XXXVIII INTRODUCTION
En attendant, il rafraichissait ses poumons d'air salubre dans ses promenades le long du golfe de Naples, au Pausilippe, à Pouzzoles, à Cumes, à Pompéi, à Herculanum, sur les pentes
mis et les autres deuils, mais non la France scélérate et mauvaise, — la Francia scelerata e nera — par qui la patrie a vu de près son dernier jour. » Il faut tout de suite le dire, dans l'édition de Florence (1831) et les éditions postérieures, le poète a remplacé ce vers par celui-ci: « Ma non la più recente e la più fera, » (mais non le deuil le plus récent et le plus cruel par où...) — Dès le jeune âge et sous l'influence sans doute des opinions paternelles, Leopardi se souvenait avec amertume que l’Empire avait fait de l'Italie une province française. Avait-il donc tort? Il s’en est longtemps souvenu, et, à l’occasion, il a malmené la France en vers, en prose, en épigrammes, et même dans ses lettres, Il écrit de Florence à M. de Sinner ( 18 décembre 1852): « Je ne suis aucunement surpris que l'Allemagne, seul pays savant de nos jours, soit plus juste envers vous que la très présomptueuse, très superficielle et très charlatanesque France... » Et deux ans plus tard, au même M. de Sinner, il mandera ceci de Naples (20 mars 1834): « Pour beaucoup et de très fortes raisons, j'ai le plus grand désir de venir terminer mes jours à Paris. » Et c'est ainsi, conclut en souriant Sainte-Beuve, « que se résument le plus souvent et que se réfutent le mieux la plupart de ces grandes colères contre la France. » Rappelons, ce qu’on a vu plus haut, que le grand écrivain, pour plus de netteté, se servira du français quand il aura à exprimer ce qui lui tient le plus au cœur. Il avait même fini par déclarer que la prose française, « supérieure à celle des Latins, vaut la prose grecque. » À l’époque où il achevait ses Paralipomènes, (1834-37), sa gallophobie avait fait place à d'autres sentiments : à Florence, à Naples et ailleurs, il avait vu de près, et vu à l’œuvre, la tyrannie aussi savante qu’implacable de l'Autriche. On se demande ce qu'il dirait aujourd’hui de son Italie, ce que ce fier et généreux esprit penserait de la sfortunata e cara Madre qui, redevable à la France de son affranchissement de l'Autriche, de son unité nationale refaite par les armes et le sang de la France, s’allie aux pires ennemis de la France et, oublieuse de tout, se prosterne aux pieds de l'Allemagne.
INTRODUCTION XXXIX
désolées du Vésuve. Ici, la rencontre d'un genêt fleurissant au milieu de ruines calcinées lui inspire cette méditation d’une ampleur si mélancolique, la Ginestra, son chant du cygne, la suprême effusion lyrique de son pessimisme. Une autre fois, le promeneur nocturne, par un beau coucher de lune inondant de blancheurs les campagnes alpestres ou les flots de la mer tyrrhénienne, se rappelle sa jeunesse qui éclairait, elle aussi, de divines lueurs les années disparues, et il la compare à la lune qui, en s’éloignant, laisse montagnes et vallées dans une entière obscurité, et il se dit que la belle Jeunesse en s’enfuyant laisse également la vie dans une nuit complète, une nuit que ne réveillera plus une aurore nouvelle, une nuit sans lendemain, qui obscurcit à jamais les autres âges de l'homme, et à laquelle « les dieux n’ont mis pour terme que le tombeau. »
Et c'est ainsi qu'il occupait les jours de grâce que lui accordait la mort. Il dicte à son fidèle Ranieri la Ginestra, Pélégie sur le Coucher de la Lune, les Pensées, les derniers octaves de ses Paralipomènes de la Batrachomyomachie, composttion satirico-politique, le plus étendu de ses poèmes, et qu’il put terminer avant de mourir. Et ces dernières productions, il aurait voulu les donner de son vivant dans une édition définitive de ses œuvres (1837), mais la censure napolitaine ne lui permit pas cette suprême consolation. Le poète ne s'en émut guère : il était préparé et résigné à tout.
