‹ Poésie, en vers françaisChapitre 43 sur 45 · SUR LE PORTRAIT D'UNE BELLE FEMME · texte numérisé non relu

SUR LE PORTRAIT D'UNE BELLE FEMME

Fleur, elle devient fange, et les songes divins, Nés et morts avec elle, ont fui, — fantômes vains.

Telle, en son vol léger, une douce harmonie

Berce l’âme et l’emporte à la sphère infinie

Du rêve et du désir. Comme un hardi nageur

Se joue au sein des flots, ainsi l'esprit songeur Plonge avec volupté dans cette mer du rêve;

Mais qu’un son discordant dans l’air troublé s'élève, Comme un ciel étoilé qui se couvre de nuit, Soudain la vision meurt et s’évanouit.

Homme, si tu n’es rien qu’une ombre, une poussière, Un instinct revêtu d’une argile grossière,

Être éphémère, esprit à la matière uni,

Comment peux-tu sentir et penser l'infini !

Si penser et sentir prouvent ta noble essence,

Si ta soif d’idéal atteste ta puissance,

Comment un souffle, un son, un futile accident Peut-il éteindre en toi le rêve au vol ardent! Énigme sans réponse, insoluble mystère!

Devant les cieux muets l’homme aussi doit se taire.

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Au Marquis Gino Capponi

’ A1 bien longtemps été dans l’erreur sur ce monde, Mon excellent Gino, dans une erreur profonde! J'ai cru que cette terre est un lieu de douleur, Et que le siècle est fou de rêver le bonheur ; J'ai cru que cette vie est vaine et misérable. Mon langage parut et fut intolérable, Je le vois, à la race heureuse des mortels, Mortels! s’il est permis de les appeler tels! Passant de {a surprise au dédain de mon crime, Un vrai crime à ses yeux, cette race sublime,

Entre toutes bénie, au milieu de l’Éden,

Son séjour ici-bas, du haut de son dédain Tranquille, s’expliquant et plaignant mon délire, La race des heureux à fini par en rire.

Elle a déclaré net que né disgracié,

Impuissant aux plaisirs, de corps atrophié

Et malade d'esprit, je confondais sans cesse

Mon sort avec le sort de mon auguste espèce, Amplifiant ainsi ma personnalité

Jusqu’à voir dans mes maux ceux de l’humanité. Or, voici qu’à travers la vapeur du cigare,

Dans un milieu public où pour l'heure s’égare Mon oisiveté triste et songeuse, pendant

Qu'on croque des gâteaux à belle et blanche dent, Qu’on mange et boit et rit, lampant sorbets et glaces Au bruit délicieux des flacons et des tasses,

Voici que des journaux, foyers de vérité,

Brille enfin à mes yeux l’éclatante clarté.

Je reconnais, je vois à la gaîté publique

Que le siècle a refait pour nous l’Éden biblique; Que le destin n’est pas à ce point rigoureux

Qu'il ne nous donne encor des loisirs savoureux ; Je reconnais le prix et la grandeur des choses D'ici-bas, car la vie y foisonne de roses;

La joie et le bonheur y fleurissent partout;

Se baisser et cueillir, suffit! Ce n’est pas tout: Je reconnais aussi l’étonnante puissance,

La vertu, le savoir profond, l'intelligence

De ce siècle prodige, où d'immenses travaux

Attestent la vigueur superbe des cerveaux.

Du Maroc au Catay, du Nil à la Grande-Ourse, De Boston à Goa, je vois, au pas de course, Peuples nains et géants, empire et royauté,

Te poursuivre à l’envi, belle Félicité!

Et te saisir déjà, qui, par ta chevelure,

Qui, par un bout flottant de ta riche ceinture. Ce que voyant avec les yeux des grands journaux, Ces Argus démélant toujours le vrai du faux

Et ne mentant jamais, devant telles merveilles, Dont leur verve prolixe étonne mes oreilles, Pris d’admiration et presque de terreur,

J’ai honte de moi-même et de ma lourde erreur.

Et comment en douter à de semblables marques? - Oui! c’est un siècle d’or que nous filent les Parques! Tous les papiers publics et de tous les formats, Feuilles de tous pays et de tous les climats,

Presse de toute langue et de toute faconde,

A l’unanimité le promettent au monde.

L'amour universel et les chemins de fer,

La vapeur qui dépasse en vitesse l’éclair,

L’échange et le commerce et les épidémies

Vont unir désormais les nations amies.

La richesse et la paix régneront sous le ciel;

Les chênes et les pins répandront lait et miel,

Et, sur un air de valse entrant soudain en danse, Fêteront avec nous l’ère de l’abondance.

Et ce sera magique et merveilleux à voir!

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Tout se transformera, tant croitra le pouvoir Des alambics et des machines, ces rivales

Du ciel, aux flancs d’acier, aux jarrets de cavales. Les vignes et les bleds fleuriront sans engrais, Tant l’homme avancera de progrès en progrès, Tant se révéleront les forces inconnues

Des gaz qu’aura couvés le ventre des cornues! Car le fait est certain, du mieux vers le parfait, Que la race de Sem, de Cham et de Japhet

De tout temps a volé sur l’aile du génie,

Et volera sans fin vers sa fin infinie!

