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II. LA POÉSIE DES DÉGÉNÉRÉS

Suivant la juste définition de Morel8, l'idée la plus claire que nous puissions nous former de la dégénérescence de l'espèce humaine est de nous la figurer comme « une déviation d'un type primitif ». La dégénérescence ne se présente pas comme un épisode, comme une affection qui vient se greffer sur l'état de santé. Au point de vue individuel, elle est une constitution, non un accident, une infirmité, non une maladie. Au point de vue général, elle est définie par ses éléments de transmissibilité.

1 Cité par Régis.

2 Morbl, Dégénérescence de l'espèce humaine (Pari-

LA POESIE DffS DBGER1 187

( lelui qui en porte le germe est de plus en plus incapable de remplir sa fonction dans L'humanité, et le progrès intellectuel déjà enrayé dans sa personne se trouve encore menacé dans celle de ses descendants.

Quoi qu'il en soit, la dégénérescence se traduit par un ensemble de signes physiques qu'on nomme des « stigmates ». Mais il s'y joint des signes psychiques non moins évidents, et. en l'absence même des premiers, les seconds suffisent comme indices. Point n'est toujours besoin d'observer l'oreille ou de mesurer le crâne pour rattacher un individu à la classe des dégénérés.

Certains auteurs n'appliquent cette dénomination de « dégénérés » qu'aux sujets dune infériorité intellectuelle et morale manifeste. Pour eux, les idiots, les imbéciles et les débiles doivent seuls être rangés dans cette catégorie , qui n'embrasserait ainsi que les formes les plus complètes de la déchéance constitutionnelle de l'esprit. Mais la plupart des psychiatres donnent à ce terme un sens plus étendu et font entrer dans la classe des dégénérés tout individu originellement organisé d'une manière vicieuse , c'est-à-dire s'écartant physiquement ou intellectuellement du type normal de l'humanité.

Pour nous conformer aux règles nosographiques adoptées en France . nous dirons donc qu'il y a deux catégories de dégénérés : les uns sont des esprits simples, incapables de s'élever au-dessus de la routine et de la vie purement animale ; les autres sont des esprits tronqués, dans lesquels certaines facultés demeurent atrophiées, tandis que tel don

s'exalte avec une intensité quelquefois remarquable. Les premiers restent toujours, même aux époques de grande surexcitation , des débiles , des idiots ou des imbéciles; les seconds, au contraire, peuvent atteindre aux cimes les plus élevées du génie partiel. Le titre de « dégénérés supérieurs », qu'on leur confère généralement, est criticable par certains points. Nous prendrons le mot tel qu'il est, pour ce qu'il désigne et non pour ce qu'il vaut.

Les dégénérés supérieurs ont pour caractère fondamental le déséquilibre de l'esprit.

L'inégalité qu'on observe si fréquemment dans leur développement physique est encore le trait dominant de leur constitution morale. Ils sont asymétriques dans leurs facultés , comme ils le sont parfois dans leur crâne ou dans leur visage. Exagérés par certains côtés, atrophiés par d'autres , les individus de ce genre ont excité de tous temps un vif étonnement par la réunion des qualités et des défauts qui se contredisent le plus, par la luxuriante richesse de certaines facultés jointe à l'indigence et à l'infériorité de certaines autres, enfin par un incroyable alliage de bon et de mauvais, de vérité et d'erreur. On peut relever chez eux des aptitudes remarquables aux arts et aux lettres en particulier. Mais, à côté de facultés éminentes , d'autres demeurent embryonnaires ; il y a des lacunes dans leur esprit. Ici, c'est une inaptitude absolue au

calcul chez un musicien; là, c'est le développement extraordinaire de la mémoire avec absence de jugement ; ailleurs encore, les facultés intellectuelles sont brillantes, mais le sens moral fait défaut. La littérature médicale fourmille de ces curieuses anomalies, démontrant le caractère inégal et irrégulier du déficit psychique et partant la conservation et même le développement hypertrophique de certaines sphères d'activité au milieu de l'oblitération presque complète de toutes les autres.

La dégénérescence mentale n'implique donc pas forcément un défaut d'intelligence, et ceux que l'on a coutume de ranger dans la classe des dégénérés supérieurs sont au contraire susceptibles d'atteindre un développement intellectuel remarquable dans certains cas. Mais le dégénéré, s'il possède quelque qualité spéciale, ne la possède qu'aux dépens des autres qui sont complètementou partiellement étiolées. Au contraire, l'homme sain peut montrer une prédominance de certaines facultés sans que les autres demeurent en deçà de la moyenne mesure. On peut lui enlever cette faculté particulière par laquelle il est un génie : il lui restera toujours l'intelligence et la moralité du commun des hommes.

Chez les sujets qui nous intéressent, les facultés en défaut ne sont pour ainsi dire jamais les facultés imaginatives; ce sont le plus souvent les facultés directrices : le jugement, le raisonnement, le bon sens, l'esprit de suite. Ce déficit n'exclut pas l'existence de dispositions marquées pour tout ce qui touche aux productions d'art.

La fréquence des goûts artistiques chez les dégé-

nérés supérieurs a été constatée par bien des psychiatres. Morel dit que les dégénérés sont souvent caractérisés « par leur facilité à écrire, à parler et à cultiver les beaux -arts ». Lombroso les désigne sous le nom de « mattoïdes » , parce qu'ils ont, dit-il, «la livrée de l'homme de génie avec le fond de l'homme vulgaire; » il leur applique souvent une autre épithète. celle de « graphomanes ». parce qu'il voit en eux des demi-fous, dont l'une des tendances les plus manifestes est un « besoin d'écrire». Ainsi, lorsqu'un dégénéré présente des aptitudes plus ou moins brillantes, c'est principalement vers l'art et la littérature qu'il oriente ses occupations.

Le sentiment poétique, en particulier, est loin de faire toujours défaut chez les déséquilibrés de l'esprit. Il atteint même, chez nombre d'entre eux, un développement tout à fait remarquable. On peut en découvrir la raison en étudiant leur psychologie, et en la comparant aux conditions mêmes de la composition poétique telle que nous les avons établies précédemment.

Chez le dégénéré , il arrive très souvent que la sphère affective accapare toute l'activité au détriment de l'intelligence et de la volonté. Nous voulons dire par là que les impressions communiquées par le monde extérieur à de pareils sujets produisent un ébranlement violent de leur sensibilité, et que l'intensité même de cet ébranlement les recherche volontiers, comme s'ils avaient une prédilection pour tout ce qui est émotion forte et sensation de luxe. Mais ces émotions qu'ils éprouvent, ces sensations qu'ils se donnent à plaisir, ils manquent

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de raison pour les pondérer, ils manquent de juii<'ment pour en prévoir la portée, ils manquent de caractère pour résister à leur attraction ou se «aider de leurs effets. Quand nous disons du dégénéré qu'il ressent violemment les impressions du monde extérieur, nous n'affirmons nullement l'exquise délicatesse de ses sentiments moraux. Il est souvent d'une cruauté révoltante ou d'une indifférence remarquable à l'égard dautrui. Mais il est grand amateur d'exaltation et d'énervement. Son imagination maladive poursuit avec âpreté et dans un but égoïste des situations ou des aventures qui puissent procurer à ses sens toujours altérés un breuvage d'émotions nouvelles. Sans cesse inassouvi, il cherche éternellement dans un lendemain plus extravagant Tau delà de ce qu'il éprouvait la veille, et, dans sa course effrénée vers un monde d'illusions fantasques, il poursuit une chimère qui meurt à son approche, comme s'évanouit l'image du spectre imprenable sous la main qui veut s'en saisir. Quoi qu'il en soit, nous savons que la poésie est tout émotion et que le fond même du tempérament poétique est une extrême sensibilité. Or l'émotivité excessive est une des marques les plus fréquentes du dégénéré. Et par émotivité excessive; il faut entendre une disproportion entre les sources d excitation et l'émotion qu'elles produisent. En vertu d'une débilité toute physiologique du système nerveux, le dégénéré est impressionnable au plus haut degré, tel le vieillard ou le convalescent; instrument qui vibre au moindre contact, il s'émeut d'un rien. De pareils sujets sentent fortement et vigoureuse-

ment. C'est d'eux dont on peut dire fréquemment qu' « ils accueillent tous les frissons du dehors » ; et il est encore plus juste d'ajouter : « ces frissons les remuent et passent. » Toutes les émotions, en effet, ont un droit sur ces âmes réceptives; mais elles durent peu et s'en vont comme elles sont venues. L'acuité outrée de tout ce qu'éprouve le dégénéré semble révéler pour lui une compréhension spéciale de beautés cachées auxquelles le vulgaire est indifférent. Aussi bien, en vertu d'une comparaison fâcheuse, se donne -t -il une vraie supériorité par rapport au simple mortel, qu'il croit l'âme émoussée ou les sens fermés. Éprouvant pour sa part des sensations étranges ou exagérées, il estime que sa rare hyperesthésie le place au-dessus du commun des hommes.

Il faut ajouter que l'imagination, qui complète chez le poète le don de sensibilité, domine couramment toutes les facultés chez le dégénéré supérieur. Elle règne chez lui en souveraine maîtresse; elle est vraiment « la folle du logis », car il la laisse errer à l'aventure, sans guide et sans frein. De tels sujets voient souvent mieux que les autres hommes, mais ils voient surtout d'une façon différente. L'abondance et la nouveauté de leurs associations font qu'ils trouvent quelquefois des rapprochements fort inattendus. Ils sont capables des conceptions les plus hautes, mais les plus étranges, et ils revêtent de la sorte un caractère d'originalité toujours très intense, parfois même excessif. En fait, il est bien certain que la raison doit enlever à l'homme une source d'inspirations en le privant de ses illu-

sions et en empùchant ses facultés imaginatives de s'exercer librement et à l'aventure. La disparition des qualités de retenue et de pondération favorise donc ici l'élan de la passion aussi bien que l'essor de la fantaisie.

S'il est vrai que l'inspiration naît à la faveur de la sensibilité d'une part et de l'imagination d'autre part, elle n'est pas déplacée chez les dégénérés supérieurs, dont la réceptivité sensitive est extrême et dont les idées s'associent avec une richesse et une exubérance toute particulière. Mais ce n'est pas tout. Les dégénérés ne sont pas seulement doués, comme le poète, d'une grande réceptivité doublée de facultés Imaginatives; ils se servent de ces facultés suivant un mode rappelant très exactement l'état de rêverie que nous avons vu présider à réclosion de l'œuvre poétique. La rêverie est une attitude mentale particulièrement chère aux dégénérés , car elle dispense de la volonté d'agir. Mais elle est , en outre , le fond même de leur vie psychique, car elle s'oppose à une faculté dont ils sont dépourvus très ordinairement : celle de l'attention. Le dégénéré ne peut diriger d'une façon soutenue son observation ou sa réflexion sur un point donné ; il est incapable d'élaborer nettement les données du monde extérieur, pour en tirer des jugements précis. Sa pensée s'éparpille; sa conscience Hotte au gré d'images nébuleuses, instables, fuyantes, sans savoir inhiber les associations capricieuses de l'automatisme. Incapable de règle et de discipline dans la direction de son activité mentale, le dégénéré s'abandonne aux aperceptions nuageuses, et son

imagination vagabonde est exclusive de tout effort concentré pour prendre possession de la réalité à la faveur de l'expérience ou du raisonnement. On peut ajouter que s'abstraire de la vie terrestre est le propre de tous ces sujets. Comme le poète, le dégénéré est par caractère négligent de la réalité. Il vit volontiers de fiction et se plonge dans des songes bizarres ou désordonnés plutôt qu'il n'applique son activité aux phénomènes palpables de la vie pratique. Ces dispositions d'esprit rendent plus légitime la verve prépondérante des dégénérés supérieurs.

Leur poésie présente d'ailleurs quelques traits spéciaux qu'il faut indiquer.

Les dégénérés ont fréquemment des tendances mystiques. Aussi réussissent-ils particulièrement dans les productions poétiques visant à traduire des impressions vagues. Leurs ressources de rêveurs émotifs sont suffisantes pour de tels sujets. Mais s'il s'agit de traduire une conception déterminée ou d'exprimer un sentiment net, leur poétique devient impuissante. La conscience de l'homme sain est « une pièce vivement éclairée », où l'œil voit distinctement, où tous les contours sont nets, où Ton ne peut découvrir nulle part l'apparence d'ombres indécises. Au contraire, le dégénéré voit toute chose « dans le jour gris de la première aube », si bien que les contours se prolongent pour lui dans « un possible mal arrêté ». On peut en effet rattacher ses

tendances mystiques à un étal a crépusculaire » de la pensée qui est incapable de se formuler d'une manière précise, et reste toujours diffuse et comme nébuleuse. Il perçoit d'ailleurs fréquemment des rapports inconnus et inexplicables: il dit ses pressentiments, ses craintes, ses doutes, ses angoisses :

Quel est ce spectre ? Le passé. Ce souffle? Le présent. Chimère!

Et ce néant? L avenir. C'est Donc là vivre, hélas! 0 mystère1!

Les dégénérés sont presque toujours atteints d'une hypertrophie du « moi » , d'une exacerbation singulière de leur personnalité, d'un égotisme morbide en vertu duquel ils ne voient rien en dehors d'eux-mêmes. Tout ce qui s'en écarte ne les émeut pas et semble leur apparaître sous une forme pâle et décolorée. Aussi bien sont-ils impuissants à prendre,, vis-à-vis du monde extérieur juste position. Ce qui les caractérise avant tout, c'est leur incapacité de s'adapter aux conditions habituelles de vie. Antisocial sinon en actions, du moins en pensées, le dégénéré égotiste affiche couramment sa mauvaise humeur, son mécontentement haineux. La nature, les hommes, les institutions, tout alimente sa révolte et son pessimisme. N'ayant cure des opinions reçues et des mœurs admises, il s'exclut dans ses vues purement subjectives, confondant l'erreur et la vérité, substituant au beau la laideur et cultivant le mal à l'égal du bien. Toujours en quête de

1 Collection de la maison nationale de Charenton.

sensations neuves, les dégénérés sont parfois doués de facultés brillantes pour les découvrir; ils sont souvent ingénieux et parfois artistes. Seulement leur art est inégal, leurs productions se ressentent singulièrement de leur déséquilibre , leurs œuvres reflètent ce défaut de mesure qui est le fond de leur psychologie. A côté d'une sensibilité maladive, ils ont un goût déplorable, une tendance désastreuse à l'extravagance, un incroyable désir d'originalité, un besoin particulier de se singulariser en tout et pour tout. Ces émotions dont ils sont avides, ils veulent les prendre hors de l'habituel et hors du normal. L'étrange et l'artificiel ont tous leurs suffrages :

Je te chanterai des chansons si douces.

Que ton cœur de pierre en sera touché.

Si Lien qu'il faudra, si tu me repousses.

Qu'il soit, ton cœur sec, pilus dur qu'un rocher.

Je te chanterai des chansons si douces !

Je te donnerai, s'il le faut, ma vie:

Mais pendant une heure, au moins je t'aurai.

Ce moment passé, s'il m'en prend envie ,

C'est sans nul regret que je te tuerai.

Je te donnerai, s'il le faut , ma vie.