Cependant après avoir visité les capitales de l'Europe, le choléra avait ravagé Naples dans lété de 1836, et il y était revenu plus meurtrier encore au printemps de 1837. Les étrangers se hâtaient de quitter la ville et, dans le nombre, l’un des sympathiques visiteurs de notre malade, le poète allemand Pla-
XL INTRODUCTION
ten qui, fuyant devant le fléau, se réfugiait à Syracuse où il mourut. Cette mort presque subite et la panique générale ne laissèrent pas que d'impressionner Leopardi. On le sent dans ces lignes adressées à son père : « Si j'échappe au fléau, lui ditil, je ferai tout mon possible pour vous revoir, en quelque saison que ce soit, car, moi aussi, je me hâte, convaincu par les faits que le terme fixé à mes jours n'est pas très éloigné. Mes souffrances physiques, quotidiennes, incurables, sont arrivées avec l'âge à un tel degré qu'elles ne peuvent plus augmenter. J'espère qu'après avoir enfin surmonté la faible résistance que leur oppose un corps moribond, elles me conduiront à l'éternel repos que j appelle chaque jour de tous mes vœux, non par héroïsme, mais simplement à cause de la violence des maux que j endure.» Cette lettre est la dernière qu’il ait écrite à son père; elle est datée du 28 mai 1837. « Le mercredi, 14 juin 1837, à cinq heures de l'après-midi, pendant qu'une voiture l'attendait pour le reconduire à son casino (de Portici) et qu’il projetait de futures promenades et des parties champêtres, la lymphe qui depuis longtemps déjà menaçait les abords du cœur, s’'épancha dans l'enveloppe qui le protège, et la vie se trouvant étouffée à sa source, ce grand homme rendit en souriant son esprit entre les bras de son ami, (il était âgé de trente-neuf ans moins quinze jours)... Cet homme digne en tout point d’un siècle meilleur, continue Ranieri, emporta intacte au tombeau la fleur de sa virginité, et pour cette raison même, il aima deux fois (bien que sans espuir) comme jamais homme n'avait aimé sur la terre... Il était d'une taille moyenne, courbée et fréle; il avait le teint blanc tournant au pâle, la tête grosse, le front large et carré, les yeux d’un bleu d'azur et pleins de langueur, le nez très fin, les
INTRODUCTION XLI
traits délicats, la voix modeste et un peu voilée, le sourire ineffable et comme céleste*,
Reprenons le récit du biographe intime, cette sorte de procèsverbal mortuaire qu'il a écrit de la dernière journée de son ami, et, en l'abrégeant, reproduisons la version qu'en a donnée Marc Monnier. Les détails ici sont à leur place et doublement intéressants : ils témoignent de l'admirable, de l'unique dévouement de Ranieri et de sa sœur pour leur « adoré » malade, et ils donnent un démenti formel à ceux qui, depuis la mort du poète et sa célébrité établie, ont pieusement prétendu qu'au moment d’expirer, il avait renté les affirmations de toute sa vie, — Cette assertion intéressée et plus qu'étrange a été véhémentement réfutée par l'abbé Gioberti dans son livre : le Jésuite moderne.
Giacomo Leopardi, écrit Ranieri, subit dans sa vie si courte une bonne part des plus graves maladies connues. Elles se confondaient parfois ou s’entremélaient d’une manière si étrange que le remède de l’une était pour l’autre un poison... Condamné comme phtisique par les docteurs de Rome en 1831 et par ceux de Florence en 1832, il mourut à Naples d’hydropisie. Et jamais il ne crut à l’un ni à l’autre mal, mais à je ne sais quelle mystérieuse affection de nerfs par laquelle il expliqua jusqu’à la fin les phénomènes les plus variés et souvent les plus éclatants des maladies qui, sans relâche, combattirent sa misérable existence.…
Cette singulière croyance l’avait rendu constamment indocile à toutes les prescriptions de l’art. Ce qu’il observait le moins, c'était la diète, très rigoureusement ordonnée dans les cas
* Notice de l'édition de Florence. 1845.