Mais, voyons cependant! Certes, le genre humain Ne se nourrira plus de glands, ayant du pain,

À moins qu’il ne survienne encor quelque famine. Il pourra mépriser l’argent et l’or, la mine

Où git le diamant, — jamais le fer cruel!

Pour activer l’essor du lucre industriel,

Pour qu’à l'extension du trafic rien ne manque,

1] remplacera l’or par les billets de banque:

Rien ne remplacera le fer, ce fer sacré

Qui tue et qui de meurtre est sans cesse altéré!

Il ne s’abstiendra pas, — Ô généreuse race !

De la rouge liqueur dont sa soif est vorace.

On le verra toujours de carnage et de sang Couvrir la vieille Europe et ce monde naissant Que baigne l’Atlantique, où le Progrès novice Suce le lait fécond d’une jeune nourrice;

Où le Blanc fait du Noir un outil de travail,

Quelque chose de moindre encor que le bétail ; Où de graves objets: — poivres, sucres, canelles, Mettent le fer aux mains des bandes fraternelles ! Oui! quels que soient l’État, le pays, le milieu Politique et le siècle, en tout temps, en tout lieu, Que l’homme y vive libre ou qu’esclave il pâtisse, Partout la bonne foi, l’amour de la justice,

Le mérite modeste et sûr, la loyauté,

La vertu que dans l’ombreisole sa clarté, Incapables de fraude, étrangers au négoce,

Ces éternels naïfs dont le ruffian se gausse,

Pour la lutte ici-bas de leur candeur armés,

Seront toujours vaincus, conspués, opprimés,

Car leur lot est d’avoir, dans nos métamorphoses, Le dessous en tout temps ainsi qu’en toutes choses! En revanche, toujours la médiocrité,

La sottise arrogante et la duplicité

Vaincront de par l’audace ou de par l’imposture, Dominer et régner étant dans leur nature!

Quiconque aura la force en mains et le pouvoir, Certe, en abusera! L’arbitraire vouloir

D'un seul supplantera la volonté publique.

C’est la première loi que d’un doigt fatidique Dans toute conscience, homme ou gouvernement, La nature ait gravée en traits de diamant.

Ni Volta, ni Davy, ni l’éclair, ni l’acide N’effaceront en nous cette loi fratricide ;

Ni la riche Angleterre avec tous ses vaisseaux,

Ses engins et son or; ni les penseurs nouveaux,

Ni leur fleuve d’écrits, tumultueux mélange

De rêves imprimés, — large comme le Gange. .

L’honnête homme toujours sera persécuté ;

Le fourbe, le fripon sera toujours fêté :

A celui-là, l’injure, et l’ombre, et la tristesse ; A celui-ci, l’accueil, l’éclat et la liesse.

Toujours les hauts esprits d’insultes saturés Verront les vils contre eux armés et conjurés. Le véritable honneur, la noblesse de l’âme,

A leurs trousses auront la haine qui diffame.

La force étant le droit pour les hommes d’écus, Toujours ils cracheront sur les peuples vaincus: Du fort partout le faible, hélas! sera la proie. Le mendiant à jeun du riche dans la soie

Sera l’obséquieux esclave et le flatteur ;

Et sous tous les climats, du pôle à l’Equateur,

I en sera toujours ainsi, tant que la terre Autour de son soleil tournera tributaire.

Ces vestiges légers des âges trépassés,

Dans l’âge d’or qui naît seront-ils effacés?

Ils s’y retrouveront! car la famille humaine

Est faite d'éléments de discorde et de haine

Que rien ne changera! Ni force, n1 savoir

Dans les temps écoulés n’en ont eu le pouvoir. Principes éternels de notre illustre engeance,

Ils seront ce qu'ils sont! Toute l'intelligence

Du siècle, écrits, traités, sermons gros de bon sens, A les concilier resteront impuissants,

Quelle qu’en soit d’ailleurs l’éloquente sagesse.

À d’autres points de vue, oh! victoire! largesse De bienfaits !.…. Sur ces points beaucoup plus importants Le Progrès prouvera ses succès éclatants ;

Et la félicité qui pour tous se nivelle

Sera partout complète aussi bien que nouvelle. Ainsi, grâce aux métiers, la laine des brebis,

Plus souples et moins chers fournira des habits. Artisans, laboureurs, ouvriers des machines,

De soie et de drap fin couvriront leurs échines. Mieux ouvrés pour l'usage et, certe, à voir plus beaux, Les meubles, les tapis, tentures et rideaux,

Les lits, les canapés, les tabourets, les tables, Orneront à bas prix des chambres confortables : L’utile s’adjoindra la somptuosité!

Et des ameublements l’artistique beauté

Aux acheteurs sera pour un mois garantie.

La cuisine elle-même, au salon assortie,

Admirera, forgés sur des types nouveaux, Casseroles, chaudrons, marmites et fourneaux... De Paris à Calais et de Calais à Londre

Par un fil électrique on pourra correspondre.

Sur des rails prolongeant et croisant leurs réseaux, Le voyage, — ce vol qu’envieront les oiseaux,

Se fera si rapide alors que l’hirondelle

A le suivre dans l’air fatiguerait son aile.

