‹ Poésie, en vers françaisChapitre 44 sur 45 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

E jour s'était éteint. Sur la nuit embaumée Mille astres d’or semaient leurs feux aériens.

Des toits ne montait plus l’ondoyante fumée, Et l’on n’entendait plus à travers la ramée Ni la voix des passants, ni l’aboiment des chiens. Allant au rendez-vous d’amour, la jeune Dame Se trouva tout à coup en un site écarté :

Jamais lieu plus riant d’une agreste beauté, Captivant ses regards, n'avait séduit son âme. Réveuse elle admirait, debout dans la clarté Dont la sœur du soleil, blanche au sein des nuages, Des bois environnants argentait les feuillages.

Les arbres frémissaient au souffle frais du vent,

Et le rossignol noir blotti sous les branchages, Oiseau plaintif, chantait près de son nid mouvant. L’accompagnant tout bas de ses légers murmures, Au pied des troncs moussus jonchés de feuilles mûres, Le ruisseau s’en allait d’un cours tranquille et lent. La mer était limpide au loin; et les campagnes, Les collines, les bois étageant leur contour,

Et, dans le bleu du ciel, les cimes des montagnes À ses regards songeurs se montraient tour à tour. La plaine reposait dans une ombre paisible,

Et la lune, amenant la rosée invisible,

Revétait de blancheur les coteaux d’alentour.

Sur le sentier muet la pensive amoureuse Cheminait, et le vent tout chargé de senteur Caressait de son front la päleur langoureuse.

Ne lui demandez pas si son âme est heureuse :

Ce beau lieu l’enivrait; puis, quel autre bonheur Plus ineffable encor lui promettait son cœur! Comme vous passez tôt, belles heures sereines! Le bonheur se mesure à sa fragilité.

Souvent l’orage éclate où chantaient les Sirènes ; En un instant l’éclair détruit tout un été:

Rien ne dure ici-bas si ce n’est l'espérance...

Voici que la nuit perd sa belle transparence,

Si belle tout à l’heure! Une lourde vapeur L’envahit et la trouble; et, prise de stupeur,

La jeune Dame sent, mortelle défaillance,

Que sa rêveuse ivresse a fait place à la peur.

De derrière les monts, noir et gros de tempêtes, Un nuage montait enveloppant leurs crêtes.

Si vite il grandissait et grandissait encor

Que la lune semblait et les étoiles d’or

Avoir au ciel éteint leurs lumières discrètes.

Elle voyait monter, monter de tout côté L’orageuse nuée aux menaces funèbres,

Qui, déployant partout sa noire opacité,

Étendait autour d’elle un manteau de ténèbres.

Et la lumière allait toujours s’affaiblissant ;

Déjà l’on entendait, au vent qui les incline,

Sortir du sein des bois un souffle gémissant,

Du sein des bois charmants qui longent la colline. Et le vent augmentait. Tout à coup réveillés,

Les oiseaux, de leurs nids de mousse et de feuillage, A travers les rameaux s’envolaient effrayés.

Et l’immense nuée envahissait la plage ;

L’un de ses bords touchait les monts, l’autre la mer. L’obscurité planait vaste et dense, et dans l’air Battait la pluie, et l’eau ruisselait du nuage.

Sous Île firmament lourd les sillons de l'éclair Couraient et serpentaient, fulgurante lumière Dont l'éclat la forçait à fermer la paupière.

Et dans l’obscurité quand se rouvraient ses yeux, La terre était plus noire et plus rouges les cieux. Ici, là-haut, partout l’orage épouvantable!

Où s’abriter, où fuir ses croissantes fureurs ?

Et déjà rugissait le tonnerre, semblable

Au fracas d’un torrent qui, tombant des hauteurs,

Brise aux rochers les flots de sa nappe fumante. La malheureuse, hélas! se sentant défaillir,

Par moments s’arrêtait, et, dans son épouvante, Regardait; puis soudain se prenait à courir.

Ses vêtements légers, dans sa hâte mortelle,

Et ses cheveux flottaient et volaient derrière elle. De sa jeune poitrine elle fendait le vent, L’inexorable vent dont le souffle sauvage

De gouttes d’eau fouettait et glaçait son visage. La foudre s’avançait sur elle en rugissant Comme une bête fauve, et la pluie et l’orage Sur sa tête éperdue allaient toujours croissant. Et, chose horrible à voir, mêlés à la poussière, Feuilles, branches, rameaux brisés, fragments de pierre Autour d’elle volaient, tourbillons déchainés. Elle couvrait ses yeux brülés par la lumière. Dans ce chaos de bruits à ses pas acharnés, Ses vêtements serrés sur son sein, sur sa tête, Elle hâtait sa course à travers la tempête.

Mais, l’aveuglant d’éclairs, si près d’elle éclata La foudre que transie et clouée à la terre,

Et le cœur lui manquant, froide elle s’arrèêta. Un grand silence alors se fit; le vent tomba; L’éclair dans le ciel noir s’éteignit; le tonnerre Se tut : la jeune femme était changée en pierre.

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