‹ Poésie, en vers françaisChapitre 9 sur 45 · SL LL · texte numérisé non relu

SL LL

Que ta patrie en pleurs, courbant son front de reine, Put te sembler alors heureuse et souveraine.

Aujourd’hui, sous les coups du sort injurieux,

Si tu la vois encor, tu n’en crois pas tes yeux.

Ses autres ennemis, ses deuils, je veux les taire,

Mais non sa plus récente et plus dure misère,

La plus noire fortune où püt jamais déchoir

Celle qui vit alors de près son dernier soir.

Heureuse, heureuse es-tu, toi que la destinée N’avait pas, Ô grande âme, à vivre condamnée Dans ce milieu d’horreurs! Dante, tu n’as pas vu, Aux bras du barbare ivre et de meurtres repu, L’épouse italienne! et la lance ennemie,

Et la fureur avide et jamais assouvie,

Pillant et saccageant campagnes et cités,

Semer Îe sol natal de leurs atrocités!

Tu n'as pas vu sortir de nos murs en ruines

Les œuvres du génie et les filles divines

De l'Art italien, et, par delà les monts,

S’en aller en exil! et chevaux et fourgons Encombrer nos chemins, fouler nos champs, nos gerbes! Et l’âpre injonction aux paroles acerbes,

Et l’orgueil du vainqueur, et sa brutalité!

Tu n’as pas entendu le mot de liberté,

Sacrilège ajoutant l'ironie à l’outrage,

Sur des lèvres de fiel et que blémit la rage,

Nous railler au bruit sourd du fouet et des fers! Qui n’a gémi? quels maux n’avons-nous pas soufferts ?

Rien ne sut arrêter le bras qui nous décime, Nul temple, nul autel, nul attentat, nul crime!

Pourquoi sommes-nous nés en des temps si pervers ? Pourquoi, Destin aveugle, 6 loi de l’univers,

Nous donnas-tu la vie? ou, nous l’ayant donnée, Pourquoi ne l’as-tu pas, cruelle Destinée,

Ne las-tu pas reprise avant ces sombres jours

Où le Nord a vomi sur nous ses noirs vautours ?.. Ainsi, nous avons vu notre patrie esclave D’étrangers, de félons, dont la force nous brave; Nous avons vu ronger son antique valeur

Par les revers, saigner à son flanc sa douleur,

Sans qu’il lui soit venu, dans sa noire détresse,

Ni soutien, ni secours, ni pitié vengeresse,

Ni protestation; sans que d’aucun côté

Jaillit le cri du Droit contre l’Iniquité!

Misérable abandon! Hélas! chère meurtrie,

Tu n’as pas eu le sang de tes fils, 6 patrie!

Leur sang pour te venger ou pour te secourir! Pour toi je n’ai pas eu le bonheur de mourir,

Et, sous le vert cyprès d’une tombe opportune, Avec toi partagé ton amère fortune!

Mère ! à cette pensée affreuse, la fureur,

Autant que la pitié, me déborde du cœur!

Bon nombre d’entre nous pourtant, noble Italie, Dans la fleur de leurs jours, jeunesse ensevelie,

Bon nombre ont su combattre et tomber expirants!.. Pour leur mère éplorée? Eh! non! pour ses tyrans!

SUR LE MONUMENT DE DANTE 1f

Dante, si dans ton cœur ne bout plus la colère,

Ce cœur est bien changé de ce qu'il fut sur terre. Dans le désert glacé des champs ruthéniens,

Ils tombaient, ils mouraient tes preux Italiens, Dignes d’une autre mort! Sur cet äpre rivage, L’air et le ciel, et l’homme, et la bête sauvage, Fauve habitant d’un sol que le froid a durci,

Leur livraient un combat sans trêve et sans merci. Guerre horrible où des maux doublant pour eux la somme Les éléments étaient plus meurtriers que l’homme! Ils tombaient par milliers, mornés, la plaie aux flancs, Ils rombaient demi-nus, exténués, sanglants,