Oui! de par la vapeur et l'électricité

L'homme triomphera sur l’élément dompté; Comme la terre et l’air, l’onde sera soumise ;

Et sous le vaste cours de la vaste Tamise, Gigantesque travail et chef-d'œuvre éternel, S'ouvrira dans la nuit un lumineux tunnel.

Les poissons, les vaisseaux passeront sur la tête Du piéton souterrain, arpentant la conquête

D'un fleuve en attendant la conquête des mers, Aux câbles sous-marins ouvrant leurs lits amers. Ce chef-d'œuvre attendu sera sous peu d’années Un fait. A l’avenir, des cités fortunées

Les coins les plus déserts, les réduits les plus noirs, A l'heure où monte au ciel l’astre pâle des soirs, Seront désassombris de leur nuit coutumière :

Le gaz y secouera ses gerbes de lumière,

Et l’amoureux furtif, errant à pas de loups,

Y rêvera paisible et sans peur des filous.

Telles sont les douceurs, telle est la destinée Dont la promesse à l’homme est par l’homme donné

A l’heure où je transcris ces faits éblouissants, Heureux ceux que reçoit dans ses bras, vagissants, La sage-femme! Heureux, quand mes rimes jumelles Célèbrent le Progrès, ceux-là que les mamelles D'une forte nourrice allaitent, destinés,

Les élus! à jouir de ces jours fortunés,

Où la science à tous versera ses lumières

Si libéralement que l’enfant des chaumières

Saura combien de viande et de bled au quintal Absorbe chaque mois son village natal ;

Et combien de boisseaux de sel et de farine

Consomme chaque jour l’armée ou la marine; Combien de nouveau-nés, de morts, nobles et vils, Enregistre par an l’homme aux actes civils.

Alors, par la machine aux procédés célères,

Les journaux imprimés à milliers d'exemplaires, Couvriront de papiers noircis et plaine et mont,

Et le fleuve et la mer et ses gouffres sans fond :

Tel on voit en automne un vol épais de grues, Déployant sous le ciel leurs ailes incongrues, Cacher le jour, voiler le disque du soleil.

Des gazettes sur nous le vol sera pareil,

Annonçant aux humains l’ère de l’optimisme,

Et ton divin triomphe, à divin Journalisme,

Source de tout savoir, source aux dons toujours sûrs, Jouvence de mon siècle et des siècles futurs!

Voyez : cet enfant joue et de ses mains élève, Édifice idéal qu’en son esprit il rêve,

Avec force morceaux de papier et de bois

Un palais savamment façonné par ses doigts :

L'édifice achevé, château, temple ou tourelle, D'un souffle il le détruit : dans une œuvre nouvelle Il défait et refait son rêve plusieurs fois ;

Mais dans cette œuvre, il faut ce papier et ce bois Disposés autrement pour une autre structure :

Il détruit pour construire. Ainsi fait la nature; Rien ne peut assouvir son âpre activité:

Pour elle le repos n’a jamais existé.

Dès qu’elle a terminé quelque œuvre, si parfaite

Qu'elle soit, mère aveugle et jamais satisfaite,

Elle a hâte aussitôt de la mettre en débris.

D’astres nouveaux peuplant les célestes lambris, Elle éteint les soleils et de leurs noirs squelettes, De leurs corps refroidis, elle fait des planètes.

Son but est de pourvoir à sa fécondité,

Quel qu’en soit le produit, d’ailleurs, monstre ou beauté. A ce jeu se complaît sa candeur maternelle :

Détruire pour créer est sa tâche éternelle!

En vain pour se garer, légitime. souci,

Des suites de ce jeu fatal et sans merci

Dont la fin à ses yeux toujours reste un mystère, L'homme invente, imagine, et dérobe à la terre, Au ciel, mille secrets qui, sous sa docte main, Conspirent à sauver des jours sans lendemain ; Malgré tous ces efforts, la nature implacable Satisfait son caprice en enfant impeccable,

Et s'amuse, ouvrier aveugle mais dispos,

A détruire sans fin pour créer sans repos!

De là des maux divers, profonds, inguérissables, Plus nombreux que les flots de la mer et les sables. O lutte ingrate et vaine ! à stérile tourment

Pour qui doit succomber irrémissiblement!

Une force immanente, hostile et destructrice

Le guette, et dès le sein tiède de sa nourrice L’atteint, le suit, le frappe au dedans, au dehors, Partout, et dans son âme, hélas! et dans son corps. Cette force invincible autant qu’infatigable

Le fatigue et l’étreint, le harasse et l’accable;

Terrassé, non dompté, contre elle il se débat, Jusqu’à ce qu'épuisé d’un inégal combat,

Guéri des longs espoirs que son courage expie, Il gise, éteint, aux pieds de la Marâtre impiel Telles sont, à Gino, de notre état mortel

Les misères sans fin. Sur le sein maternel,

Quand l’enfant nouveau-né d’une lèvre assouvie Boit la blanche liqueur qui lui transmet la vie,

Il boit avec ce lait les germes de son sort, Inévitables maux : la vieillesse et la mort!