Et quand coulera le sang de tes veines. Pour tâcher encor d'accabler ton sort, Pour risquer aussi d'augmenter tes peines , Je me donnerai sur le champ la mort .

Lorsque coulera le sang de tes veines.

Car , sache-le bien, dans mon âme étrange Bouillonne un mélange ardent et sans nom, Où l'on voit unis la douceur d'un ange, La foi d'un chrétien, le cœur d'un démon. Oui, sache-le Lien, dans mon âme étrange*!

S'il est vrai que les dégénérés ont des sentiments morbides par défaut , par excès ou par perversion , il ne faut pas s'étonner que leurs poésies soient empreintes d'une fréquente immoralité et d'une recherche spéciale de pornographie. Souvent l'auteur analyse ses vices ou plutôt ses aberrations; il les étale avec complaisance et les exalte en des vers obscènes. Il fait du répugnant la matière favorite de ses œuvres , et , dans ses tentatives de faux réalisme, il ne craint pas de mettre en évidence ses laideurs et sa cécité morale. Les représentations lubriques y sont exposées dans les termes les plus sales et les plus vulgaires. Nous avons sous les yeux un recueil bien fourni qu'il nous est impossible d'utiliser ici, tant le contenu en est offensant pour les oreilles les moins pudibondes. Nous ne voulons livrer au lecteur aucune pièce de ce genre : les titres mêmes sont à négliger. Contentons-nous d'extraire de ce tout un simple sonnet d'allure « rabelaisienne ». Nous le donnons tel qu'il est écrit, en nous dégageant de son défaut de noblesse :

Xon . je n'oublierai pas la couleur de tes yeux, Ces yeux verts où chantaient des douceurs infinies, Ni le bouclage ardent de tes fauves cheveux. Où nos mains se rencontraient si souvent unies,

1 Collection de l'asile de Marseille.

Xi ta bouche où j'avais l'illusion des deux, Quand, grisé, j'y buvais des ivresses bénies. Ni tout ce qui forma notre amour jeune ou vieux. Qu'alors tu chérissais, qu'à présent tu renies.

Mais ce qui fait surtout que rien ne peut ternir. Et me lerjarde. encor plus vif, le souvenir De tout ce que tu fus et fis. chère Nérine ,

Ce sont ces petits pets, sonores et troublants,

Dont tu gratifiais en riant ma narine,

Et qui puaient si bon sous Vaube des draps blancs*.

Les dégénérés cultivent volontiers le genre macabre. Les situations lugubres ont pour eux une attirance toute spéciale, comme on peut le voir dans la poésie suivante adressée par un étudiant déchu «à un crâne de jeune fdle :

De quelque belle enfant restes froids et sans vie.

Beau crâne apprêté par mes mains . Dont j'ai sali les os et la face blanchie

D'un tas de noms grecs et latins;

Compagnon triste et froid de mes heures d'étude.

Toi que je viens de rejeter Dans un coin, ah! reviens tromper ma solitude,

Réponds à ma curiosité:

Dis-moi combien de fois la bouche s est offerte Aux doux baisers de ton amant,'

Dis- moi quels jolis mots de ta bouche entr' ouverte , Dans des heures d'égarement...

1 Collection de l'asile de Marseille.

Insensé!... Tu ne peux répondre , pauvre fille;

Ta bouche est close maintenant, Et la mort, eh passant, de sa triste faucille

A brisé tes charmes naissants.

Triste leçon pour nous, qui croyons que la vie

Peut se poursuivre de longs jours!

Et jeunesse, et bonheur, et beauté qu'on envie. Trjut passe ainsi gue les amours!

Aussi 7 r/uand vers le soir, âpre et dur à la tache.

Je travaille silencieux, Mon esprit suit le monde et. tout inquiet , s'attache

A dès pensers plus sérieux.

Je rêve au temps qui passe... Alors je te regarde.

Et. songeant aux coups du destin. Sur ton front nu je crois lire en tremblant .*« Prends

garde,

Mortel, ton tour viendra demain ' ! »

L'absence de sens moral, a cette force dirigeante qui détermine la conduite de l'homme vis-à-vis de la société, » est particulièrement fréquente chez les dégénérés supérieurs. La notion du bien et du mal ne leur est pas familière, et ils sont insensibles à l'opposition du droit et du devoir. Par leurs penchants violents et leurs écarts de conduite, beaucoup sont inadaptables aux conditions de l'existence sociale. Pour satisfaire un instinct, une inclination, un caprice, nulle considération ne les arrête. Poussé au plus haut degré, un tel caractère devient

1 Cité par VlGEN.

la « folie morale » et se traduit par des actes graves; il conduit au cynisme dans le crime ou le délit. Mais les atténuations de ce type accentué ne manquent pas : la plupart des dégénérés, sans « exercer » leur folie morale, l'exaltent souvent dans leurs théories; ils se gardent d'offenser le code, mais ils affichent dans leurs discours et dans leurs écrits un mépris tout philosophique du bien. Leurs instincts sanguinaires, leurs goûts de cruauté ont même quelquefois inspiré leurs vers. D'une exhortation à la tuerie nous nous contentons d'extraire ces deux strophes :

Compagnons, j'ai soif de carnage, Il faut que dans du sang je nage!

Brisez les nez, crevez les yeux, Martyrisez de votre mieux.

Ayez des rigueurs sans pareilles; Mettez en lambeaux les oreilles.

Coupez les pieds, broyez les mains; Xous avons cessé d'être humains. Gaîment, amis, tranchez les tètes, Tranchez donc avec rage. Faites Si bien, qu'il ne nous reste d'eux Qu'un morceau de débris hideux{ !

Chez le dégénéré, la sensibilité excessive revêt fréquemment une forme mélancolique. Les sujets de ce groupe sont assaillis bien souvent par des doutes, des remords, des scrupules. La vie leur est

1 Collection de l'asile de Marseille.

pesante et pleine de dégoût. Tout leur apparaît sous des couleurs sombres. Un rien les chagrine ; tout est prétexte à découragement pour eux. Leur ennui s'entretient en d'étranges langueurs; des peines imaginaires et des craintes indéfinissables talonnent leur esprit inquiet, douloureux et enclin aux désespérances. Le dégoût de l'action et l'impuissance de la volonté sont les conséquences naturelles de cet état d'àme. Toutes nos forces d'agir sont en effet à la merci de nos mobiles, de nos tendances et de nos goûts. Si le stimulus affectif frappé d'atonie nous prive de désirs, l'inaction s'ensuivra fatale et irréductible. Ainsi le dégénéré s'abandonne-t-il au nirvana comme au plus haut idéal de l'esprit humain. Aboulique et désemparé, il chante l'éloignement du monde et le mépris des hommes. Bien souvent le rêve de ces malheureux ne laisse pas que d'être triste :

J'ai dit à mes y eux, mes yeux soûls de pleurs: <r Oh! mes pauvres yeux, tarissez vos larmes; Cessez vos émois, dompjtez vos alarmes; Je m'en vais, d'un mot, calmer vos douleurs. » Mais mes yeux m'ont dit : « Que nous font tes

charmes!

Bien ne peut, ce jour, apaiser nos larmes. »

J'ai dit à mon cœur, mon cœur que baignait

Un fleuve de sang : « Panse ta blessure,

Je vais t'indiquer la guérison sûre. »

Mais mon pauvre cœur, mon cœur qui saignait,

Tristement m'a dit : « Ami, je t'assure

Que rien ne pourra guérir ma blessure. x>

J'ai dit a mon âme. à mon âme en deuil : « Je vais te t murer une autre maîtresse, Qui fera cesser, chère, ta tristesse:

Sois prête bientôt à lui faire accueil. • Mais mon rime a dit. pleine de détresse :

Plutôt, que de prendre une autre maitresse, Va donc retrouver l'autre en son cercueil1! »

Couvrant ces tendances diverses, il est un défaut qui les domine : nous voulons parler de 1 inégalité.

Xous avons tous des hauts et des bas. Notre activité cérébrale est plus ou moins excitée ou déprimée suivant les moments. Ces oscillations sont subordonnées aux tempéraments autant qu'aux milieux. Une foule de causes, soit intérieures soit extérieures, agissent sur nos dispositions. Mais il est des limites que nous ne dépassons pas dans un sens ni dans l'autre. Les déséquilibrés, au contraire, présentent successivement et coup sur coup des écarts vraiment incompréhensibles. Ils vont de l'absurde au génial. Leurs élucubrations sont un singulier mélange de bon et de mauvais. A côté de conceptions élevées et conformes à l'ordre éternel des choses, on en découvre d'autres qui ne sont rien moins que marquées au sceau de la démence. C'est la raison chevauchant côte k côte avec la folie. L'esthétique des dégénérés a quelque chose d incomplet ou d'exagéré, quelque chose de baroque, de paradoxal ou d'incohérent. Souvent le burlesque y coudoie le grandiose, et il semble qu'avec des maté-

1 Collection de lasile de Marseille.

LES DEGENERES SUPÉRIEURS 20:j

riaux de premier choix le constructeur ait fait une chose inharmonieuse et choquante à plaisir; ou bien, dans une inconcevable disproportion entre la pauvreté désespérante des éléments et les prétentions exorbitantes de l'objet, l'œuvre devenant une parodie n'est plus que la tentative maladroite et ridicule d'un art avorté. L'absence d'homogénéité, la recherche morbide des contrastes criards, se traduisent tour à tour par un mélange bizarre de dépravations crapuleuses et de goûts distingués. Des accents passionnés surgissent çà et là; des phrases éloquentes émergent de pensées folles. De ces tentatives singulières où le sublime se mêle à la fange, il s'échappe, comme au hasard, un assemblage de langueur et d'exaltation qui met pourtant à fleur de peau la fibre nerveuse , et passe sur sa corde avivée 1 archet mordant des sensations crispantes, l'archet doucereux des sensations mièvres.

Le dégénéré est doué d'une mobilité et d'une instabilité toute particulière. Ame sans consistance, toujours talonné par l'impulsivité de ses instincts et mal servi par la défaillance de sa volonté, il erre à l'aventure; sans cesse ballotté entre des sentiments opposés suivant les hasards du moment, il est le jouet de ses propres caprices. Aussi bien plane-t-il aujourd'hui dans les célestes régions, tandis qu'il se vautrera demain dans la boue. Cette mobilité se manifeste nécessairement dans ses œuvres. Dans ses vers aussi bien que dans sa vie il passe des pleurs aux rires , du noble à l'obscène , de l'amour à la haine , du mysticisme le plus épuré à l'érotisme le plus sensuel.

Sur le recto d'un feuillet, nous lisons ces lignes :

De mes bonheurs vécus je veux chanter l'ivresse; Oui, je veux à chacun raconter mes plaisirs , Redire mes succès, parler de mes désirs Et revivre les faits joyeux de ma jeunesse.

Je veux avant que leur mémoire disparaisse Rassembler, pour charmer de mon cœur les loisirs, Le faisceau triomphant de mes chers souvenirs, Et réchauffer mon âme au feu de leurs caresses.

Car s'il est bon parfois, dans ce monde de pleurs, De savoir conserver pour soi le doux mystère Des tourments traversés, des maudites douleurs,

Le poète ne doit jamais ses plaisirs taire,

Et pour chasser le trouble et l'ennui de nos cœurs,

Il doit faire à chacun partager ses bonheurs1 .

Et sur le verso on peut lire la contre-partie :

Des maux que j'ai soufferts je garde le secret : Nul jamais ne saura mon deuil et ma blessure, Ni le prêtre absolveur, ni l'ami qui rassure; Pour souffrir mon malheur, je veux être discret.

C'est pour cela qu'à tous ma douleur je tairai. Je connais trop ce mal : sa marche lente et sûre A produit dans mon cœur tout comme une fissure Par où s'enfuit mon sang, nuit et jour, sans arrêt.

Et si de vivre encor je n'ai plus l'espérance, Je me sens en état de braver ma souffrance Et regarde, d'un œil clair, venir le trépas.

1 Collection de l'asile de Marseille.

LES DÉGÉNÈRES SUPERIEURS 205

Isolé, je mourrai; mais l'on ne dira pas Sur ma tombe que j'ai, poète à l'âme altière, Conté mes désespoirs à la nature entière*.

Les contrastes frappants ne sont pas un grand mal quand ils sont représentés dans des pièces nettement séparées. Mais on est froissé désagréablement en lisant une série d'assez jolies strophes que termine brutalement une platitude ou une grossièreté :

Pourquoi donc remuer les cendres du passé? Laissons nos souvenirs dormir leur sommeil rose. Si j'ai ce soir le front tout chargé de névrose , Si mon âme est plus triste et mon cœur plus lassé ,

A quoi bon évoquer cet amour insensé Dont je sus t'entourer autrefois, ô ma Rose? De ce bain de bonheur je sortirais morose , Et me verrais encor plus seul, [Aus délaissé.

Si pourtant je voulais rechercher la racine

De ces maux, dont le spleen sans pitié m'assassine ,

Comme je calmerais bien vite mes émois,

En songeant que ce feu qui dura de longs mois Ne brûlait pas pour toi! Car il tenait, ma brune, Rien qu'aux rotondités suaves de ta lune-!

Cette fréquente inégalité dans l'œuvre a sa cause première dans une incapacité manifeste de l'effort. Inapte au travail, le dégénéré s'en affran-

1 Collection de l'asile de Marseille » Ibid.

îie et folie. • 6*

chit le plus possible: il ne veut pas de règles, il bannit de son art tout labeur pénible et ne songe pas un instant que la peine seule est féconde. Il faut ajouter à cela une absence plus ou moins complète de l'auto-critique. Le dégénéré ne fait aucune sélection ; il ne se laisse guider ni par la raison ni par le goût , parce que ce sont là des qualités qui lui manquent. Il accepte tout sans contrôle, parce que le guide prudent de la logique et le critérium du bon sens lui font défaut. Aussi ses œuvres manquent- elles de discernement et reflètent- elles d'une manière plus ou moins évidente le déséquilibre pathologique de son esprit. Il s'éloigne donc du poète véritable, chez lequel on peut voir l'esprit critique et la maturité du jugement faire escorte à une imagination ardente et à une sensibilité raffinée.

Une originalité extravagante dans la forme est encore un des traits les plus caractéristiques de la poésie des dégénérés. Les mots courants ne leur suffisent pas; par plaisir plutôt que par besoin, ils créent des néologismes. Leur syntaxe est pleine d'inversions et d'enchevêtrements, et toute cette phraséologie aboutit à une confection de « galimatias double », pour employer une vieille expression de Voltaire.

Leur poésie est donc très souvent obscure, voire même incompréhensible. Ce caractère est lui-même solidaire de différentes causes qu'on peut dissocier. C'est tout d'abord le désordre et la confusion des idées. Ne concevant rien d'une manière précise, bon nombre d'entre eux ne sauraient s'énoncer claire-

ment. Leur discours se perd dans un dédale sans issue; leurs conceptions cahotées, mal dirigées et mal liées, s'enchevêtrent en un tissu d'incohérences inintelligibles. Comme ils n'agitent dans leur esprit que des idées troubles et à demi conscientes, l'expression de ces idées ne peut aboutir qu'à la confusion. Un autre facteur réside dans l'excessivité des images. Elles sont le plus souvent hardies; mais leur originalité n'est pas toujours très heureuse, et, loin d'éclairer le discours, elles ne font bien souvent que l'obscurcir. Enfin, il faut tenir compte du sacrifice trop exclusif de la pensée au cliquetis des mots. Il arrive 'que de pareils sujets s'attachent plus à la musique qu'à l'idée. Bien souvent ils ne recherchent qu'elle dans leurs vers. Peu importe s'il n'en résulte qu'un accouplement de sonorités verbales dépourvues de tout sens.