Et la neige servait de couche à leurs fronts blèmes. Alors, dans le frisson des angoisses suprêmes,

Se rappelant la terre où s’ouvrirent leurs yeux,

La terre regrettée au soleil radieux, |

Ils disaient : « Plût au ciel que le glaive rapide Nous eût fauchés, et non ce climat homicide,

Non ces lourds tourbillons contre nous déchainés! Plüt au ciel que pour toi nous fussions moissonnés, Pour ton bien, ton salut, ton honneur, à patrie! Voici que loin de toi, gerbe au matin flétrie,

Dans notre plus bel âge et du monde ignorés,

Du tombeau des aïeux à jamais séparés,

Voici que par l’hiver, nation abattue,

Nous mourons pour ce peuple, Ô mère, qui te tue!

Les sifflantes forêts, le désert boréal, Auront seuls entendu leur adieu filial

Au pays dont, mourants, ils évoquaient l’image ; Et c’est ainsi qu’ils ont franchi le dur passage. Sur cette mer gelée au blafard horizon,

D'un destin implacable implacable prison,

La neige pour linceul, leurs corps sans sépulture Aux fauves affamés ont servi de pâture.

Et les vaillants, les purs, les meilleurs, les virils, S’en vont de pair avec les lâches et les vils! Chères âmes, soyez en paix ! Quelque infinies Qu’aient été vos douleurs, dormez, ombres bénies ! Que ceci vous console : à votre affliction,

Il n’est point sous le ciel de consolation!

Dans votre adversité stérile et si cruelle, Reposez à jamais, vous les vrais fils de Celle Dont vos maux ignorés et votre obscur malheur Peuvent seuls égaler la suprême douleur!

Non! ce n’est point de vous que se plaint votre mère, Mais de qui vous plongea dans cette lutte amère Où vous avez servi contre elle! aussi, ses yeux Mêlent à vos sanglots les pleurs silencieux.

Oh! si dans l’un des siens, si la pitié pour Celle Dont la gloire éclipsa toute gloire mortelle, Pouvait naître! Et ce fils, cœur haut et valeureux, S’il pouvait l’arracher au gouffre ténébreux

Où sa vigueur languit et s’épuise avilie!…

O glorieux esprit, dis, pour ton Italie

Tout amour est-il mort? Et cette mâle ardeur Qui t’enflammait jadis et t’embrasait le cœur,

Est-elle éteinte? Dis, ce myrte, frais symbole,

Qui longtemps allégea les maux dont il console,

Ne verdira-t-il plus pour nous? Et ces lauriers, Sont-ils morts à jamais, qu'ont ceints nos fronts guerriers? Ne surgira-t-il pas un homme à l’âme ardente,

De si loin que ce soit, qui te ressemble, 6 Dante!

Avons-nous donc péri pour toujours! pour toujours Par des hontes sans fin compterons-nous les jours! Moi, tant que je vivrai, j'irai criant sans cesse : Race dégénérée, abjure ta bassesse !

Rougis de ton présent ! Vers tes nobles aïeux Retourne-toi ! Repais de leur passé tes yeux ! Regarde ces débris, héroïques vestiges De siècles glorieux et féconds en prodiges !

. Regarde cette terre où d’immortels esprits Ont semé leurs pensers, leurs travaux, leurs écrits, Ces toiles, ces palais, ces marbres et ces temples! Regarde ! et si l’éclat de tant de hauts exemples Ne peut te réveiller, qu’attends-tu ? Lève-toi ! Va-t'en! Si cette terre où fleurit autrefoi L'école des grands cœurs et des illustres tâches, Si cette noble terre est la terre des lâches Désormais et l’asile où tes abjections S’étalent au mépris heureux des nations, Honte de nos aïeux, mieux vaut que cette terre Reste vide à jamais, et veuve, et solitaire !

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