciel,
Toi qui combats sans cesse et partout le réel,
Qui, fidèle ici-bas à ta haute origine,
Et poursuivant le mal de ta haine divine,
De l’homme vers le bien soutiens l’ardent effort,
Et ne t’évanouis en lui que dans la mort!
Mâle et chère Pensée, à toi qui vivifie
Mes jours et ces tourments qui sont pour moi la vie, Oui! tu ne t’éteindras qu'avec moi! Je te sens
A demeure en mon âme, et les dieux tout puissants, À des signes certains, et je le vois moi-même,
T’ont faite de mon sort la maitresse suprême.
L'un après l’autre, tous mes rêves m'ont quitté, Rêves évanouis devant la vérité;
Mais cette illusion, ta fille, à ma Pensée,
Radieuse en mon cœur ne s’est point éclipsée.
Plus je reviens vers elle et plus je sens grandir
Cette ivresse infinie où tend tout mon désir:
De mes tourments aimés, Ô cause unique et chère,
En quelque endroit que j'aille, en quelque lieu que j’erre, Par les cités, les bois, ou sous l’azur des cieux, Partout où bat mon cœur, partout où vont mes yeux, Céleste vision, si quelque beau visage
M’apparaît, dans ses traits je revois ton image.
Source de tout amour, de toute volupté,
a AE tr
Charme unique, c’est toi la suprême Beauté !
Depuis que je t’ai vue et que la destinée
Pour seule inspiratrice à mon cœur t’a donnée,
De quel labeur, de quel souci, de quel projet
Ai-je souffert, qui n’eût ton culte pour objet?
Dans mon esprit où règne et sourit ton image,
Un jour s'est-il passé sans qu’elle eût mon hommage? Ai-je un seul jour vécu sans qu’ait volé vers toi
Mon âme? Et n’es-tu pas sa lumière et sa loi?
Et n’es-tu pas sans cesse et dans mes vœux sans trêve Le songe de mes nuits et de mes jours le rêve?
O fantôme idéal, divine obsession,
Dans mon ombre et mon deuil blanche apparition, Souveraine Beauté, plus belle qu’un beau songe, Que mon jour ici-bas s’abrège ou se prolonge,
Je ne veux de la terre et ne demande aux cieux,
A cette infinité par mon âme embrassée,
Je ne demande rien de plus beau que tes yeux,
Rien de plus doux que toi, ma suprême Pensée!
E destin engendra la Mort avec l’Amour; Frère et sœur, ils sont nés de lui le même jour.
Le monde d’ici-bas et celui des étoiles | Pour qui sait voir n’ont rien d’aussi beau sous leurs voiles. L’un donne le bonheur, le bonheur le plus pur Que l’homme ait entrevu dans ses rêves d’azur ; L'autre, égale en puissance, à nos vœux secourable, Nous délivre des maux de la vie incurable.
La gent couarde hait et maudit son pouvoir, Le brave le bénit. O vierge, douce à voir, Belle sous ta päleur, combien peu te ressemble L'image que de toi se font nos lâches peurs!
L'Amour et toi souvent vous cheminez ensemble
De
Aux terrestres sentiers, divins consolateurs
Des âmes où réside et se plait la sagesse.
Et quel cœur est plus sage et plus haut en noblesse Qu’un cœur frappé d'amour! A la terre étranger, Il méprise la vie et brave le danger :
Est-il un ennemi que pour ce divin maitre
Il n’aspire à combattre et n’arrive à soumettre? Tout sacrifice est doux et tout fardeau léger
Pour l’Amour. Il réveille en nous laltier courage Du bien, des hauts devoirs et des beaux dévoüments. Comme un ciel bas et lourd, assaini par l’orage, S’avive tout à coup lavé de tout nuage,
Les vils instincts font place aux nobles sentiments Dans l’âme où tu parais, Amour! et ta présence Rend au cœur ébloui sa native innocence.
Quand naît subitement au plus profond du cœur La passion d’aimer, au même instant se glisse Dans l’âme qu’envahit une étrange langueur,
Le désir de mourir, — indicible supplice.
Comment? Je ne sais pas; mais, avec lui naissant, Tel est l'effet premier de tout amour puissant
Et vrai. Peut-être alors, l’homme avec épouvante Voit-il comme un désert le terrestre séjour, Désert sans oasis, arène décevante
Où le malheur le guette et le suit jour à jour; Peut-être juge-t-il le monde inhabitable
Sans ce bonheur unique où tend tout son espoir, Ce bonheur infini qu’en un rêve ineffable
Son âme a pu comprendre et son cœur concevoir. Mais pressentant les maux, les troubles, les orages Qui doivent en sortir, fuyant de sûrs naufrages,
Il appelle le calme et, comme on rentre au port,
Il veut du noir destin s’abriter dans la mort
Avant que dans son cœur rugisse la tempête,
Dont l’ombre déjà roule et gronde sur sa tête!