Ce sonnet « à Janvier » est vraiment difficile à lire :

Tel qu'on voit, dans la saison blanche, Langé de neige, un champ dormir, Et l'arbre, engourdi, ne verdir Qu'en lui sève à flots ne s'épanche :

Comme, avant de croître et t 'ouvrir.

Bourgeon, tu dors clos dans la branche, Et sous la feuille se retranche Bouton, qui /leur veut devenir :

Cœur, ainsi tu dors dans l'enfance.

Secrète encor, sourde puissance :

Futurs tourments, quel doux sommeil 1

Tout au monde est accord d'avance :

Chant, ton espoir, c'est le soleil,' Cœur, ton soleil, c'est l'espérance1.

Cet autre « à Mai » n'est guère plus lucide :

Tout est rumeur sous la ramée ; Voix ou chant, tout parle d'amours.

Mont, val, sont en complets atours ; De fleurs aux champs, pour une armée.

Entends; l'un dit : « Salut, beaux jours ! » L'autre : « Viens-t'en, ma bien-aimée. » Un couple, par l'herbe embaumée, Passe: « Oui, » dit-elle, et lui: « Toujours! »

La main à la main enlacée, Purs tous deux comme la pensée, Ils s'en vont, cœurs prêts à s'unir.

Fleurs des champs, fleurs de fiancée, Quêtes-vous? pjresque l'avenir :

Saison des fleurs, bientôt passée-.

Et cet autre encore « à Juillet » :

Champs, époux, votre été se lève :

Radieux soit-il et fécond .'

Un monde, mystère profond ,

Germe aux flancs de toute enfant d'Eve.

N'est l'oiseau, le bois se morfond.

Dans ses enfants l'homme s'achève ;

1 Collection de la Maison nationale de Charenton.

2 Ihicl.

Hôte sur terre, ce qu'il rêve II l'ébauche; d'autres le font.

Couples, qu'ainsi, pour un autre âge,

De vous subsiste un héritage!

Xuls rejetons, tronc, point d'orgueil.

Absent l'oiseau, que sert la cage?

Chaume sans grains, sans enfants seuil, Egal deuil et pareil dommage1.

On parcourt ainsi les douze mois de l'année ; mais d'un bout à l'autre on se perd dans la brume.

Dans la poésie suivante , si l'auteur poursuit une pensée, il faut bien avouer que cette pensée reste une pure énigme pour le lecteur :

Souvenir néfaste, écoute-moi : J'implore la pitié de la raison humaine. En quel songe a-t-on mis la romaine?

Souvenir néfaste, écoute-moi.

En quel songe a-t-on mis la romaine?

Naguère on fourbissait chassepots, clairons d'or; Le sang coula; l'homme est mis à mort. En quel songe a-t-on mis la romaine?

Le sang coula; l'homme est mis à mort. En un clin d'œil jaillit, fière, la République, Se dressant froide, nue et biblique.

Le sang coula; l'homme est mis à mort.

1 Collection de la Maison nationale de Charenton.

Se dressant froide, nue et biblique.

Comme l'aigle franchit la nuée ou l'éther, Comme fulgure ru loin l'éclair, Se dressant froide, nue et biblique.

Comme fulgure au loin l'éclair.

J'implore la pitié de la raison humaine; En quel songe a-t-on mis la romaine?

Comme fulgure au loin V éclair.

En quel songe a-t-on mis la romaine ?

L'éclair n'a pas suffi pour enfanter la loi. Souvenir néfaste, écoute-moi :

En quel songe a-t-on mis la romaine1?

Il est un type de dégénérés chez qui les goûts esthétiques et les facultés poétiques en particulier méritent une mention spéciale : nous voulons parler de ceux qui sont atteints de psychopathies sexuelles.

Ils appartiennent eux-mêmes à deux groupes parfaitement distincts. Chez les uns, il s'agit vraiment d'un vice constitutionnel. La liste est inépuisable des anormaux chez qui l'instinct d'amour, s'écartant du rôle qui lui est dévolu, devient une tendance de luxe inutile ou nuisible à la grande œuvre de reproduction. Le sadique trouvant une âpre jouissance dans les tortures qu'il inflige à sa partenaire, le

1 Collection de la Maison nationale de Charenton.

LES DEGENERES SUPERU 211

masochiste qui goûte avec volupté les supplices qu'on lui fait subir, le fétichiste pâmant de plaisir devant l'inerte chose qu'il érige en idole, tous ces malheureux ont une place dans le cadre tératologique des perversions sexuelles. Chez d'autres, l'anomalie survient d'une façon secondaire : elle est un effet acquis du déséquilibre. Pour obéir à une imagination déréglée, pour satisfaire des sens toujours exaltés, les dégénérés déséquilibrés poursuivent sans relâche des émotions neuves. Mais les émotions qu'ils se donnent sont souvent étranges et reflètent une absence complète de pondération. Les émotions sexuelles sont surtout recherchées, et elles affectent souvent une forme anormale pour ne pas faillir à la recherche systématique du rare et de l'original. Un tel état de choses trouve d'ailleurs un auxiliaire fréquent dans la suggestibilité de ces esprits serviles qui tendent à s'imprégner de toutes les bizarreries que leur enseigne la lecture ou le contact du monde. Au reste, les débordements qui s'ensuivent ne connaissent aucun empêchement, car le déséquilibré joint à l'éréthisme de son imagination une absence habituelle de jugement et un remarquable défaut de volonté.

(Quoiqu'il en soit, l'attirance de l'art et de la poésie est vraiment manifeste pour bien des sujets de cette catégorie, et l'explication de rapports si inattendus n'est pas impossible. On ne peut nier, en effet, que le facteur sexuel ait une influence réelle sur le développement du sens esthétique en général.

Les théories évolutionnistes ont une tendance assez naturelle à prévaloir aujourd'hui dans toutes

les branches de la biologie , et la conception qui place, au point de vue de la philogenèse, l'origine des sentiments esthétiques dans l'instinct sexuel a rallié de nombreux philosophes.

Si d'autre part nous considérons le mode d'apparition du sens poétique chez l'individu, nous sommes appelés à reconnaître qu'il se produit une « montée de lyrisme » au moment où se développe l'instinct de la sensualité. Les langueurs vagues de la puberté naissante se traduisent par une tendance bien marquée au sentimentalisme, et cette tendance même cherche à se donner essor bien souvent sous la forme d'élucubrations poétiques. Ils sont rares, les amoureux de la première jeunesse qui n'ont point taquiné la Muse.

Ferrero admet très nettement que le substratum de toute création lyrique est dans l'instinct primitif d'amour, et il va peut-être un peu loin, il est vrai, en affirmant que la sensibilité génésique de la femme met celle-ci en état d'infériorité par rapport à l'homme au point de vue des productions d'art. Les notions qui précèdent n'en restent pas moins légitimes dans leur ensemble et peuvent jeter quelque jour sur la relation énoncée plus haut.

Quoi qu'il en soit, les dégénérés à tendances sexuelles sont souvent doués de facultés brillantes au point de vue spécial qui nous intéresse. Leur art est le fruit de leurs instincts, qui éprouvent un besoin d'étalage; et cet étalage sert à son tour ces instincts eux-mêmes en les renforçant. Il y a donc échange de bons procédés entre l'anomalie de leurs tendances sexuelles et l'élucubration de leur imagi-

nation maladive. Pour avoir des sensations neuves, ils vont souvent les demander au poison des fleurs vénéneuses. Pour éprouver des jouissances inédites, pour sentir un frisson nouveau, ils se complaisent dans les situations extraordiuaires et trouvent dans ces situations mêmes de quoi imprimer à leurs œuvres un cachet spécial. Malheureusement, ils n'ont le plus souvent de l'artiste que les qualités de surface; et si leurs tentatives confinent à un idéal de beauté , leurs productions sont empreintes fréquemment d'une faiblesse et d'un mauvais goût qu'on ne peut contester.

Un certain nombre de sujets, appartenant d'une façon bien nette au cadre que nous désignons, ont été à la fois célèbres par leurs exploits et connus dans le public pour leurs poésies.

Le marquis de Sade, qui fut un dégénéré inverti de bien triste renommée, fut aussi un poète de quelque mérite. Il partagea sa vie entre la prison et les débauches sanglantes que l'on sait, pour aller finir ses jours à Charenton, où il entra le 26 avril 1803 par ordre de l'Empereur, et où il mourut en 1814 après onze années d'internement. Sa littérature est aussi extravagante que ses actes. Des scènes éroticosanguinaires y sont dépeintes avec une insistance remarquable. Ce ne sont que tortures effroyables, cadavres sanglants, enfants mutilés, femmes égorgées, accumulations de crimes, de viols et d'incestes. L'Epreuve, comédie en un acte et en vers, fut saisie par la police en 1782; mais le Misanthrope par amour ou Sophie et Desfrancs, comédie en cinq actes et en vers, fut reçue d'une voix unanime au

Théâtre -Français en 1790 et valut à l'auteur ses entrées pendant cinq ans. L'Homme dangereux ou le Suborneur . comédie en un acte et en vers de dix syllabes, fut reçue au théâtre Favart la même année.

Oscar Wilde, qui fut arrêté en 1895 et convaincu de mœurs contre nature après un procès retentissant, jouissait déjà comme poète d'une réputation incontestée. Il avait publié Poems en 1881, et plus tard Of no importance an idéal husband.

Plus près de nous encore il serait possible de citer des noms ; mais nous croyons inutile d'entrer dans cette voie.

Les sujets atteints de psychopathies sexuelles ne sont pas légion au sein des asiles. Les psychopathes de l'amour physique , les invertis , les sadiques, les masochistes et les fétichistes y laissent pourtant çà et là quelques impressions formulées en vers. Telles sont les exhortations significatives qu'une lesbienne, qui signait « Minerve », adressait à sa favorite :

Aimer ne suffit pas. il faut savoir le dire Autrement qu'en œillade, autrement qu'en sourire; Il faut savoir oser quand l'autre n'ose pas. Vers un cœur amoureux tenter le premier pjas; Sinon, vous risquerez de rester solitaire. Imitez cet exemple et cessez de vous taii-e1.

Mais ce sont le plus souvent les érotomanes , les 1 Communiqué par Sérieux.

LES DEGENERKS SUPERIEURS 215

psychopathes de l'amour moral, qui disent à la Muse leurs chastes espoirs et leurs platoniques visions. Voici un sonnet dune venue assez poétique :

Puis-jc approcher de toi, céleste créature, Pour laquelle un amour insensé me torture ? Puis-je, moi } vil mortel, apparaître à tes yeux, Ange si pur. â loi, dont la place est aux deux?

Ne souillerais- je pas ta divine nature,

En osant a ton corps demander la pâture,

Et n'est-ce pas à toi me montrer odieux,

Que te vouloir si jeune à moi, qui suis si vieux ?

Pourtant si tu daignais, ma Doua Sol rebelle,

Illuminer mon ciel pâli de tes regards,

Je in unirais à toi, par notre âme immortelle.

Si bien qu'à ton destin à tout jamais fidèle, Je te suivrais encore auprès des morts hagards, Si la Camarde, un soir , t'emportait sous son aile1.

Un pensionnaire qui vient de s'évader et de mettre ainsi les murs de l'asile entre lui-même et l'objet de ses rêves en exprime ses regrets :

Je suis ici de corps, vers vous par la pensée,' Mon cœur revoie aux lieux où je vous ai laissée. De mon amour pour vous je sens croître V ardeur : Il m'est d'autant plus cher qu'il fait seul mon mal-

[heur.

1 Collection de l'asile de Marseille.

Sans mon évasion, je pourrais en silence Contempler ta beauté, jouir de sa présence; Mais loin d'elle, au tourment d'un amour sans espoir Se joint encor celui de ne jamais la voir.

Soyez bénie, 6 vous dont la seule pensée

Suffit pour consoler mon âme délaissée!

Vous revoir est le vœu que je fais tous les jours:

De loin, comme de près, je vous aime toujours1.

Le même dit ailleurs :

J'ai chanté ce jardin, j'ai vanté ces bouquets Que l'art a rassemblés en d'aimables bosquets; Mais des nombreuses fleurs que cet espace enserre La [Aus belle à mon goût ne vit pas dans la serre: Heureux son possesseur-!...

Et ailleurs encore :

...De la revoir je meurs d'envie, Et je demande au ciel de prolonger mes jours; Mais il lui plaît, hélas ! d'en arrêter le cours. Je touchais au bonheur : je regrette la vie2.

Au groupe des dégénérés supérieurs appartiennent, comme nous l'avons dit, certains « fous moraux ». En élargissant cette donnée, bien des psychologues ont tenté de généraliser la « folie

1 Cité par Sentoux.

* Ibid.

3 Ihid.

morale », et d'y faire entrer tous les criminels. Nous n'avons pas à juger ici cette question de doctrine ; mais nous devons citer quelques faits tendant à fournir la preuve des tendances artistiques chez nombre de détenus, et à montrer en particulier, contre toute attente, la présence bizarre des goûts poétiques chez les représentants du crime.

Il est un poète de l'antiquité qui vécut sous la couronne d'un empereur. Poète de quelque talent, empereur de triste renommée, Néron était fils du plus méchant homme de son siècle, et de la femme la plus impudique de Rome. Sa sensibilité, d'une remarquable complexité , devait favoriser du même coup des extravagances d'une cruauté innommable et des tendances poétiques qu'on ne peut contester. Sa vie n'est qu'un tissu de monstruosités. Il fait emprisonner son frère ; il fait tuer sa mère ; il répudie son épouse ; il tue d'un coup de pied sa concubine ; il sacrifie les chrétiens aux bêtes et ordonne l'incendie de la ville. Mais il contemple ses funestes exploits en dilettante amoureux de son art. C'est en disant ses vers qu'il s'adonne aux plus invraisemblables débauches. C'est pour les lire qu'il monte sur les planches , comme un histrion. C'est en vue d'éclairer les abords d'une fête artistique qu'il fait enduire de poix les corps de ses victimes pour servir de torches dans les jardins de son palais. C'est une lyre à la main et chantant un hymne, qu'il voit périr dans les flammes la Rome capitale du monde.

Cet exemple historique est trop bien connu pour nous arrêter. Mais de nos jours la littérature des

détenus a été çà et là recueillie par divers auteurs, et il convient d'en citer quelques menus passages. Dans ses Souvenirs de la petite et de la (fraude Roquette, l'abbé Moreau rapporte l'histoire d'un de ces malheureux qui s'excuse d'être né poète :

Puisqu après Michel- Ange on fait de la sculpiture , Puisqu'après Raphaël on fait de la peinture , Et puisqu après Mansard on construit des maisons, L'on ne peut point trouver de mauvaises raisons Pour empjêcher l'auteur que son ardeur entraine De suivre, autant qu'il pteut, notre grand La Fontaine1.