Or, si puissant qu'il soit, le siècle dix-neuvième Ne peut rien y changer, je crois; le pénultième L’a tenté mais en vain, et très probablement L'avenir l’essairait tout aussi vainement.

Enfin, s’il est permis de parler comme on pense, Et si la vérité de glose se dispense,

Disons-le net et cru, dût cette crudité

Déplaire à qui déplait toute sincérité.

L'homme né n'importe où, par ce fait qu’il est homme, Ne peut être jamais que malheureux, en somme ! Il l’est de par ces lois, pouvoir universel,

Qui régissent la terre et régissent le ciel.

Mais les profonds penseurs de mon siècle sublime Ont tranché le débat d’une façon opime.

Le système est nouveau, prestigieux, divin;

Le comprendre est facile et l'expliquer est vain : Ne pouvant rendre heureux l'individu sur terre, Leur sagesse a trouvé le rêve humanitaire ;

Ils ont négligé l’homme et sans gène écarté

Pour ne s'occuper plus que de l’humanité.

Les maux particuliers donnent, somme intégrale, Une félicité complète et générale.

De misères sans nombre et d’êtres malheureux, Leur cervelle, fertile en songes plantureux,

À su créer un monde aux douceurs imprévues.

Ce prodige inoufi, les livres, les revues,

N'en parlent pas encore, en confidents discrets Le taisant aujourd’hui pour le mieux dire après; Mais déjà ce prodige aux bienfaits authentiques Fait l’admiration des cerveaux politiques.

O vaste intelligence, à pouvoir surhumain

Du siècle! À quel zénith atteindra-t-il demain? En des sujets plus hauts et plus graves encore, De quel jugement sain il fait preuve et s’honore! Quelle philosophie et quel enseignement

Sur l’énigme du sort, notre éternel tourment! Quelles mâles leçons de pratique sagesse,

Quels exemples virils de moderne souplesse, Quelle moralité pour guide et pour soutien Nous sont donnés, Gino, par mon siècle et le tien! Avec quelle constance et quelle force d’âme

Ce qu’il raillait tantôt, maintenant il l’acclamel! Jusqu’à terre courbant un front superbe et fier

Il adore aujourd’hui ce qu’il conspuait hier; Demain il brisera son idole présente;

Le jour suivant, repris d’une ferveur croissante, Il en ramassera les morceaux, et l’autel

Verra, refait à neuf, trôner son Immortel!|

Ces changements à vue ont droit à notre estime ; Mais quel prix attacher à la croyance ultime

Du siècle? Dans ce flux de dogmes inconstants Comment vivre et penser d’accord avec son temps? Quelle conviction atteint chez nous l’année ? Notre foi du matin le soir sera fanée.

Notre immobile étoile est la mobilité.

En regard de la stable et mâle antiquité,

O mon siècle, Ô phénix à la courte envergure, Soit dit sans t’offenser, tu fais piètre figure!

Un illustre, un des tiens, Gino, maître et docteur Ës-poésie, ès-arts, ès-sciences, auteur

En tout sujet et juge en toute compétence

Des œuvres de l'esprit, sentant leur importance Ou leur futilité, dans sa docte amitié

S’émut un jour pour moi d’une sage pitié.

Arbitre aux avis sûrs, aux clartés paternelles,

H me dit : « Laissez là vos douleurs personnelles ; Nous n’en avons que faire! En cet âge viril

Se complaire en son moi peut sembler puéril; Vous êtes fils d’un siècle aux vastes énergies,

Et le temps est passé des molles élégies ;

Poète, laissez là vos propres sentiments!

Que votre esprit, du siècle épousant les tourments, Se tourne à la sévère Étude économique!

Fixez votre regard sur la chose publique!

À quoi bon explorer ainsi son propre cœur?

Ne cherchez point en vous ce thème au chant vainqueur Qui seul peut vous valoir l’unanime suffrage ; Cherchez-le dans les vœux, les besoins de notre âge, Et chantez l’espérance aux fruits venus à point,

Et succès et lauriers, vous n’en chômerez point! » Mémorables conseils! sagesse prophétique!

A ce mot Espérance, un rire, un rire épique

Secoua tout mon être, et, l’esprit dilaté

Je ne connus jamais pareille hilarité!

Lazzis bouffons, propos d’un enfant en bas âge, M'auraient moins déridé, certes, qu’un tel langage! Mais je me suis remis de mes étonnements ; Maintenant mon cœur s’ouvre à d’autres sentiments, Et, voyant désormais que je n’y voyais goutte,

Je reviens sur mes pas, je prends une autre route.

Il m'est clair par des faits non douteux, mais patents, Qu'il ne faut point parler, lutter contre son temps

Si l’on attend de lui louange et renommée;

Mais qu’il faut dans sa tête, à triple tour fermée, Enclore sa pensée et penser fièrement

Comme pense le siècle, et non pas autrement!

Et, ne troublant jamais ses erreurs assoupies, D’acquiescements flatteurs bercer ses utopies.