Puis quand l’orage éclate et que du maître altier
Le pouvoir le terrasse et l’étreint tout entier, Quand son cœur foudroyé par la flamme invincible Brüûle et couve en dedans sa torture indicible,
Que de fois, sous la main qui le broie et le tord, D'un désir furieux l’amant t’appelle, Ô Mort! Combien de fois à l’aube ou dans la nuit sereine, Demandant au sommeil quelque trêve à sa peine, Brisé, fermant les yeux, n’a-t-il pas souhaité
Ne les rouvrir jamais à l’amère clarté!
Souvent, au glas lointain de l’airain funéraire Annonçant le départ d’un corps dans son suaire, Au chant lugubre et sourd par l’espace affaibli Accompagnant un mort à l’éternel oubli,
Avec d’ardents soupirs dans son cœur il envie Celui qui pour jamais vient de quitter la vie,
Et va sous le gazon, doux aux membres lassés,
Se reposer enfin parmi les trépassés !
Tous, jusqu’à l’humble enfant de la plèbe indigente, Paysan, villageois, âme simple, ignorante
De tout savoir humain et n’en ayant souci,
Mais stoïque à son heure, oui, tous, tous sont ainsi |
Même la jeune fille, — à qui la seule idée,
Le seul nom de la mort fait dresser les cheveux D’horreur, — si par l’Amour son âme est possédée, Elle, l'enfant craintive et timide en ses vœux,
Elle ose convoiter la tombe et ses ténèbres,
Sonder d’un long regard ses mystères funèbres,
Et, rêvant aux moyens de briser sa prison,
Elle ose méditer le fer et le poison :
À son naïf esprit, ineffable et nouvelle
La douceur de mourir doucement se révèle,
Tant il est de l’Amour d’incliner à la Mort!
Souvent sous l’âpre feu qui l’étreint et le mord
Le corps cède, la flamme intérieure est telle Qu’elle absorbe et dissout toute force mortelle.
La Mort triomphe alors par son frère. — Souvent, Souvent aussi l'Amour mord si profondément
Que d’eux-mêmes, le pâtre et sa jeune amoureuse, Ne pouvant endurer la crise douloureuse,
L'un à l’autre enlacés, mettant fin à leurs jours, Sur le sol froid et dur se couchent pour toujours. « Démence et désespoir! » dit en riant le monde... Dieu vous fasse vieillesse heureuse et paix profonde!
Aux fervents, aux vaillants, aux esprits courageux Puisse l’obscur destin donner l’un de vous deux Pour maître, Ô doux Seigneurs, Puissances favorables A l’humaine famille, à ses maux secourables,
Vous de qui le pouvoir, invisible et certain
Dépasse tout pouvoir si ce n’est le Destin!
O Mort, divinité noble et compatissante,
Toi qui seule as pitié des terrestres douleurs
Et les finis, Ô Mort! d’une voix incessante
Si dès mes premiers jours t’implorant sous mes pleurs, T'honorant, t’invoquant, je te rendis hommage,
Si j’opposai toujours mon culte au lâche outrage Que le vulgaire ingrat prodigue à ta beauté,
O Mort, reine du temps et de l'éternité,
Ne tarde plus, descends, exauce une prière Rarement entendue, et ferme à la lumière
Mes yeux, ces yeux lassés des songes décevants
Qu’a flétris et brülés le soléil des vivants.
Et quels que soient le jour et l’heure où de tes ailes Tu viendras clore enfin mes fiévreuses prunelles,
Tu me trouveras prêt, le front haut, et debout, Luttant contre le sort et luttant jusqu’au bout!
Tu ne me verras pas, lâche au bras qui me blesse, Comme il est d’ordinaire à l’humaine bassesse, Tu ne me verras pas louant ni bénissant
Le bras flagellateur teint d’un sang innocent.
Non! non! tu me verras, portant haut ma souffrance, Rejeter loin de moi toute vaine espérance,
Ces chimères d’enfant, ces mirages trompeurs
Dont l’homme, hélas! console et nourrit ses douleurs. Je n’espère qu’en toi, pâle libératrice!
Je n’attends rien du ciel, rien que le jour propice
Où je pourrai poser, libre du joug fatal,
Mon visage endormi sur ton sein virginal.