Dans ses ouvrages sur l'Homme criminel et sur les Palimpsestes des prisons, Lombroso cite également de nombreux extraits de poésie. Un prisonnier fait son examen de conscience , sans en éprouver de remords bien cuisants :

Oui, selon les tempéraments .

On a des ardeurs par moments :

Chacun les' siennes.

Moi qui ne suis pas de carton, .Lai beaucoup trop aimé, dit -on,

L es Pa ris ie n n es - .

Un autre, au contraire, exprime son dégoût de lui-même :

77 est de ces instants dans lesquels le cœur monte A la gorge: on voudrait alors, dans un hoquet,

1 Cité par l'abbé Morbau.

* Cité par Lombr«i-

Vomir ce cœur fumant bien loin sur le parquet,

Tant il vous fait souffrir et vous cause de honte! Pourquoi ne peut-on pas , comme un bras gangrené , Lorsque Von souffre trop, amputer ce viscère, Et jeter au charnier ce morceau délétère Au fond duquel le mal qui vous torture est né1?

L'étude de Ferri sur les Criminels dans l'art apporte aussi quelques documents. L'auteur y reproduit en particulier une pièce de vers assez joliment tournée, qu'écrivit un détenu pour un enfant dans son berceau :

De la lampe nocturne un rayon incertain Tombe; en son pur sommeil il dort, le chérubin. La bouche est entrouverte, on dirait une fraise , Une fraise qui vous demande qu'on la baise. Les perles de ses dents, son visage mignon. Son petit corps tout rose et blanc, et son bras rond , Et son amour de main que troue une fossette, Son haleine embaumée , en font une fleurette. Et je songe qu'un jour , fjur, innocent aussi, Un jour qui n'est pas loin de moi. je fus ainsi. J'aimais ma mère, Dieu, mon père, ma poupée; Je rêvais paradis et la folle équipée Des anges y montant sur des chevaux de bois. Mon front, pâle à présent et sombre , je le vois Pareil à celui-ci, tout limpide et tout rose. Dors, chérubin, va! Dors! le tourbillon morose Des tenaces soucis et des chagrins cuisants Assez rite viendra désenchanter tes ans;

1 Ci lé par LoMBROSO.

Tes jouets préférés auront les yeux mobiles;

Tu seras prisonnier des foules imbéciles ,

Ou leur idole. Il te faudra, pour ton plaisir ,

De l'or ou de la science, afin de découvrir

Les secrets insondés de la vie; ou la gloire

Hantera ton cerveau d'une fièvre illusoire,

Décevante le soir, souriante au matin.

Dors, cher petit enfant! l'éclat pur de ton teint

Disparaîtra flétri par les vents de la vie;

Que ta mignonne bouche, ignorante, sourie ;

Souris à ton jouet paré de cent vertus,

Souris à l'ange auquel je ne sourirai pAus ;

Des hommes, du savoir, tu verras la misère,

Et quand tu seras chauve ainsi que l'est ton père,

Tu sauras, parmi tant d'indices décevants,

Qu'en somme il n'en est qu'un, appris à nos dépens :

Que nos jours sont tissés de joie et de souffrance .

Que l'une et l'autre sont de même provenance :

L'amour; et sage et fou, notre sort incertain

Est tout entre les mains de l'aveugle destin*.

Des criminels demeurés célèbres ont dit en vers leurs exploits.

Sellier, qui fut guillotiné avec Allorto en 1889 à la suite de l'assassinat d'Auteuil, a laissé des adieux en vers qui témoignent d'un sens moral irrémédiablement atrophié :

Allorto, lui, c'est un' canaille.

C'est vrai que j'suis canaille aussi; Mécréant, c'est un rien qui vaille.

On dit que je l'suis autant qu'lui.

1 Cité par Fekké.

L'plus chouett' des (finit' c'était Cat'lin, Qu'avait pas pour deux liards de vice; Mais il n'a pas été malin 1)' s'èt' fait cliopcr par la police.

Il en a pour vingt ans d' Nouvelle.

On n'en r 'vient pas de c' pat' lin-là ; Mais on part avec sa damzelle , C'est tout c qu'y faut pour viv' là -Las.

Tout corn' Bihi et Allorto .

Et Mécréant , quoiqu' ça le r'bute , Nous faudra aller sur la hutte Porter notre poire a Chariot.

Les amincit' et leurs gigolettes , Ceux de Bel' ville et d' la Vile t te , Viendront nous voir coupjer V sifflet, Si ça leur fait pas trop d'effet.

Aurait fallu cramser en chœur Tous les quatre ? en frèr: ', en amis.

On se s'rait fait faucher d' bon cœur : On ne meurt qu'un fois dans sa vie1.

Menesclou , ce misérable qui violait et tuait les petites filles, a laissé une preuve écrite de son crime après l'avoir nié de vive voix :

Je l'ai vue, et l'ai prise :

Je m'en veux maintenant.

Mais la fureur vous grise, Et le bonheur n'a qu'un instant-.

1 Cité par Lombhoso.

2 Ibid.

Lacenaire a laissé plusieurs poésies dont lune rappelle son arrestation :

Maudissez-moi, j'ai ri de vos bassesses, J'ai ri des dieux par vous seul inventés; Maudissez-moi , mon âme sans faiblesses Fut ferme et franche en ses atrocités.

Pourtant cette âme est bien loin d'être noire. Je fus parfois béni des malheureux ; A la vertu si mon cœur eût pu croire , y en doute: \ pas , j eusse été vertueux.

Bien fou. ma foi ! qui sacrifie Le présent au temps à venir!

Tout est bien et mal dans la vie , Le chagrin succède au plaisir.

Contre le sort en vain on lutte:

Amour, richesse n'ont qu'un jour ,' Ce qui vient au son de la flûte S'en retourne au bruit du tambour.

La faim rend un homme excusable ; Un pauvre de grand appétit Peut bien être tenté du diable.

Mais, pour me voler mon esprit , E tes -vous donc si misérable?

C'est vraiment avoir trop bon cœur De remplacer le vrai coupable Et. sans avoir été l'auteur, D'être l'éditeur responsable1.

1 Cité par Vigek.

LES DÉGBNERES SUPERIEURS 223

Les femmes peuvent d'ailleurs trouver place ici. De célèbres empoisonneuses ont laissé quelques jolis vers. Marie Gapelle et Rachel Galtié peuvent en témoigner.

Pour avoir empoisonné son mari avec des gâteaux arséniés, Marie Capelle, femme Lafarge, fut condamnée aux travaux forcés à perpétuité après exposition sur la place publique de Tulle en 1840. Dans sa prison , elle écrit sur l'album dune de ses amies :

Sur ton album, douce Flavie , Tu veux que j'écrive des vers.

Ne sais-tu pas, gentille amie , Que ma voix, mourante et flétrie .

N'a plus d'écho dans V univers?

Ne sais-tu pas. belle imprudente .

Que. si ma paupière mourante Tachait de pleurs ces feuillets blancs.

Mes larmes, brûlant chaque page .

Y traceraient un noir présage En hiéroglyphes sanglants?

Xe cherche donc plus dans mon âme Ces rayons de céleste flamme, Joycu.r soleils de jours meilleurs.

L'esprit meurt quand le c<rur succombe, Et déjà je suis dans la tombe, Dans la tombe de mes malheurs1.

Cité par Ri nk Charpbntibr.

Rachel Galtié, l'empoisonneuse de Saint-Glar, fit périr son mari, son frère et sa grand'mère. A la suite d'une expertise mentale de MM. Anglade, Pitres et Régis, qui conclurent à L'hystérie et à la responsabilité atténuée de l'accusée, elle fut condamnée à vingt années de travaux forcés par la cour d'assises du Gers, le 30 octobre 1904. Elle eut l'audace de lier une intrigue dans la prison même avec un détenu, et composa cet acrostiche sur son nom :

Ah! il nous faut, vois-tu, l'hymen de deux pensées. Les soupirs étouffés, les mains longtemps pressées, Baisers et parfums purs, enivrante liqueur, Et tout ce qu'un regard dans un regard peut lire , Retrouver la chanson de cette douce lyre, Tout... si tu veux aussi le chemin de ton cœur*.

Honorine Mercier, qui fut l'auteur du crime de Villemomble en 1884, et que les experts durent déclarer irresponsable d'ailleurs, en raison de ses idées délirantes, fit, en dépit de son instruction rudimentaire, un très long poème qu'elle dédia au docteur Arnaud. Elle y donnait une description du " monde des abîmes » dans lequel elle se croyait transportée en vertu d'un délire mystique avec craintes de persécutions. S'adressant au savant qui sonde l'inconnu, elle dit :

Apjprends, écoute et crois... J'apporte du nouveau. Qui pouvait se douter qu'il existait un monde Sans limite, effroyable et plus triste que l'onde,

1 Cité par René Charpentier.

LES DÉGÉNÉRÉS SUPÉRIEURS 22o

Un enfer innomé que nul ne peut comprendre Si le Ciel ne permet qu'il y puisse descendre ?

Elle se voit d'abord tournoyant dans l'espace :

En vain je recherchais la moindre aspérité.

Un point d'appui quelconque en mon anxiété,

Un rien, je ne sais quoi, mais qui puisse saisir

Cet infernal bourreau qui me faisait mourir

Mille et millier de fois sans expirer pourtant.

En vain je criais grâce,' en vain je suppliais

Le Dieu du firmament, ce Dieu grand que j'aimais.

Sa mère lui apprend alors qu'elle est dans le monde des abîmes :

C'est l'endroit le plus triste, aussi le plus horrible,' L'enfer que l'on dépeint n'a rien d'aussi terrible.

La solitude ajoute à l'horreur du supplice. Nul ne peut y causer ni vider son calice, Puisqu'il est éternel; l'espérance a donc fui De ce gouffre appelé l'abîme de l'ennui.

Ailleurs elle fait une description détaillée des lieux :

L'abîme cahotant est un mont fait de rocs. On le gravit courant, heurté de roc en roc,

Or ce tourment s'accroît par une vue qui blesse : C'est celle d'un dragon, sorte de monstre ailé, Qui fougueux vous emporte a ce char attelé.

// monte et puis descend en bondissant, rapide, Sur ce mont suspendu dressé parmi le vide. Cette course insensée ne peut se ralentir, Car un funèbre glas hurle le mot : Partir. Partir! . . . Ah ! oui, partir ! sans s'arrêter jamais1.. .

Pico-, dans son étude sur la Poésie des détenus, conclut que cette dernière, toujours née dans un organisme faible , exagère encore ses défauts sous l'influence d'un milieu qui dépoétise, d'où l'élaboration artistique limitée, l'éternelle enfance et les vagissements de cet art qui chante fréquemment le blasphème , le vice et l'abrutissement. Cette opinion est généralement exacte, et l'œuvre des prisonniers ne s'élève que rarement au-dessus de la médiocrité.

Nous allons pénétrer dans un domaine bien plus pauvre encore, en abandonnant le territoire des dégénérés supérieurs pour celui des esprits débiles.

Les idiots et les imbéciles n'écrivent guère. Leur langage est resté trop rudimentaire , et le symbole du mot ne fixe pas chez eux la pensée. Leurs facultés musicales sont plus développées que leurs qualités littéraires, parce que la valeur symbolique des sons est plus vague et n'atteint pas un degré de différenciation aussi net dans l'expression du sentiment et surtout de l'idée. Les esprits simple-

1 Cité par Vigkn.

2 Pico,. la Poesin dei detenulti. [n-8«, Terranova, 1892.

LES DÉGÉNÈRES INFÉRIEURS

ment débiles <»nt au contraire des prétentions littéraires fréquentes et l'on pourrait presque dire spéeifiques. Ce sont eux surtout qui remplissent les asiles à profusion de leurs écrits, soit en vers, soit en prose, absolument comme ils prodiguent leurs inventions, leurs découvertes et leurs théories, toujours marquées d'une puérilité vraiment caractéristique. Leur fécondité en toutes choses est inépuisable et désespérante de faiblesse.

En matière de poésie, les débiles se livrent le plus souvent à de simples incohérences vaguement rythmées et coupées d'assonances. Dans leurs productions les moins détestables , la rime est pauvre , le mètre ignoré, et le bon sens à peu près absent. Ici, l'état de la mentalité intervient bien pour provoquer chez des ignorants et des illettrés l'idée de s exprimer en vers; mais la valeur de la production n'en est pas augmentée : elle est faible invariablement. Presque toujours, le sujet est burlesque de prétention ou d'insignifiance. A côté de platitudes, les débiles exercent leur verve sur les problèmes les plus insondables, se payant de mots, alignant les phrases , et rendent manifeste au moins affiné l'indigence de leur dialectique et la pauvreté de Leur jugement. Les événements politiques et les préoccupations d'ordre social ont aussi pour eux un attrait tout particulier.

Un malade cité par Yigen expose ses principes et ses opinions :

0 mortels qui trônez dans les frasques du monde. Pensez-vous que. devant l'auguste humanité,

Votre vie en cent ans n'est pas une seconde

En face du néant et de l'éternité?

A quoi vous serviront vos vains titres de gloire,

Vos somptueux salons, ces palmes de victoire.

Si vous n'avez vécu comme un stoïcien

A servir le pays, à pratiquer le bien,

A donner l'instruction saine à nos prolétaires ,

A traiter tous mortels comme vos propres frères?

Car si nous sommes nés . c'est bien pour nous aimer,

Nous aider, ?ious connaître et pour nous estimer.

Où sont donc les Titus et les Vincent de Paul, La Tour-d'Auvergne, la Thébaïde et saint Paul? Lors donc que vous sentez qu'un vieux pouvoir

s'écroule, Votre épiderme sent fleurir la chair de poule. Vos cris d'aigle de mer, dans vos méchancetés , De nos républicains ne sont plus redoutés. Mais qu'on le sache bien, des hontes éternelles Couvriront a jamais ces traîtres, ces rebelles1...

C'est un tison de banalités qui se continue en plus de deux cents vers sur ce ton prétentieux. La même faconde prêcheuse et puérile s'exerce avec les mêmes soucis de politique et de moralité dans ces platitudes rimées :

Bravo! La République, en brisant ses entraves, De la réaction narguera les conclaves.

1 Cité par Vige

La famille augmentant grandira dans l'aisance,

Par un travail actif, pleine de vigilance

Et de fraternité; car son instruction

Du vrai, du beau, du bien aura la notion.

L'école n'aura plus cet air de pédantisme

Qui répandait en grand la fleur du mysticisme.

En plus, elle enseignait à côté de cela

Les fourbes attributs du cruel Loyola.

On nous dépeint la hutte où le pauvre en guenille Manque souvent de pain pour nourrir sa famille. Cela navre le cœur à tout homme de bien. A tout déshérité sachons tendre la main. Rappelons- nous le Christ prêchant son Evangile, Et tâchons d'employer V or qu'un bon cœur distille. Sachons par nos vertus donner de bons exemples, Instruire l'ignorant dans l'école et les temples, Afin que tout mortel, dans la création. Puisse éviter le mal de la corruption l.