Ne jamais contredire est tout l’art du succès:

On s’ouvre ainsi des cœurs à deux battants l'accès. Quand on sait de l’erreur diviniser les voiles,

Par un chemin commode on va droit aux étoiles. Bien qu'il me serait doux, d’un vol facile et prompt, De toucher à mon tour les astres de mon front,

Et bien que le désir m’en cuise et me dévore,

Étant peu préparé, je n’ose faire encore

Des besoins de mon siècle un thème pour mes chants. D'ailleurs, le nombre accru des lyriques marchands Ÿ pourvoit; avec eux je crains la concurrence.

Mais sur un mode ému je dirai l’espérance, L'espérance aux fruits mürs, car les dieux indulgents, Sur la lèvre et la joue en fleur des jeunes gens,

Nous en donnent le gage, un gage aux poils fertiles, Ce signe précurseur des époques viriles,

Une barbe abondante et dont l’ample toison

Des bonheurs à venir prédit la floraison.

Salut, signe sauveur! salut, aube première

Du siècle qui va naître, — un siècle de lumière Dont l'approche éblouit et la terre et les cieux! Voyez déjà, voyez comme brillent les yeux

Des jeunes filles d’Éve aux prunelles mobiles! Voyez quel vif accueil leurs sourires nubiles, Dans les bals, les salons de la foi neuve imbus, Font au naissant renom de nos héros barbus!

Grandis pour la patrie et pour les nobles tâches, Race nouvelle et mâle aux précoces moustaches! A l’ombre de tes poils le vieux sol des Latins Reverdira prospère aux propices destins;

Et l’Europe, abjurant ses guerres éternelles, Grandira dans la paix du Tage aux Dardanelles ; Et le monde pourra, sûr de sa liberté,

Se reposer enfin dans la sécurité!

Toi génération choisie, à race élue

Pour l’âge d’or, souris à la face velue

De tes pères ! Par eux des jours pleins de douceur Te viendront. Ne crains pas l’innocente noirceur Des visages chéris!... Riez à l’existence,

O tendres rejetons conçus dans l’espérance!

A vous sont réservés, enfants! de meilleurs jours, Fruits de tant de travaux et de tant de discours.

À vous est réservé de connaître la joie,

De contempler partout où le soleil flamboie,

Sous le chaume ou le marbre, aux champs, dans la cité, Le règne tard venu de la Félicité!

Et de voir sous des fronts héroïques et calmes

Les barbes ondoyer longues d’une ou deux palmes.

| RAARRAR

ANS la nuit solitaire, au-dessus des campagnes,

Des coteaux, des vallons, des lacs aux calmes eaux Où la brise se joue au milieu des roseaux, Où l’ombre au loin dormant dans le creux des montagnes, Au pied noir des massifs et des bois d’alentour, Offre aux yeux mille aspects d’un vaporeux contour, Buissons, rochers, villas au diaphane ombrage, Des belles nuits d’été mystérieux mirage, La lune parvenue aux bleus confins du ciel, Semble précipiter sa course aérienne.

* Cette pièce et la suivante furent écrites pendant le séjour de Léopardi à Naples (1834-1836) ; elles ne furent publiées qu’en 1845, huit ans après la mort du poëte.

Derrière l’Apennin au granit éternel

Elle plonge ; en mourant sa lumière sereine Blanchit encore au loin la mer tyrrhénienne ;

Puis tout s'éteint, forme et couleur, de tout côté Se répand une opaque et vaste obscurité ;

Reste {a nuit aveugle! — Un roulier qui chemine, Regagnant à pas lourds sa lointaine chaumine, D’un chant triste salue, au milieu de la nuit,

Les dernières lueurs de l’astre qui s’enfuit.

Ainsi tu disparais de la vie, Ô jeunesse!

Laissant l’homme ici-bas seul avec sa tristesse, Entraïnant après toi, lumineuses vapeurs,

Les blanches visions aux fantômes trompeurs ; Ainsi s’évanouit l'essaim des espérances,

Dont le murmure endort et berce nos souffrances ; Ainsi s’efface et meurt pour ne plus revenir

Le songe aux ailes d’or flottant vers l'avenir ; Reste la vie obscure, abandonnée et vide :

Troublé, le voyageur y plonge un œil avide, Cherchant en vain le terme et le but du chemin Qu'il doit faire aujourd’hui, qu’il refera demain : Noyé dans l’inconnu, perdu dans le mystère, De la fatalité sentant partout la main,

Sur un sol étranger pèlerin solitaire,

Il se voit étranger lui-même sur la terre.

Le misérable sort qu’à l’homme ont fait les dieux, Leur eût semblé là-haut sans doute trop heureux, .

Si pour lui la jeunesse, où pourtant tout s’achète, Où tout bonheur recèle une angoisse secrète,

Si pour l’hôte éphémère au terrestre séjour,

La jeunesse durait tant que dure son jour!

La loi qui nous condamne à mourir eût sans doute Là-haut paru trop douce à l’Étre d’où tout sort,

Si pour le voyageur le milieu de la route

N’était cent fois plus âpre et plus dur que la mort! De la Toute-Bonté, de la Toute-Puissance,

O merveilleux présent dont la munificence

Trahit du Créateur les desseins paternels!

O don grand entre tous, digne des Immortels !