XLII INTRODUCTION
d’hydropisie. Sur ce seul point, mes prières et jusqu’à mes larmes avaient toujours été inutiles. Et se riant, en dépit de tout, du lait d’ânesse, ce jour-là même, selon l’habitude, après un déjeuner abondant de chocolat, il souhaita qu'on lui apportät à diner, tandis que nous attendait déjà la voiture qui devait nous conduire à la campagne, où nous nous proposions de souper vers quatre ou cinq heures du matin.
Le potage était déjà servi. Et lui, s'étant mis à table plus gai que de coutume, en avait déjà pris deux ou trois cuillerées, quand se tournant vers moi, qui m'étais assis près de lui: « Je sens augmenter un peu mon asthme, me dit-il, Ne pourrait-on faire venir don Nicola?» C'était le prénom de M. Manella, le plus assidu et le plus affectueux des praticiens qui l’avaient assisté. — « Et pourquoi pas? lui répondis-je. J'irai moi-même le chercher. »
Nous étions à l’un de ces jours où le choléra fit le plus de victimes, et ce n'était pas le cas d’envoyer des messagers. Le trouble qui m'agitait dut, malgré moi, transparaître sur mon visage, car, se levant, il en plaisanta et en sourit, puis me serrant la main, il me dit encore un mot sur la longue vie des asthmatiques. J’allai donc avec la voiture qui nous attendait, en confiant le malade aux miens et surtout à ma sœur Pauline, sa garde-malade habituelle, dont l’assistance était trop largement récompensée quand il lui disait que sa Pauline de Naples lui rendait possible l’éloignement de sa Pauline de Recanati.
Je trouve Manella chez lui; il s'habille et il vient, mais tout s'était aggravé... Le patient se réjouit de notre arrivée, il nous sourit, et, bien qu’avec une voix plus faible et plus saccadée, il discuta doucement avec Manella sur sa maladie de nerfs, sur sacertitude de la calmer avec des aliments, sur l’ennui du lait d’ânesse, sur les miracles de l’exercice et sur sa volonté de se lever à l’instant pour aller à la campagne. Mais Manella, m’ayant
INTRODUCTION XLIII
tiré adroitement à part, m’avertit d'envoyer aussitôt chercher un prêtre, car il n’était plus temps de recourir à d’autres secours, Et sur-le-champ j’envoyai, renvoyai et renvoyai une troisième fois au couvent voisin des Augustins déchaussés.
Leopardi était là, tous les miens autour de lui; Pauline lui soutenait la tête et essuyait la sueur qui tombait à grosses gouttes de ce large front, et moi, le voyant accablé d’une fatale stupeur, j'essayais de le ranimer en lui faisant respirer des sels, Il ouvrit ses yeux plus grands que d'habitude et me regarda plus fixement que jamais. Puis: eJenete vois plus», me dit-il comme en soupirant. Et il cessa de respirer, et le pouls ni le cœur ne battaient plus; et, en ce moment même, entrait dans la chambre le frère Felice de Sant’”-Agostino, augustin déchaussé, tandis que, hors de moi, j’appelais à haute voix celui qui avait été mon ami, mon frère, mon père, — et il ne me répondait plus, et il paraissait me regarder toujours.
Or, il faut avoir aimé quelqu'un comme j’ai aimé Leopardi; il faut avoir passé la meilleure partie de sa vie dans la plus étroite intimité pour sentir ce qui dut alors se passer en moi. Sa mort m'était chose incompréhensible; je m’acharnais follement à soutenir que mon ami vivait toujours et je suppliais en pleurant le frère d'accompagner religieusement le passage suprême de cette grande âme. Mais lui, ayant touché et retouché le cœur, répondait constamment que l’âme était déjà envolée. A la fin, il se fit dans la chambre un silence spontané; le pieux frère s’agenouilla près du mort; il pria: nous priâmes tous. Enfin, il se leva, s’approcha d’une table, écrivit les paroles qui suivent et les remit dans mes mains.
« On certifie à M. le curé qu’instantanément est passé à meilleure vie le comte Giacomo Leopardi de Recanati, auquel j'ai prêté les dernières prières des morts; ce que je devais et rien autre. Frère Felice de Sant’ Agostino, Augustin déchaussé ! »