De loin en loin on peut découvrir une pièce k peu près sensée et d'une poétique presque rigoureuse. Les vers que voici sont au moins lisibles:

J'ai déjà vu passer bien des gens et des choses

Dans mon étroit chemin; J'ai déjà vu s'ouvrir et fermer bien des j'oses

Dans mon petit jardin.

J'ai vu l'aveugle mort frappant en insensée Et brisant le plus fort ;

1 Cité par Vjgi-n.

J'ai vu la pauvreté de partout repoussée, Et j'ai pjleuré son sort.

Mon âme cependant n'a point la plainte amère

Qui ne console p^as; Et mon cœur sans regret délaisse l'éphémère

Et les Liens d'ici-bas.

Il faut à sa grandeur un avenir pjlus stable ,

Un idéal plus sur; A son besoin d'aimer un ami véritable

Plus fidèle et plus sûr1.

Le sonnet suivant a des mots sonores , des vers harmonieux parfois; mais la pensée se trouble singulièrement au dernier tercet :

On a dit que parfois, dans nos vicissitudes, Le chagrin ambiant nous avait rendus fous. Pourtant . nous qui sou ffrons , fiers et sombres Latudes . Espérons vivre encore en des rêves plus doux.

Le mal qui vient nous poindre et trouble nos études.

Glisse en s' insinuant pour arrivera nous.

Il en est ainsi sous toutes les latitudes;

Nous sentons dans nos chairs entrer, comme des clous,

L'àpreté des dégoûts, la rancœur des névroses: Et, sans nous appliquer à rechercher les causes, On nous voit quasi choir et confirmer le sort.

Les chemins du penseur aux bordures si belles Sont cependant toujours ouverts aux plus rebelles, Et c'est victorieux qu'il entrevoit la mort1.

1 Communiqué par Levassort.

2 Cité par Wahl.

Mais voici où toute pensée semble disparaître dépit (1 Un rythme observé et d'une rime presque suffisante :

La vie de srs beaux jours laissait l'âme mourante. De Vantante ri, exil pleurant ses longs regrets, A Venfant tout ravi de la voir consolante, Dès que sa voix parlait au chant qui la berçait. lîlossri- des jours enfin dans son isolement Que déserte son cœur d'amour inconsolable, Elle songe à revoir quelques jours en aimant. Dans l'être qui s'endort, un peu du misérable. Mais sa vie n'est pas là, qui s'est endolorie De peines sans répit contre le vif espoir Dont tout s'armait en elle avec un pur défis.

Nous épargnerons au lecteur une plus longue série d'incohérences et d'absurdités. Les exemples que nous venons de citer suffisent amplement à spécifier l'œuvre poétique des dégénérés inférieurs : elle reste invariablement dans l'indigence ou la nullité.

La dégénérescence mentale n'est qu'un état constitutionnel : mais elle favorise souvent l'éclosion d'épisodes morbides qui peuvent d'ailleurs survenir en dehors même de son iniluence et qui constituent d'une façon plus particulière les états de folie.

1 C.ilt'- par YVaiii.

Les productions littéraires sont notablement accrues dans certains d'entre eux, dans ceux en particulier qui s'accompagnent d'éréthisme psychique. Nous prétendons désigner surtout les états d'excitation maniaque proprement dits, et ceux qui surviennent symptômatiquement dans certaines névroses, dans certaines intoxications et dans la paralysie générale au début.

De tous les états de maladie mentale, c'est assurément la folie à forme maniaque qui produit le plus ordinairement la suractivité intellectuelle dont il est question. Toutefois les maniaques n'écrivent pas à la période aiguë. Il semble que ce moyen soit trop lent pour manifester alors leur activité nerveuse. Ce n'est qu'à la période prodromique ou lorsque l'agitation a perdu de son intensité que ces malades confient à la plume leurs pensées et leurs impressions.

Quoi qu'il en soit, tous les auteurs qui ont décrit cette forme morbide s'accordent à constater que chez de pareils sujets la mémoire est plus prompte, l'imagination plus vive qu'à l'état normal.

Pinel, après avoir fait observer que les accès de manie semblent quelquefois porter l'imagination au plus haut degré de développement et de fécondité, raconte l'histoire d' « un malade qui, pendant son accès, discourait sur les événements de la Révolution avec toute la force , la pureté et la dignité de langage qu'on aurait pu attendre de l'homme le plus profondément instruit et du jugement le plus sain... Dans tout autre temps, et dans ses longs intervalles de calme, c'était un homme ordinaire ».

Marcé rapporte l'observation d'une jeune femme qui était d'un esprit cultivé, mais d'une intelligence ordinaire, et qui, pendant le cours d'un accès maniaque, avec prédominance d'idées de jalousie, <( écrivait à son mari des lettres qui, par leur éloquence , par le style passionné et énergique , pouvaient être placées hardiment auprès des pages les plus brûlantes de la Nouvelle Héloïse. Une fois l'accès passé, les lettres redevenaient simples et modestes, et jamais, en les comparant aux autres, on eût cru qu'elles provenaient de la même plume. »

Moreau de Tours dit avoir observé, pendant près de deux ans, <> un jeune homme appartenant à une famille dans laquelle les hommes d'intelligence sont communs, et qui était tombé tout d'un coup, sans cause appréciable, dans l'excitation maniaque. Plusieurs jours avant et plusieurs jours après l'accès, il passait une grande partie de la journée à écrire et à composer des vers. Tous les sujets lui étaient bons, et il eût été difficile de trouver dans ses compositions les traces de l'état maladif d'où il sortait à peine, et dans lequel il devait retomber quelques jours plus tard. » Le même auteur raconte tout au long l'histoire d'une jeune excitée maniaque. Au début, « M"° X... s'animait plus que de coutume, et sans cause apparente; son visage se colorait, ses yeux devenaient plus brillants; elle semblait plus affairée, elle parlait beaucoup. Mais sa conduite était si parfaite d'ailleurs, ses raisonnements si justes. qu'on était à cent lieues de penser que tout cela fût le prélude d'une grave maladie. Bientôt la loquacité

ne connut plus de bornes, mais toujours sans incohérence, sans désordre réel des idées. Tout au contraire, Mlle X... s'exprimait parfois avec une véritable éloquence, un choix d'expressions remarquable. L'excitation devenant de plus en plus vive, la famille, alarmée, songea enlin à y porter remède... Lorsque nous vîmes M11" X... pour la première fois, continue l'auteur, nous fûmes vivement frappé de son état. On ne saurait, je crois, se faire une image plus parfaite de l'inspiration ou plutôt de la fureur poétique. Mlle X... passait la journée à écrire des vers sur une foule de sujets. Elle les écrivait avecune incroyable rapidité, sans hésitation aucune. L'agilité de sa plume ne pouvait suffire à l'abondance de ses pensées. La malade semblait plutùt écrire sous la dictée de quelque être mystérieux que d'après ses propres inspirations: c'est à peine, comme elle le disait elle-même, si elle avait conscience de ce qu'elle faisait. Son écriture, naturellement fort correcte, était à peu près indéchiffrable, et. en se relisant, le sujet semblait plutôt réciter de mémoire que d'après les caractères hiéroglyphiques tracés sur le papier. Dans son état de calme, il lui était presque aussi impossible qu'à toute autre personne d'y rien reconnaître. Ces vers sont loin, assurément, d'être irréprochables sous tous les rapports : on y remarque beaucoup d'emphase, d'exagération; les

néologismes abondent mais il s'en rencontre aussi

qu'un véritable poète ne désavouerait pas, et qui sont frappés au coin d'une justesse et en même temps d'une originalité d'expression et d'idée extraordinaires. M1U X... était tellement dominée par le

LA POÉSIE CHBZ LBS POOS 235

besoin d'écrire, qu'à défaut de papier, de plumes et d'encre, elle faisait usage de tout ce qui lui tombait sous la main, de chiffons, de feuillets arrachés à des livres, d'ardoises, de tessons d'assiettes, de morceaux de charbon, de craie et de bouts de bois. Enfin, ayant été mise dans l'impossibilité absolue d'écrire d'une manière quelconque, la malade s'en consola en prenant la résolution de ne parler qu'en vers. Et en effet c'est en vers, ou plutôt en prose rimée, qu'elle répondait, le plus souvent, à nos questions

Plus près de nous, Régis- rapporte l'histoire d'un excité maniaque qui vivait en 1882 à l'asile Sainte- Anne. Cet individu, d'une instruction très rudimentaire, puisqu'il exerçait la profession d'employé tailleur, s'intitulait comte de Swedenborg . Il se croyait à la fois ministre des affaires étrangères, président de la République et prince héritier d'Autriche. Dominé par une surexcitation cérébrale incoercible, dit l'auteur, « il écrivait toute la journée, sans s'arrêter un instant, produisant chaque jour la matière d'un véritable volume. Bien qu'auparavant il n'eut jamais songé à joindre deux rimes à l'état de santé, la plupart de ses écrits pathologiques étaient en vers, tracés d'ailleurs au courant de la plume et avec une rapidité inouïe. » Voici une lettre que ce malade adressait à Emile Augier, et que nous nous permettons d'extraire de l'intéressante publication du professeur de Bordeaux. Dans

1 Morbau de Tours, la Psychologie morbide, p. 423-427.

2 Régis, les Aliénés peints par eux-mêmes [L'Encéphale, L882-

cette lettre, qu'il signe « comte de Swedenborg », le postulant charge Emile Augier d'obtenir pour lui à l'Académie française le siège d'Auguste Barbier.

77 est au monde un homme, à la plume facile. Ecrivain de talent, un prosateur habile, L h on neur person n ifié. A ussi l'A cadcmie Lui a ouvert ses bras. Moi qui n'ai pour bagage Qu'un seul bouquin de moi, et pose en historien, Moi qui suis de Paris, mais un vrai Parisien. Je voudrais vous charger d'un tout pjcfit message Auprès des Immortels. Entrouvrez-moi la porte, Je ne suis pas bien gros. Un modeste fauteuil, Celui du bon Barbier, ferait bien mon affaire. Demandez-le pour moi. Votre bagage est riche, Moi je n'ai presque rien. Demandez à Labiche, Son théâtre est complet. Si cela peut suffire Pour être parmi vous, vrai, je vous ferai rire^ .

Dans la période d'excitation de la folie circulaire ou folie à double forme, les écrits présentent les mêmes caractères que dans l'excitation maniaque simple. Chez la plupart des sujets, la phase d'agitation se manifeste par un besoin d'écrire, comme s'ils avaient médité ou conçu quelque chose d'important pendant leur phase dépressive.

Une malade de Sentoux changeait alors de personnage, de condition, et de sexe même, du jour au lendemain. Tantôt fille de sang royal et fiancée à un empereur quelconque, tantôt plébéienne et

1 Cité par Hhgis.

démocrate, aujourd'hui mariée et enceinte, demain encore vierge, il lui arrivait aussi de se prendre pour un homme. Elle se figura un jour qu'elle devait être un prisonnier politique d'importance; et dans cette conviction elle composa les vers que voici :

Lorsque dans ma cellule, où parfois je sommeille,

Un doux songe embellit les heures de ma nuit,

Souvent la liberté de mon rêve m'éveille :

« Suis-moi, je te fais libre! abrité sous mon aile,

On ne pourra ravir à ta mère son fruit! »

Mais moi, faisant effort, je repousse son zèle :

« Mon Dieu! je ne veux pas être libre à tout prix;

Mon sort est magnifique, il est digne d'envie.

Je veux encor des fers, des fers toute ma vie.

Je veux souffrir, je veux mourir pour mon pays1. »

C'est surtout au moment critique de la transition que la verve est heureuse. Un jeune homme d'ailleurs fort instruit, qu'on dut faire soigner au pensionnat de l'asile de Marseille pour une crise d'excit;ition maniaque consécutive à un surmenage, n'écrivit que des divagations pendant son accès. Mais il lit un recueil de vers assez bien tournés avec une facilité remarquable et une rapidité surprenante durant le laps de temps où il passa de l'excitation à la dépression. Un malade de Charenton, atteint de folie circulaire, dut subir de nombreux internements successifs. Chaque fois que l'excitation débutait ou qu'elle s'atténuait pour se transformer en mélancolie,

1 Cité par SbntOUX.

l'inspiration prenait son essor. Un jour il donne cette réponse au docteur qui fait son éloge :

Vous m'appelez Anacréon.

Je n'atteindrai jamais sa gloire :

Elle lance un trop beau rayon.

Je n'use pas d'une écritoire ; Un bout de mine est assez bon.

Près du coursier de l'Hélicon Mon -insuffisance est notoire : Je ne suis qu'un àne à crayon1.

Une autre fois , il sent poindre le découragement :

J'ai consulté l'oracle, et l'oracle est muet; Je vais abandonner mon ouvrage incomplet. Je n'aurai fait ainsi qu'imiter la nature. Qui laisse si souvent sans fin mainte aventure-.

Mais il demande à la Muse un remède efficace contre la tristesse :

Qui sait de r/uels soucis est formé le nuage

Dont s'assombrit un front? Sur un jeune visage.

Au milieu des plaisirs se peint la gravité:

Ma bouche est sans sourire, et mon (vil sans gaîté.

David avec son luth calmait une folie;

Va, mon vers, dissiper une mélancolie .

Ou bien encore il fait son propre examen men-

1 Collection de la Maison nationale de Charenton,

2 Ibid.

3 îbid.

tal ; il se demande s'il n'est pas parfois le jouet d'un songe ou d'une illusion :

J'ai pendant plus d'un an, jeudi comme dimanche, Vu de mes propres yeux danser la Dame blanche; J'ai fait des vers pour elle, et prié le docteur De remplir auprès d'elle office de facteur. Aujourd'hui le docteur dit ne la pas connaître. C'est donc l'illusion qui Va fait apparaître? Une femme à ce point jamais neûl de beauté ; Je n'ai fait que rêver, je m'en étais douté1.

L'humeur hautaine, jalouse et hargneuse des malades atteints de folie circulaire, dans l'intervalle même des accès morbides, est relevée par tous les auteurs. Le sujet dont nous venons de parler en donne une preuve évidente dans les vers qu'il compose aux heures d'accalmie. Il affirme son « moi » et professe le mépris des grands :

Je me ris des honneurs que tout le monde envie; Je mépjrise des grands le plus charmant accueil, J'évite le palais comme on fait d'un écueil, Où, pour un de sauvé, mille qjerdent la vie.

Je fuis la cour des grands autant qu'elle est suivie: Le Louvre me parait un superbe cercueil: La pompe qui le suit, une pompe de deuil. Où charnu doit pleurer sa liberté ravie;

Loin de ce grand cercueil, loin de ce grand tombeau. En moi-même j'enferme un Empire plus beau: Rois, cours, honneurs, palais, tout est en ma puissance,

1 Collection de la Maison nationale de Charenton.

Pouvant ce que je veux, voulant ce que je puis. Et vivant sous les lois de mon indépendance. Enfin, les rois sont rois : je suis ce que je suis*.