D'un suprême bienfait couronnant leur largesse,

Les dieux ont inventé pour l’homme... la vieillesse ! L’âge où tout bien décroit, où les maux vont croissant, Où le désir survit à l’effort impuissant,

Où sur les espoirs morts gisent les fleurs flétries, Où du bonheur en nous les sources sont taries,

Où le cœur sans élans et l’âme sans essors S’éteignent jour à jour sous les torpeurs du corps, Où l’homme s’affaissant dans sa veule hébétude, Assiste inerte et morne à sa décrépitude,

Et, glissant par degrés dans l’imbécillité,

Végète jusqu’à l’heure où, fermant les paupières,

Il retourne à la nuit des ténèbres premières,

Repris par le néant d’où, sans sa volonté,

L’a tiré pour souffrir la suprême Bonté!

Vous du moins, 6 forêts, à plages, à collines Qu’argentaient les lueurs de lastre disparu, Malgré le voile noir sur le ciel étendu,

Vous ne resterez pas de lumière orphelines ; Vous reverrez bientôt blanchir à l’Orient L’aube au regard d’opale, au front rose et riant ; Puis viendra le soleil, et ses flèches sacrées Perçant les profondeurs des plaines éthérées,

Il vous revêtira de pourpre et de clarté,

Vous rendant à la fois la vie et la beauté!

Mais cette vie humaine, hélas! quand la jeunesse À fui, reste plongée en une nuit épaisse :

Sur le noir horizon aux ténèbres sans voix L’aube pour elle, hélas ! ne monte pas deux fois, Elle est veuve à jamais de joie et de lumière!

Et vaguant dans la nuit jusqu’à sa nuit dernière, L'homme espère. et les dieux pour unique flambeau, Au seuil de l’autre vie ont placé le tombeau.

LE GENÉT

uR les flancs calcinés de ce mont formidable, Sombre exterminateur de l’homme et des cités,

Nulle plante ne croit au souffle des étés ; Toi seul, sur le versant du gouffre inabordable, Tu fleuris et souris et parfumes les airs, Solitaire genèt, qui te plais aux déserts.

Tel je t'ai vu jadis, noble et charmant arbuste, Prodiguant ta verdure et.tes rameaux épars, Embellir de tes fleurs la solitude auguste Où repose la Rome éteinte des Césars ; Tel ici je te vois, sur ces plages brülées Où la lave a durci ses fumantes coulées,

DT

Lieu triste et dévasté que réjouit ta fleur

Aux ruines fidèle et fidèle au malheur!

Dans ces champs recouverts de cendres infécondes, Où la lave résonne au pas du voyageur,

Ont mugi les troupeaux, müri les moissons blondes ; Aujourd’hui le serpent au gite caverneux,

Se tordant au soleil, y déroule ses nœuds.

Là furent des vergers, des campagnes riantes,

Des vignes sous le poids de leurs grappes pliantes, Des villas, frais Edens consacrés aux plaisirs, Refuges des puissants aux fastueux loisirs ;

Là furent des palais et des cités célèbres,

Que le mont fulgurant aux flamboïîments funèbres, Engloutit pêle-mêle, hommes, temples et dieux, Sous les torrents vomis par ses gueules de feux.

Et tout a disparu ! — De la plage aux collines

La désolation plane sur des ruines!

Qu'il vienne maintenant l’optimiste rêveur Divinisant la race humaine en sa ferveur,

Qu'il vienne contempler, béate créature,

En quel souci nous a l’indulgente nature.

Apôtre du progrès sans fin, qu’il vienne voir Jusqu’où s'étend de l’homme ici-bas le pouvoir!… O forte race humaine, il suffit d’un caprice, D'un brusque mouvement de la mère nourrice Pour t’anéantir, toi, ton œuvre, ton passé, Tout, jusqu’au souvenir de ton être effacé !

O progrès, Ô génie humain, c’est sur ces plages

Que de tes hauts destins tu peux lire les pages.

Viens t’admirer ici, siècle superbe et vain,

Qui, de la vérité désertant le chemin,

Crois marcher en avant et marches en arrière, Nommant progrès ton culte abject de la matière. Ces esprits complaisants que la fatalité

A fait naître tes fils, flattant ta vanité,

De tes rêves d’enfant bercent l’erreur grossière. : Et toi, tu ne vois pas, Ô siècle de lumière,

Qu'ils se raillent entre eux de ta crédulité!

Pour moi, je ne veux pas d’une honte pareille !

Je pourrais, comme un autre, habile radoteur, Courtisant ton orgueil d’un vers adulateur, Caresser ta chimère et charmer ton oreille.

J'aime mieux te montrer, pour t'avoir bien compris, Ce que pour toi mon cœur recèle de mépris. | Siècle bavard et fat à la verve insensée,

Oses-tu bien tout haut parler de liberté,

Quand tu ne veux tout bas qu’asservir la pensée ! Enflé d’un songe épais tu hais la vérité.

Qui te la montre blesse en toi la convoitise

Des bas instincts couvés par l’humaine sottise. Celui-là te déplait qui, de franchise armé,

Combat l'illusion de ton mensonge aimé,

Dit ce qu’il sent et voit: que l’homme est misérable, La nature cruelle et la vie incurable;

Que tout espoir est vain, que la fatalité

Nous écrase et se rit de notre volonté.