Le riche surtout lui est odieux :

... Cependant un vampire aux mille tentacules. Depuis trois fois vingt ans. s'est abattu sur nous. -1 la faveur des lois de nos rois, .ses- émules, Ce ventre monstrueux s'est emparé de tout. Chacun se meut pour lui: et sept jours la semaine, C'est [jour lui qu'on travaille : à la ville, à la plaine, Il a la main partout. C'est pour ses dividendes Que siffle la vapeur de Dunkerques aux Lande*: Et quand le laboureur, qui nourrit dix enfants. Pour pjrix de ses siieurs reçoit en tout deux francs, Chaque jour, dans son lit, lui en porte cent mille. On peut, avec cela, élever sa famille.

Insensible à nos joies, il sourit à nos maux. Car ses jours de triomphe ce sont nos Waterloos. Ni son sang ni son nom ne sont de ce pays: Ces biens qu'il accapare, ce sont ceux de nos pères. Il vit dans des palais, et nous dans des tanières ; Maudit soit le chemin qui l'a conduit ici-!..

Sa satire grincheuse ne devait pas épargner non plus la maison où il fut si souvent détenu. En 1892 il parle ainsi de la Bastille de papa Carnot :

C'est une noble institution.

Où, moyennant rétribution,

* Collection de la Maison nationale de Charenton. « Ibid.

Monsieur Carnot prend en pension Les petits et les grands garçons

Qui ne savent pas leurs leçons Ou qui lorgnent les cotillons.

Monsieur le Préfet de police Y loge aussi certains oiseaux Sans consulter les tribunaux.

Même on dit que dame justice , Qui tape si dur sur les gueux, Lorsqu'il s'agit d'un gros bourgeois Ou d'un citoyen de renom, Qui peuvent payer la pension, Trouve une creuse cérébrale, Leur fait grâce de la Centrale Et les dorlote à Charenton, En attendant leur évasion, Qui regarde la Direction.

L'Esculape de la Maison. Moitié jésuit' , moitié maçon, Sans se donner le moindre mal, S'y fait une chaude toison.

Chaque année, au premier de l'an, Il attend un bout de ruban.

Allons, niions, monsieur Constansï Décorez tous ces charlatans.

Pour soigner deux ou trois gagas, Vous les traitez en vrais pachas.

Mais les extras se paient à part; Ne restez donc pas en retard, Et donnez a ce bon docteur La croix de la Légion d'iionneur.

Ces Dia foiras de la cervelle Aujourd'hui nous la baillent belle!

Maintenant, dans la Faculté, On se croirait déshonoré Si Ion s occupait de V arrière.

Ces anciens donneurs de clj/stères, Ces pourvoyeurs de cimetières, Veulent tous aller de l'avant!

Bagnes, prisons, bouges infâmes ,

Affreu.r cachots d'inquisition ,

Cimetières de la raison,

Où V homme honnête et travailleur

Est séquestré par des voleurs ,

Et gardé pjar des assassins :

Où le valet de bas étage

Sur le faible assouvit sa rage,

Qui donc ira vous purifier?

Qui donc mettra fin a vos crimes,

En vous arrachant vos victimes ?

Bon Dieu du ciel, en qui j'ai cru,

Si tu voyais ce que j'ai vu!

Moïse, où donc est ta justice?

Où donc. 6 Christ, est ton amour?

Honte à vous tous, vils mercenaires !

Honte à la Chambre et au Sénat,

Complices de ces attentats !

Tu n'es qu'un nom, humanité,

Puisqu'on assassine mon frère.

Quand viendras-tu , fraternité?

Vos cartons sont remplis de mes humbles suppliques.

LA POBSŒ i II!./ LES i 243

Citoyen Président de la chose publique.

Du premier des emplois tu méritais l'honneur y

Mais les lambris dorés, les festins et les fêti

E moussent ta vertu et te font malhonnête :

Tu n'entends plus nos cris, tu ne vois plus nos pleurs.

Des hommes du passé la Loi pourrait suffire,

Si l'État dans tes mains était bien gouverné j

Mais de la course h l'or tes gens onj, le délire...

D'un amas de valets tu n'es plus que le maître!

Nos palais sont peuplés de mauvais serviteurs.

Pour payer 'les laquais les mille sinécures,

Dans les flancs du Trésor vous puisez sans mesure.

Pour vos cuireurs de vins et vos hâteurs de rôts .

Vous doublez nos sueurs, vous triplez nos impôts .

L'excitation maniaque proprement dite n'est pas la seule affection mentale qui soit susceptible de développer momentanément l'éréthisme psychique en général et les tendances poétiques en particulier. Les états similaires qui surviennent à titre d'épisode, au cours de divers états psychopathiques , méritent d'être envisagés dans le même sens.

L'excitation qui apparaît sous une influence toxique appelle une mention spéciale.

In alcoolique soigné par Régis lance à la Muse ce chaleureux appel :

C'était toi, douce Poésie, Objet de mes premiers serments.

Toi qu'on aime sans jalousie, Qui ne trompe pas tes amants!

1 Collection do la Maison nationale de Charenl<»n.

Poésie, ô toi que j'adore!

Viens me dicter des vers encore.

Sois ma maîtresse pour toujours!

Fais-moi par ta sollicitude , Dans le travail et dans l'étude.

Oublier mes vieilles amours l.

Puis il parle de l'inspiration dans un langage qui rappelle singulièrement celui de l'auteur des Méditations:

Demandez- moi plutôt comment la pâquerette Ouvre au soleil d'avril ses pétales d'argent, Comment le bouton d'or prend son reflet changeant } Comment après l'hiver fleurit la violette.

O [joète, tes vers naissent comme ces fleurs : Ils germent au hasard et n'ont pjour raison d'être Que le vouloir de Dieu qui tient à les voir naître, Et que toi qui fournis le rêve et les couleurs.

A l'oiseau voyageur ressemble le [joète. Sa demeure est ailleurs, et vers elle son vol Là-haut , en plein azur, plane au-dessus du sol: Dans son voyage saint il n'est rien qui l'arrête.

Quelle route suit -il? Il ne le sait que mal: Il ne la choisit point suivant sa fantaisie. Mais instinctivement . comme vers sa patrie , Dans un essor sublime il tend vers l'idéal-.

1 Cité par Vige!

2 Ibùl.

Un autre exerce sa verve en écrivant une ode pour le centenaire de Galderon :

0 maître , en ta course choisie, Traçant des rivages nouveaux } Coule ta large poésie Comme un /îeuve au./- profondes eaux.

Libre elle s'épanche, et son onde Révèle au regard gui la sonde, Dans son cours grondant ou serein, Plus de richesses merveilleuses Que Ceylan aux plages heureuses X'a de [jcrles dans son écrin1 !

Mais, comme on peut le penser, les chansons à boire sont un thème de choix pour tous ces malades. L'un, se croyant grand seigneur, exhorte ses hommes :

Je veux qu'on le verse . le vin,

Le vin de ma vigne féconde.

Je veux qu'on le verse à la ronde,

Et qu'à ma table tout le monde

Ait sa part du nectar divin.

Je veu.r qu'on le verse, le vin.

Allons, sortez donc du tiroir.

Gobelets d'or , d'argent, de cuivre!

Au seigneur Bacclius je vous livre .

Et veux que mon peuple s'eniv *e Du bon vin de notre terroir.

Gobelets, sortez du tiroir.

1 Cité par Vigen.

246 LA LITTÉRATURE POETPjl'E DANS LES MALADIES DE L'ESPRIT

0 mes gens, vous tous, hommes forts.

Buvez: le vin vous donne à l'âme Du feu. de F ardeur, de la flamme.

Et Von aime bien mieux sa dame.

Quand on boit -son verre à pleins bords. Allons, buvez donc, hommes forts!

Versez, versez le flot vermeil!

Versons jusqu'au bout, camarades !

Buvons tout à larg es rasades.

Quand nous serons las d'algarades, Xous nous livrerons au sommeil. Versez, versons le flot vermeil1.

Vn autre moins prétentieux fait à l'usage de ses pareils une Marseillaise... au vin:

Allons, enfants de la chopine , Le jour de rire est arrivé:

Pour boire l'absinthe surfine , Aijuns tous le coude levé.

Entendez-vous dans la buvette Du vin pur les adorateurs , Et dans les cafés des chanteurs Qui roucoulent des chansonnettes?

Dieu sauva Noé du naufrage Quand il noya le genre humain; ^ Voilà ce que doit boire un sage, »

Dit -il en lui donnant du vin.

Car d'après l'arrêt d'un tel juge.

1 Collection de Lasile de Marseille.

LA P0É8Œ I llh/ LB8 i OOS 247

Tous les méchants sont buveurs d'eau :

i bien prouvé par le déluge.

Buvons du vin jusqu'au tombeau .'

L'éréthisme svmptômatique de certaines névroses à répercutions mentales peut se traduire également par un débordement de littérature poétique. Les poésies tendres ou erotiques occupent plus particulièrement la verve de pareils malades. C'est ainsi qu'un hystérique cité par Vigen choisit dans ce cadre la presque totalité de ses sujets. Dans le Balcon à Tolède, il raconte:

Un jour que j'étais l'âme en peine.

Je vis sur un balcon s'asseoir

Une femme, un ange , une reine.

Alors je tirai sans surseoir

Des accords de ma mandoline,

Et lui dis: « 0 beauté divine,

Voulez-vous de moi pour amant,

Ou je meurs? — Mourez jjas , beau page ,

Attendez-moi quelques instants:

Alors vous serez, je le gage,

Le plus satisfait des amants1. »

Dans un Rayon d'amour, il dit encore:

Quand je te vois, mou bel ange adoré, L'amour fait tressaillir mon âme, Ma lèvre alors sur ton sein enfiévré Dépose un doux baiser de flamme.

1 Collection de l'asile de Marseille.

2 Cité par Vigen.

^1 moi seul appartient ton cœur:

Je l'aimerai la vie entière.

Rayon d'amour, douce lumière, Apporte-moi le vrai bonheur1 .

Une de ses pièces s'intitule même Hystérie :

0 ma charmante , L'amour te tente :

Es- tu contente De tes beaux jours?

Folles ivresses, Douces caresses, Fêtons sans cesse , Aimons toujours.

0 doux rêve Qui s'achève, Fille d'Eve, Tout pour toi !

Quand la fièvre Joint ta lèvre A ma lèvre,

Tout finit - !

Voici qui est encore de meilleure facture :

Vous m'avez oublié, ma mie, Certes depuis longtemps déjà;

Mais votre souvenir resta

Au fond de mon âme meurtrie.

1 Cite par Vigek.

2 Ihid.

LA POESIE CHEZ LES FOI - 2 i9

Malgré le tcmj>s qui s'écoula, Seul votre souvenir resta.

Combien de fois ai -je revu Le nid charmant de nos amours, Où tous deux nous avons vécu, Jurant de nous aimer toujours!

Cela dura quelques printemps.

Mais, hélas! il jj a Lien longtemps 1

Lise, Suzon, fleurs de jeunesse.

Amours qui n'ont duré qu'un jour.

Autant de jolies pécheresses Avec qui j'ai chanté l'amour!

Mais je pensais à vous quand même, Et dans l'amoureuse chanson.

Lorsque je leur disais : Je t'aime, Mrs lèvres murmuraient ton nom.

S'il vous plaisait , chère maîtresse, Revoir l'ami des anciens jours, Mon cœur déborde de tendresse Et veut chanter lliymne d'amour.

I^a nature est resplendissante , Les oiseaux peuplent les buissons:

Si mus le voulez, ma charmante, Comme à vingt ans nous aimerons1.

Les phénomènes congestifs qui s'opèrent dans l'intimité des tissus, au début de la paralysie générale, s'accompagnent ordinairement d'un état de surexcitation intellectuelle dont tous les auteurs font mention.

1 Collection de l'asile de Marseille.

Falret est un des premiers qui l'aient signalé : « L'intelligence, chez ces paralytiques au début, est surexcitée, dit-il. Ils acquièrent des aptitudes qu'on ne leur connaissait pas et qu'ils ne se connaissaient pas eux-mêmes. Leur mémoire avivée reproduit avec vivacité les souvenirs de leur enfance et même les faits récents qui se passent autour d'eux ou dans leur for intérieur. Leur intelligence, à la fois plus active et plus féconde, est dans une véritable fermentation d'idées, dont quelques-unes sont absurdes et irréalisables, mais dont les autres peuvent être utiles et applicables. »

Moreau de Tours dit également : « Tous les médecins savent que c'est précisément à une époque où telle personne avait montré des dispositions intellectuelles que rien n'aurait pu faire soupçonner auparavant , qu'elle a été frappée par la maladie : si c'est un homme d'étude , plus de facilité dans le travail habituel, de spontanéité, d'imprévu, d'originalité dans les idées, dans les conceptions, d'éclat dans l'imagination; si c'est un homme d'affaires, plus de capacité, plus de hardiesse dans les spéculations, plus d'assurance, de cette foi dans le succès si nécessaire pour mener à bien les entreprises difficiles... Tels sont, assez généralement, les phénomènes psychiques qui, chez un très grand nombre de paralytiques généraux, ont annoncé le prélude de la maladie. »

Régis1, dans un article spécialement affecté à la poésie chez les paralytiques généraux, expose les

1 Régis, Poésie et paralysie générale (L'Encéphale, p. 175, mars-avril J006).

mêmes bases : « Au début de cette terrible affection, dit-il, l'intelligence , avant de sombrer, jette souvent une dernière et vive lueur. Dans cette phase prodromique de dynamie fonctionnelle, les malades , poussés par une stimulation irrésistible , se mettent à produire, avec une abondance et une chaleur incroyables, des œuvres de toute sorte. Beaucoup de ces œuvres sentent déjà la démence imminente ; la plupart cependant ont quelque valeur, et, soit dans le choix du sujet, soit dans le caractère ultra expansif des sentiments , soit dans la vivacité de la forme et de l'expression, portent nettement l'empreinte de l'exaltation morbide qui leur a donné naissance. » Le même auteur rapporte à l'appui de son dire l'histoire d'un marchand de journaux, d'ailleurs fort illettré, dont les tendances poétiques représentèrent quasiment un des premiers symptômes de la maladie. Ce malheureux voulait acheter tous les terrains autour de Paris, depuis le Point-du-Jour jusqu'à Charenton , et y construire des maisons industrielles sur le rendement desquelles il abandonnerait quarante pour cent à l'Etat. Mais en même temps qu'il ébauchait ces idées de grandeur, il fut pris d'un tel prurit cérébral qu'il écrivit en peu de temps une infinité de poésies , pour la plupart d'un genre inférieur, mais dont quelques-unes sont assez piquantes. Voici une de ces chansons, qui, à défaut d'élévation et de noblesse, est tout au moins d'un ton enjoué :

Ce n'est pas la fortun qui m' gêne .

Ni la scienc' qui m' rend orgueilleu* ■■:

J'n'ai rien qu'un bon champ, qu'avec peine

J'cultiv', comme ont fait mes aïeux.

Or dans mon bien, Dieu leur pardonne!

J'ai vu des p'tits rôdeurs tantôt,

Qui venaient p/t-êt' ben un peu trop tôt

Voir si la récolte était bonne.

Mais pourquoi m'en embarrasser?

De grain mûri mon champ regorge.

Allez! enfants, chipjez mon orge :

Ça vient tout seul sans y penser.

Quand j'suis auprès de Marguerite, Que j'aime et qui m'aime en retour, Je sens mon cœur battre plus vite Et j'os' pas lui dir' mon amour.