Or, ces vérités-là, vieilles comme la terre, Quiconque les subit, te semble lâche et vil, Et tu déclares grand, tu proclames viril,

Le rhéteur solennel au verbe humanitaire,

Qui, dupe ou charlatan, en oracle écouté,

Divinise ta race, Ô pauvre humanité!

Un homme né débile et pauvre de richesse,

Pour peu que dans le cœur il ait quelque noblesse, Ne se donne jamais pour opulent et fort.

Dans le monde il n’a point l’insigne ridicule

De jouer au Crésus, de poser en Hercule.

S’il en souffre, il n’a point à rougir de son sort: Tel qu’il est, il l’avoue, et, bien loin de s’en taire, Du peu qu'il se sait être, il ne fait point mystère ; Il en parle sans fiel, sans honte et sans fierté,

Et, vivant comme il doit, vit avec dignité.

Mais je tiens pour un sot berné par l’espérance, L’être né pour la mort, créé pour la souffrance, Qui se dit mis au monde et fait pour être heureux, Et qui d’orgueil enflé, repu de songes creux, Oubliant du passé les détresses subies,

Façonnant l'avenir au gré de ses lubies,

Promet sur cette terre, Éden universel,

Des bonheurs ignorés du monde et même au ciel, A des peuples qu’un flot de mer envahissante,

Un vent d'orage, un jet de lave incandescente,

Un pli du sol qui s'ouvre en un gouffre béant Submerge, emporte et broie et rejette au néant !.…

Seule elle est dans le vrai l’âme forte et bien née Qui d’un ferme regard scrutant la destinée,

Ose l’interroger ; qui du Sphinx redouté

Dévoile à tous l’énigme, et, dans un franc langage, De notre sort commun, du commun héritage, Reconnaît la bassesse et la fragilité ;

Qui grande et digne au sein des misères mortelles, N'aggrave point ses maux de haines fraternelles Contre l’homme, en voyant dans l’homme le fauteur Des fléaux dont la vie est le sanglant théâtre,

Mais s’en prend à leur seul et véritable auteur :

La Nature-Saturne au flanc dévorateur,

Qui mère des humains n’en est que la marâtre!… Oui! voilà l'ennemie et qu’il nous faut combattre Jour à jour, corps à corps, et dans ses éléments, Et dans sa force aveugle et ses emportements !

La vie est une lutte et non une utopie,

Lutte ardue entre l’homme et la nature impie,

Au prix d’ardents efforts et d’âpres volontés, Maitre enfin et vainqueur des éléments domptes, L’homme un jour de son sort pourra-t-il sur la terre Par le bonheur conquis résoudre le mystère ?…

Et quand il le pourrait, au bout de son effort

Ne doit-il pas trouver l’autre énigme, la mort!

Souvent sur cette plage en deuil et désolée

Où la lave à longs flots durcis semble ondoyer, La nuit je viens m’asseoir. Dans la voûte étoilée Je regarde songeur les astres flamboyer,

Ces astres dont la mer, comme un miroir, reflète Dans son mouvant azur la lumière inquiète,

Et quand les yeux fixés sur ces millions d’yeux Brillants et palpitants dans l'infini: des cieux,

Orbes incandescents déroulant leurs spirales,

Nous versant de si loin leurs splendeurs sidérales Que chacun d’eux pour nous n’est qu’un point lumineux Dans cette immensité du nombre et de l’espace, Comme pour eux la terre, où l’être souffre et passe Inconnu, n’est qu’un point du ciel vertigineux ;

Et plus haut dans l’azur quand je vois ces traînées D’étoiles, poudres d’or partout disséminées,

Ces essaims fourmillants au vol aérien

Pour qui notre planète où l’homme est moins que rien, Nos mondes, nos soleils, notre nuit, notre aurore, Notre immense univers que l’univers ignore, N’existent pas, pour qui nous sommes ce qu’ils sont Eux-mêmes pour nos yeux dans l’abime sans fond, Un nuage flottant d'étoiles en poussière,

Blancheur dans l'infini, nébuleuse lumière ;

Et l'esprit submergé dans cette immensité,

Quand je songe au néant de notre destinée, Comparant l’immuable à ta mobilité,

Que puis-je alors penser de ton infimité,

O famille de l’homme, 6 race infortunée Condamnée à souffrir, à mourir condamnée !.…

Et l’on te dit le roi de la création !

Nourrissant ton orgueil de cette fiction

Qui fait de toi le but du Tout impérissable,

Que de fois dans ta nuit et sur ton grain de sable N'as-tu pas fait descendre un cortège de dieux Pour te livrer le mot et l'énigme des cieux !.…

Et de nos jours encor, ravivant ces mensonges, Quand je te vois peupler des ombres de tes songes Ton monde et l’univers, ton âme et l’Infini ;

Quand l'erreur est ta foi, quand tout sage est honni Qui ne sait point subir tes fables ridicules,

Tes Zeus grands et petits, dieux de tes plébécules ; Quand le bon sens partout est toujours insulté, Quel sentiment, ô pauvre et triste humanité, - Quel dégoût attendri de pitié douloureuse

Soulève dans mon cœur ta misère orgueilleuse !… De l’humaine raison que doit-on espérer,

Et nous faut-il en rire ou faut-il en pleurer?

Quand un fruit détaché de la branche natale Tombe, cédant aux lois de la maturité,

Il écrase et détruit dans sa chute fatale

D'un peuple de fourmis la vivante cité.

Labeurs, travaux creusés dans l’argile amollie, Épargne prévoyante avec soin recueillie Pendant l'été, refuge à grand’peine bâti,

La chute d’un fruit mür a tout anéanti.

De même un rouge amas de pierres et de terre Lancé du sein tonnant et fumant du cratère, Retombe écrasant tout de blocs pulvérisés.

Métaux en fusion et rochers embrasés,

Comme un fleuve de sang, du flanc de la montagne

La lave roule, arrive, envahit la campagne :

Rouge inondation, dans sa lente fureur,

Elle avance épanchant la flamme et la terreur ;

Et, consommant bientôt son œuvre de ravage, Submerge ces cités debout sur le rivage,

Dont les frontons de marbre et les flèches de fer Du fond d’un ciel serein se miraient dans la mer. La chèvre aujourd’hui broute au milieu des ruines; De nouvelles cités sur ces plages marines Recouvrent du passé les splendides abris,

Dont le Vésuve altier foule aux pieds les débris. La nature marûtre, à nos maux insensible,

Ministre aveugle et sourd du Destin ennemi, Broyant tout ce qui vit dans sa marche impassible, En un mépris égal tient l’homme et la fourmi.

Depuis dix-huit cents ans, des villes populeuses Ont sombré sous le flux de ces laves houleuses ; Et le dur paysan, pour sa vigne anxieux,

Sa vigne que nourrit à peine un sol de cendre, Lève encore et souvent un regard soucieux Vers ce mont d’où pour lui tout à coup peut descendre La ruine et la mort comme au temps des aïeux. Des siècles sont passés, et la cime embrasée

Est toujours là debout, terrible, inapaisée, Menaçant de ses flots dont bout le réservoir, Lui, son humble famille, et leur modeste avoir. Souvent toute Îa nuit veillant dans les ténèbres, Il épie en son cours le fléau ravageur

Qui vient, serpent de feu déroulant ses vertèbres, Sillonnant les rocs noirs d’une ardente rougeur Dont la clarté sinistre empourpre la colline

De Capri, Procida, Naple et la Mergelline.

S'il le voit approcher de son modeste champ,

S’il entend l’eau bouillir dans son puits domestique, Il réveille les siens en hâte et, sur-le-champ, Emportant ce qu’il peut, il fuit son toit rustique ; Il fuit et voit de loin, sans abri désormais,

Son doux nid familier et sa vigne chérie

Sous les vagues de feu que le volcan charrie, Comme un dernier espoir disparaître à jamais!

Après tant de silenceæt d’oubli sous la terre,

La morte Pompéi de sa nuit séculaire

Sort et remonte au jour. Ses monuments épars, Squelettes du passé, gisent de toutes parts.

Et du forum désert, à travers les arcades,

Entre les fûts tronqués des hautes colonnades, Les pieds sur le passé, le voyageur errant

Peut contempler au loin, dans le ciel transparent, L’inextinguible mont dont la crête fumante Menace encor la plage, — éternelle épouvantel Et dans l’horreur des nuits, sur les pans écroulés Des théâtres déserts, des temples mutilés,

À travers cet amas de maisons renversées,

D’un monde disparu ruines entassées,

Où s’abrite l’orfraie, où la chauve-souris, Fuyant l’éclat du jour, vient cacher ses petits,

Comme une torche errante au fond de palais vides, Courent les flamboiments et les lueurs livides

Des laves, dont le feu sombre et vif tour à tour Rougit l’ombre et la côte et les bois d’alentour.

Ignorant et les temps et la race mortelle,

Sans plus se soucier des fils que des aïeux,

Esclave du Destin qui règne et vit en elle, Éternellement jeune, éternellement belle,

La nature poursuit son cours mystérieux.

Les peuples cependant, les langues, les empires, Meurent; aux jours mauvais succèdent les jours pires : Rien ne trouble sa marche et sa sérénité.

Et l’homme ose ici-bas parler d’éternité!

Et toi, souple genèt, dont la tige odorante

De ces déserts brûlés fleurit les rochers nus, Tu subiras aussi la lave dévorante

Qui, revenant encore aux lieux déjà connus, Sur tes tendres rameaux qui parfument ces plages, Épanchera les flots de ses fureurs sauvages.

Et tu t’affaisseras, innocent de ton sort,

Sous le feu souterrain qui t’apporte la mort; Mais tu n’auras du moins, jusqu’à l’heure fatale, Épiant du fléau le signe précurseur,

Ni tremblé, ni courbé ta tête virginale

Devant les coups prévus du futur oppresseur.

Tu n'auras pas du moins sur la terre brülée, Où le sort te fit naître et non ta volonté,

Levé superbement vers la voûte étoilée

Un front par la démence et l’orgueil habité!

Sage et soumis aux lois d’une humble destinée, Tu ne crois pas que l’Étre aux décrets paternels Garde à tes rejetons sur cette fange ignée

Des bonheurs infinis et des jours éternels!

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