Je me sens des frissons tout drôles.

J'voudrais parler et j'reste coi.

Marguerit' , voyant mon émoi, Me dit en haussant les épaules:

« Mais pourquoi donc t'embarrasser?

Parler d'amour est douce chose.

Un pjeu d' courage, et ptuis l'on ose : Ça vient tout seul sans y penser. >>

J'suis resté seul : les morts vont vite. Là-haut les vieux ont émigré.

Demain moi-même et Marguerite Irons chez V maire et le curé.

Et puis . à la saison prochaine, Faudra s'émoustiller un brin, Afin de trouver un parrain, Accompagné d'une marraine.

Mais pourquoi donc mf embarrasser

Pour un bébé tout frais, tout rose?

J'espère bien doubler ht dose :

Ça vient tout seul sans y penser.

Des gens a qui tout fait d' la peine Dis'nt, avec des airs mécontents .

Qu' j'ai fort d'user ma vie en graine , Et qu' j'aurai pas toujours vingt ans.

Eh! quoi, j'ai tort d'aimer tout V monde. De m donner tout V bonheur que j' puis, Et d' préférer à l'eau des puits Le vin de ma vigne féconde?

Laissons-les donc s'embarrasser !

Je jouis de ma belle jeunesse ; Bien plus tard viendra la vieillesse :

Nous avons le temps d'y penser1.

Mais il est plus intéressant de constater l'influence de la paralysie générale sur un esprit instruit et intelligent, en observant dans la poésie ellemême la ruine progressive de l'activité mentale. On peut suivre cette évolution chez un homme de lettres, ancien pensionnaire de Ville- Evrard. Au début, la pensée reste assez lucide. Dès les premiers jours, le malade s'indigne de sa situation :

Ne dites pas « oui » quand c'est « non » ; Ma chambre est un pur cabanon.

De la première à la dernière, Et de l'ultième à la première ,

1 Cité par Régis.

Je vois dans toutes vos maisons Des murs fermant les horizons*.

Il se fâche et profère des menaces :

Quel crime ai-je commis pour être solitaire? Je ne vois sous mes yeux que des fous torturés Et des brutes frappant leurs corps défigurés. Je n'ai d'autres recours que prier et me taire : Oh! Seigneur , si je vous ai toujours bien servi, Brisez /'asile infâme où mon âme agonise. Si ma captivité plus longtemps s'éternise, Que dois- je faire, 6 maître, en qui ma foi survit? J'ai , calme et réfléchi, supporté les injures De tous hs médecins liant ma volonté, Et je sens s'élever dans mon cœur irrité Une haine de fou pour ces docteurs parjures. Lâches! Vous ferez bien de ne pas provoquer D'un seul affront de plus ma fierté qui s'indigne; Car d'un seul de mrs poings, avec ma fort" insigne, Je ferais d'un seul coup votre tête craque

Sadressant au médecin, il rêve de carnage :

Je te ferai mourir, sitôt sorti, sais-tu, Comme un bandit gavé de constantes rapines. J<> te ferai râler dans un buisson d'épines Qui te lacéreront avec leur dard pointu; Enfin je t'étreindrai de ma rage à la gorge, Et in ne pourras pas, 6 vermine dégoût ,

tmmuniqué par Sbrii i \.

'■ Tbid.

Empêcher que ma main ne t'aveugle et f égorge. Car je t'étranglerai sans honte et sans dégoût. Sale et triste coquin qui toujours m'empoisonne, Crains fort que je t'empoigne et que ta tête sonne. S' écrasant à mes pieds et crevant d'un seul coup1.

La poésie suivante, un peu ultérieure et d'une toute autre allure, indique la conservation dune certaine cohésion mentale :

.h/ large roulis des carènes Préside un rythme très savant.

Je sais que ce n'est pas le vent :

C'est la musique des Sirènes.

Leur voix est telle qu'on dirait Des soupirs de brises calmées.

Ou des susurrements d'aimées Se confiant leur doux secret.

Et le charme de leur voix lente

Ajoute au mystère des flots,

A leurs soupirs, à leurs sanglots

Une magie ensorcelante ,

Qui nous fait voir leur corps charmants

Pâmés, 6 mer, sous tes caresses,

Et leurs cheveux en lourdes tresses

Mouilles de mille diamants.

Oh! charitables dont la bouche Me promet un mortel baiser , VOUS Seules pouvez apaiser A jamais mon désir farouche.

1 Communiqué par Sérieux.

Mes amis, ne m'attachez pas Comme Ulysse aux mâts du navire.

Vers leurs seins émus je chavire :

Je veux ni abîmer en leurs brus.

Et. bercé par leurs cantilènes , D'un rêve terrible et charmant Mourir , mourir exquise ment

De l'amer baiser fies Sirènes1.

Il y a encore de beaux vers dans la strophe suivante :

Tes bras sont les liens de mon humilité ,

Car je suis très petit dans ta main, 6 Madone!

Si jamais Dieu voulait que ton cœur m'abandonne ,

Je maudirais le Ciel, et d'un vol irrité

J'irais crever les yeux de l'immense clarté,

Planter un trait vibrant, soleil, dans tes paupières,

Et casser , Dieu cruel, avec de lourdes pierres

L'étincelant vitrail de ton ciel insulté.

Mais en te bénissant j'achève mes prières .

Car ta puissance, ô Vierge, est faite de bonté1.

Et dans cette autre un peu plus obscure :

Oui. je te veux planant les ailes toutes grandes Dans la splendeur du ciel, au-dessus des grands

[monts.

Pour voir s'évanouir, tant que nous nous aimons. Les banales gaités des folles sarabandes .

1 Communiqué par Skkihiw,

2 Ibid.

LA POÉSIE l HIV LES POUS

Et l'humai ne chanson que nous n'entendrons plus. Lors nous serons en l'air très pur où ne vont plus Les cris désenchantés de la douleur humain". Car mon ardent dçsir vers l'extase f emmène1.

Mais voici où la démence s'accuse d'une façon bien nette :

Oh! je voudrais en un miraculeux décor T'étreindre toute en la caresse mordorée Des foins coupés par la faucille, mer dorée Où nous endormirons notre amoureux essor, Tandis qu'en la futaie, à l'hallali du cor Qui Jjrame notre amour, barque désempjarée , Je traîne en trémoli ma plainte de ténor. En des notes d'airain sous la voûte éthérée , 0 ma reine divine. 6 mon très pur trésor ! Pour f éveiller, râlant, par Eros dévorée-.

Et plus encore dans ce qui suit :

0 nuit splendide! 6 nuit plus belle que le jour! Dis les douces chansons d'Hoffmann souples et

calmes , 0 nuit d'amour! 6 nuit où la haute colline Luit de l'argent divin de ton joyeux tambour! 0 Lune où mon Pierrot va rouler en sourdine Ses désirs avivés par ta main séraphine .'

Nous n'avons considéré jusqu'ici que les états morbides caractérisés foncièrement par une excita-

1 Communiqué par Sérieux.

2 Ibid.

■ Ibid.

tion maladive des facultés. Mais il convient d'ajouter que tout délire, quel qu'il soit, présente, par rapport à la sphère d'affectivité, un caractère dynamogénique; il entraîne toujours à quelque degré une exaltation du tonus émotionnel , et ici encore cette exaltation ne peut que favoriser les tendances lyriques. Aussi peut-on recueillir un certain nombre de poèmes plus ou moins heureux parmi les malades atteints de délire systématisé à base d'interprétations ou d'hallucinations.

Un persécuté parle de son talent et fait allusion à ses idées délirantes :

Il parait que je suis poète.

Que le bon Dieu m'a fait ce don.

Et que j'ai rimes dans la tête Pour composer vers et chanson.

Tenant ainsi, par ma nature.

De la cigale et du pinson.

Je chantais les bois, la verdun Les champs et la fleur du buisson.

Le matin je chantais V aurore .

La fraîcheur des gazons perlés:

Le soir . I horizon qui se dore.

Et. la nuit, les deux étoiles.

Je ne faisais à mes semblables Que rendre bonté sur bonté; Il est vrai qu'à des misérables J'ai dit un jour la vérité.

Eh bien! pourtant je leur pardonne Leur vice et leur méchanceté :

Mais je demande qu'on me donne L'estime que j'ai mérité...

En ce monde je n'ambitionne

Que la paix, la tranquillité;

Aux autres gloire et puis couronne!

Je ne veux que la liberté.

Alors, dans un coin de la Bric.

Butinant, chantant ma chanson.

Doucement finirai ma vie, Tout comme finit le pinson1.

Un mystique converse avec le Très-Haut :

Lorsque sur notre cœur frappe V adversité . Nous cherchons un appui dans la divinité , Et . dans un autre monde emportant la pensée. L'âme s'élève, oublie, et se trouve apaisée. Ne se souvenant plus des terrestres douleurs. Volant vers l'in/ini, elle sèche nos pleurs. Elle va. elle va, en traversant les mondes. Dans une joie immense, en une paix profonde*.. 0 Dieu, je fais appel à ta noble puissance Pour qu'un terme soit mis à ma longue souffrance. Tu voulus in éprouver . je m'incline devant Ta volonté sacrée: mais aujourd'hui, sachant Tout ce que j'ai souffert des hommes et des choses, Tu me pardonneras si. meurtri, blessé , j'ose Faire appel à ta main . qui doit me protéger. Trop chrétien que je suis pour vouloir me venger, J'ai souffert, je suis las. je n'ai plus de courage. La maladie me tue , et le méchant m'outrage;

1 Communiqué par Masski.on.

Et pourtant j'étais bon, j'étais loyal et doux. Aie pitié y 6 mon Dieu, je suis à tes genoux, Acceptant humblement la volonté divine : Le front dans la poussière, à tes pieds je m'incline. Dans le bleu firmament tout constellé d'étoiles. Où glissent les soleils, où la nuit tend ses voiles, Où chaque astre, à son tour, poursuit son mouve-

[ment , Où la gloire divine est un rayonnement , La grande voix de Dieu, maître de la nature, Vient me parler tout bas : « Si tu es éprouvé , C'est que je jugeais bon que tu fusses sauvé. Le temps m'appartient seul; ma justice infaillible Redressera les torts; que rien ne soit pénible. La vie humaine est courte, il faut savoir souffrir, Et l'on gagne le ciel à savoir bien mourir. La paix soit avec toi! sois patient, et puis pense Qu'après la vie t'attend ici la récompense. »

Haletant , j'écoutais... Soudain la nuit se fit. Et mon âme calmée doucement s'endormit '.

Un mélancolique veut mourir et fait ainsi ses adieux à celle qui fut son amante :

Tu fuis, cruelle, et j'expire.

Pardonne à ma faible voix D'oser encore te redire Ce qu'elle a dit tant de fois,

Rassure ton âme émue, Regarde-moi sans frémir :

1 Collection de la Maison nationale de Gharenton.

On doit supporter la vue

De ceux que l'on fait mourir.

Je t'aimai sans être aimé;

Jamais je n'en eus l'espoir,

Mais à mon âme charmée

II suffirait de te voir.

Hélas! (a seule présence

Suspendait tous mes tourments.

Je ne comptais d'existence

Que ces rapides moments.

Reçois de moi sans colère

Les adieux de l'amitié.

Trembles-tu que ma misère

T'inspire de la pitié?

y on. non. tu n'as rien à craindre

En m' accordant un regard.

Va, je ne suis pas à plaindre :

Je meurs avant ton départ1. .

Un autre exprime en ces termes la hantise du suicide dont il est poursuivi, et à laquelle d'ailleurs il cédera quelques jours plus tard :

Paul insensible aux biens du monde, Le cœur glacé dans son printemps .

Cherchait un soir, penché sur Vende, Le discret abri des tourments :

« Pâle mort , je crois à tes charmes; Fais qu'on ignore sous ces flots Celui qui n'attend pas de larmes...

0 mort, donne-moi le repos! »

1 Collection de la Maison nationale de Charenton.

Au sein de ce lieu solitaire.

Un pauvre passait en chantant :

" Que fais-tu là, dit-il. mon frère? — - Je vais où s en va le torrent.

Au berceau j'ai fui la sagesse.

Pour marcher au bras de l'erreur; L'ennui dévorait ma jeunesse, Et je mets fin à ma douleur.

Les dons brillants de V opulence M'ont séduit à pjeine un matin; L'amour a trompé mon enfance, Le ciel a maudit mon destin.

— Infortuné! quelle tristesse Te peut ainsi désespérer?

Le bonheur qui fait ta détresse, Combien sont à le désirer!

Pour moi, qui traîne sur la terre, Depuis vingt ans. un triste sort.

J'aime mieux ma libre misère Que les promesses de la mort.

L'illusion vient me sourire.

La nuit, sous les chênes touffus...

ïers mon toit je veux te conduire. »

... Mais Paul, hélas! n'existait plus1 !

L'étiquette de « folie partielle », qu'on donne fréquemment aux délires systématisés, sans modification patente de l'intelligence, explique assez cm'en de pareils états les facultés imaginatives soient

* Collection do l'asile de Marseille.

presque toujours respectées ou même exaltées. Il n'est cependant pas indifférent de montrer dans quel désarroi certains sujets ont écrit leurs vers.

Sentoux rapporte l'histoire d'un malade à la fois mélancolique et persécuté qui, à la suite ■de travaux excessifs, avait été pris d'idées tristes et d'hallucinations de l'ouïe; on l'insultait, on le menaçait... Il s'imagina qu'on en voulait à sa personne et se proposa de vendre chèrement sa vie. On se décida à le l'aire conduire à Gharenton... Il y resta sombre, ombrageux ; rien ne put le faire sortir de son isolement; il refusa constamment de répondre aux lettres qu'on lui adressait. Malgré la persistance des hallucinations et des idées délirantes, il entreprit divers travaux, notamment une traduction des œuvres de Dickens , et composa plusieurs poésies. De sa Locomotive on peut extraire quelques strophes passables :

Ce monstre annule les frontières

Séparant les peuples entre eux;

Il ne connaît pas de barrières;

Il voit partout les mêmes deux.

Il augmente le nombre d'heures

Que nous devons vivre ici-Las:

Il apporté la vie aux plus humbles demeures; Les points les plus distants pour lui sont à deux p>as.

Pour lui la plus haute montagne

Ouvre ses rudes flancs; Pour lui la plus belle campagne

Laisse entamer ses champs:

Pou r lui la profonde vallée

Porte des monuments:

Pour lui la rivière encaissée

A des ponts élégants.

Ainsi que le Progrès, il brise les obstacles Qu'il rencontre sur son chemin:

Ainsi que le Progrès, il a fait des miracles, Lui le plus grand miracle humain.

Si sa trop vive ardeur n'était pas refrénée. Il marcherait jusqu'au trépas.

Et l'univers entier à sa course effrénée Ne suffirait peut-être pas.

Il fera le tour de la terre.

Il roulera sans doute, un jour, sous l'Océan:

Mais ses feux rouges de l'arrière Disent qu'il vput aussi des martyrs et du sang1!

Les vers suivants, fournis par le même malade, ne manquent pas d'une certaine couleur :

Le soleil est couché. Partout dans la campagne Les villageois nombreux suspendent leurs travaux: Le bétail à pas lents descend de la montagne: La diligence passe au grand trot des chevaux.

Le ciel est pur. l'air est tranquille y Les oiseaux gazouilleurs sont retournés au bois:

D#ns le lointain fumr la ville; La nature d'un ton baisse sa grande voi

1 Cité par Sbutoux.

2 Ibid.

On trouve également dans l'ouvrage de Sentoux: l'observation d'un autre malade persécuté et mélancolique qui fut pris subitement d'une crise de frayeur intense. On dut le conduire à Charenton. Quand on lui apporta une potion, il la but avec empressement, espérant que ce breuvage pourrait activer sa lin. La potion le fit dormir; il s'éveilla tout étonné d'être encore vivant et pensa qu'on voulait sans doute prolonger son supplice. C'est alors que, songeant à ses enfants, il les vit errants et misérables, repoussés de tous à cause de l'indignité de leur père. L'idée lui vint de les recommander à l'empereur avant de mourir, et pour loucher son souverain, il voulut lui parler de l'Orphelinat du prince impérial, en des termes flatteurs et attendrissants :

Malheur à l'enfant de la rue!

Il boit plus de pleurs que de lait.

Le froid mord son épaule nue,

Et toute grâce est disparue

De son front au pâle reflet.

Il grandit sans jamais connaître

Le frais sourire du bonheur,

Sans entendre la voix du prêtre,

A sa droite sans voir paraître

Le guide qu'on nomme V Honneur !

Quel sage bienfaiteur , quel Lycurgue intrépide. Réchauffant dans son sein la vile chrysalide, Ouvre le ciel à qui vivait dans le limon. Et réalise ainsi la sublime chimère

D'inspirer de l'amour à qui n'a pas de mère. Le culte de l'honneur à qui n'a pas de nom?

Certes, ce n'est aucun de ces songeurs superbes Qui. se mettant au front les rayonnantes gerbes, En Moïses nouveaux prétendent s'ériger; Le dévouement jamais n'embrasa leur poitrine. Leur orgueil, si fécond en menteuse doctrine, Sait irriter le pauvre et non le soulager.

Celui qui le fonda, cet asile qui s'ouvre, C'est celui qui d'un mot a couronné le Louvre, Ce rêve des Valois et jjuis de Louis le Grandi (."est celui qui, deux fois père de la patrie , A de son bras puissant chassé la barbarie Et d'un peuple abaissé fait un peuple géant !

Car il faut que ton nom. Napoléon, se pose Du palais à la crèche au bout de toute chose, Et que, dans ton manteau d'abeilles parsemé , Qui porte dans ses plis les destins de VEuropje, Comme ton propre fils l'orphelin s'enveloppe Sans plus craindre le froid . sans plus être affamé.

Pourtant tu n'es pas seul dans cette œuvre modeste : Un angp de grandeur et de bonté céleste En inspira la gloire à ton cœur de lion, Et c'est avec l'accord de vos ames pareilles Que vous effacerez l^s antiques merveilles, Car un simple LIôtel-Dieu vaut mieux qu'un Parti lé non !

LA l'OESIE CHEZ LBS POU3 267

Et vous voilà dans cet asile.

Vagabonds sauvés par César.

Un cœur droit, une âme virile Seront désormais votre part.

Vous pourrez fièrement répondre A ceux qui croiront vous confondre lin vous demandant votre nom :

Cessez toute ironie amère , Car la France fut notre mère:

Notre père . Xapoléon l.

Si certains types de mélancolie peuvent être une source d'activité en raison d'une élévation inaccoutumée du tonus émotionnel, on peut se demander si les formes nettement dépressives sont compatibles avec un effort lyrique. En fait, il est bien certain que dans la dépression nettement accusée le ralentissement profond de tous les processus mentaux, la gène de l'évocation, l'insuffisance des mobiles, le dégoût de l'action , tout cela doit être un obstacle à la production et frapper de stérilité l'imagination qui demeure engourdie aussi bien d'ailleurs que tout l'organisme. Cependant il faut observer que. dans les cas atténués, l'esprit déprimé n'est encore envahi que par une vague langueur; les facultés imaginatives peuvent alors se donner carrière et fournir quelques productions nuageuses dont la grisaille n'est point déplaisante. Un jeune homme atteint de folie circulaire faisait, en tant que mélancolique, surgir de son âme souffreteuse, lan-

! (lité par Ses i"i X.

268 LA LITTÉTATl'RE POÉTIQUE DANS LES MALADIES DE L'ESPRIT

guissante et maussade, quelques rimes harmonieuses. Écoutez la Pluie :

Le ciel gris s'ennuie :

Une fine pluie Pénètre mes os, Et ma chair frissonne.

La cloche qui sonne S'enroue sous les eaux.

La pluie fine verse Son oncle. Et V averse Impassiblement Mouille toute chose , L'insecte et la rose.

Je vois vaguement...

Mon ême transie Et toute saisie Pnr l'humidité Erre d'aventure , Frémissante et pure Da ns l 'a i r h éhété ' .

Et le Cimetière désert :

Bien. Sur la pierre grise une feuille qui tombe; Le silence .... la mort. Et sur le sol jauni

Les débris veloutés des mousses d'une tombe

L'inexprimable ennui rejoignant l'infini...

Un ciel morne entrevu parmi les hauts feuillages , L'humidité malsaine et triste du pjassé, Et l'acre souvenir éternel des vieux âges... L'air parait très ancien, grandiose et glacé.

1 Collection de l'asile de Marseille.

LA POÉStfl I HIV LES TOUS 269

J'ai vu par les barreaux vermoulus de la porte Le vieux bois frissonnant et la mousse des temps; J'ai longuement rêvé de cette race morte , Et je sentais mon cœur expirer par instants...

Et le soleil pleura dans les feuilles d'automne D'étranges larmes d'or.... des larmes de soleil, Que le vent secoua sur le sol monotone Avec V étrange peur de troubler le sommeil*.

Et la Chanson du soir ;

Ecoute, hélas! Mon âme pleure Dans le soir bleu. Comme un frisson, Je suis triste et j'aime. C'est l'heure Où le ciel chante sa chanson.

Une voix dit : Poursuis sans cesse Dans le soir clair ton rêve d'or; Ton âme est pjleine de tristesse, Mais poursuis- le jusqu'à la mort.

Et dans l'infini de la plaine La voix s'alanguit comme un œil; La brise étreignit son haleine , Et la nuit vint, vêtue de deuil.

Ecoute, hélas ! Mon âme pleure.

Dans le soir bleu, (.'omme un frisson, Je suis triste et j'aime, (''est llicure Où le ciel chante sa chanson -.

Il est généralement admis que les délires systématisés, sous quelque forme qu'ils se présentent , doivent, lorsqu'ils évoluent d'une façon chronique,

1 Collection de l'asile de Marseille.

2 Ibid.

aboutir tardivement à la ruine totale et définitive de l'activité mentale. Cette règle, qui peut se vérifier d'une façon courante, souffre pourtant quelques exceptions. Parrot1 publiait encore il y a quelques mois une série de sonnets qu'il emprunta au recueil d'un persécuté chronique, malade depuis trente-cinq ans . Ces sonnets sont écrits alors que le suj et a soixante , soixante-dix et quatre-vingts ans. Voici le premier :

Depuis cinq ans bientôt , pour subir la souffrance Des mains de mes bourreaux, captif à Charenton, J'attendais, j'implorais mon jour de délivrance Au besoin par la mort ou par la déraison.

Mais un soir, lorsque mars, sonnant la renaissance , Annonçait le printemps et la molle saison. Vous m'êtes apparue au salon de la danse, D'un rêve varessé troublante vision :

Et depuis que j'ai vu votre grand air de reine Illuminer ces murs de grâce souveraine , Mon martyre ni est doux et chère ma prison '

Et j'en suis à trembler qu'on baisse la barrière, Et que la liberté me rouvre la carrière, Puisqu' alors je devrais quitter votre horizon-.

Et voici le dernier :

Vous avez dû souvent , aux délais condamnée, Voyant que vainement le jour succède au jour, Sans aucun changement dans votre destinée, Vous rappeler le sort de la belle Bauldour.

1 Parrot, Poésies d'un persécuté L'Encéphale. LK année, Q i. juillet-août 1906. p. 396 .

2 Cite par Parrot.

Comme elle verrez-vous votre beauté fanée Avant que Péeopin, oublieux du retour, Soit venu réclamer , après longues années, La récompense offerte à son antique amour?

Mais si. depuis quinze ans déjà, le mariage Nous avait réunis, qu'importe le dommage Qu'aurait l'aile du temps fait à votre beauté!

Vous en devrais-je moins les soins de ma tendresse? Ma parole est sacrée , et jamais ma promesse , Pour tenir, n'eut besoin d'une formalité1.

Au demeurant, si extraordinaire que puisse paraître la coexistence de l'excitation intellectuelle et de la démence proprement dite, qui est l'abolition de toutes les facultés, il est bien vrai, cependant, qu'elle se présente quelquefois. On l'observe dans des états morbides qui ont pour symptôme essentiel la déchéance globale de l'activité, notamment dans la ptaralysie générale avancée et Y affaiblissement sénile. Quelques souvenirs précis, quelques notions justes se trouvent encore dans les écrits d'un petit nombre de sujets au milieu d'idées confuses portant l'empreinte du délire primitif. D'autre fois la phrase, bien construite au point de vue grammatical, ne représente aucune idée; ce sont des mots, rien que des mots. Mais, d'une façon générale, il est à peine besoin de dire que l'incohérence domine dans les écrits en prose ou en vers de tous les déments. La perte de la mémoire, le défaut de perception et d'association entraînent l'impossibilité de combiner

1 Cité pai P.vnnoT.

les idées. Nous ne voyons aucun intérêt à produire de pareilles élucubrations, car nous n'avons que trop abusé déjà de la bonne volonté de ceux qui nous liront.

L'inventaire qui précède et que nous avons voulu faire aussi long et aussi complet que possible, au risque d'y introduire des productions très médiocres et des exemples très fastidieux, mérite d'être apprécié d'un coup d'œil rapide et dans une vue synthétique.

On y trouve d'abord la preuve de cette vérité générale, assez mal connue du public, à savoir que les deux termes raison et folie , selon le vulgaire si opposés, si incompatibles, ne s'excluent pas nécessairement ; que , bien au contraire , tout aliéné en présente un certain mélange dont les proportions réciproques varient à l'infini; que, dans ces variations, de même que la folie peut se manifester avec un développement suffisant pour éclipser la raison . de même la raison peut se déployer à son tour au point de masquer la folie.

On peut même constater que la suractivité intellectuelle qui accompagne la folie fait rencontrer accidentellement à quelques insensés, dans la manifestation de leurs idées, de leurs sentiments, de leurs passions, une abondance et quelquefois même un certain talent d'expression dont l'existence ne s'était point témoignée hors des frontières de la maladie. Ici, en effet, l'action réductrice ou mode-

LA POESIE I 111/ LES l-OUS 273

ratrice de la raison n'intervient plus pour arrêter les élans de l'imagination déréglée qui se donne libre cours avec l'intensité impulsive du réflexe. C'est que la raison, en réprimant les illusions, enlève à l'homme normal .une source d'inspiration féconde. Au contraire, par le débordement de l'imagination qu'aucun frein ne retient, la folie peut prêter à l'intelligence un levain capable de l'élever au-dessus de la banalité. Cette remarque est surtout applicable aux arts, et à la poésie en particulier, car on peut être à la rigueur un poète avec une intelligence moyenne et une imagination vive, au lieu qu'avec l'intelligence la plus lucide on devra renoncer à écrire des vers si l'on manque d'imagination.

Toutefois . il faut insister sur ce fait que les facultés ne sauraient être surexcitées au delà de l'aptitude virtuelle du cerveau qui les met en jeu. Vous aurez beau presser un mur , dit le proverbe , vous n'en extrairez pas de l'huile. Et , comme le fait observer Lemoine en parlant du Tasse, «c'est parce qu'il était fou peut-être qu'il chantait, mais c'est parce qu'il était le Tasse qu'il chantait si bien : il faut que ce soit déjà le génie qui délire, pour que le délire soit encore du génie ' . » Les œuvres qui sont un produit de surexcitation morbide sont donc mesurées, en définitive, par la virtualité cérébrale de leur auteur. Gela suffit à nous expliquer la valeur très insignifiante de beaucoup d'entre elles. Celles qui se piquent de montrer de l'esprit

1 Albert Lemoine, L'Ame el le Corps.

ne dépassent pas le niveau dune farce de brasserie. Les autres sont souvent plates et sans intérêt. Bien peu méritent d'être fixées, et dans la majorité il y a plus de rimes que de vers, et plus de vers que de bon sens. Il est donc abusif de parler avec Lombroso de « la génialité temporaire, des fous Très certainement les états de surexcitation qui accompagnent ou traduisent certaines formes de l'aliénation ne manquent pas d'aiguiser la plume de quelques sujets, et il faut reconnaitre que ces derniers, sous cette influence morbide, écrivent mieux qu'avec leur bon sens. Mais ces manifestations n'aboutissent jamais à une œuvre vraie, et, à part de rares exceptions, nous sommes assez tentés de dire avec Regnard qu' « on y remarque beaucoup de verbiage, très peu d'idées et pas du tout de

Nous avons insisté sur la manière dont il convient d'apprécier selon nous les rapports des deux termes folie et génie, et nous avons été conduits à noter l'exagération de toute théorie exclusive dans les deux sens de l'opposition et de l'identité.

Quoi qu'il en soit, et sans sortir du domaine des faits, il reste évident que nombre de productions viables sont intimement liées dans leur nature et leur mécanisme à l'état morbide de certaines fonctions.

Depuis les travaux de Lélut sur le Démon de Socrate et Y Amulette de Pascal, l'étude psychiatrique des génies morbides a donné lieu aux publications les plus variées de la part de nombreux auteurs.

En vérité, nous avons une certaine tendance à exhumer les cadavres de nos de mi -dieux pour mettre à nu leurs misères secrètes , et la mode s'en est quelque peu mêlée depuis un certain temps. I hi se fait d'ailleurs une idée très exagérée de la iréquence des anomalies mentales chez les hommes

connus du public, et cette erreur procède de deux causes.

D'abord, la névrose parait plus fréquente chez l'homme de génie parce qu'on la remarque plus facilement chez lui. Charles Nodier avait dit déjà : « C'est un sot besoin de l'homme vulgaire que celui de trouver des faiblesses, des bizarreries et des ridicules dans le grand homme; mais nous sommes tous plus ou moins hommes en ce point. Nous ne pardonnerions pas au génie de porter si haut sa tète dans le ciel s'il ne tenait pas à la terre par les pieds, et Dieu sait alors avec quelle sollicitude nous nous attachons aux moindres défauts de ce qui tombe sous nos yeux dans ce géant inaccessible. » Il est rare qu'en étudiant de près la vie d'un grand nombre d'hommes supérieurs on ne trouve pas dans leur organisme mental quelque chose de défectueux, voire même de morbide. Mais la question est de savoir si Ton ne trouverait pas les mêmes bizarreries, les mêmes étrangetés , chez bien des mortels qui vivent ignorés et dont les bizarreries ou les étrangetés n'intéressent personne. On va chercher dans la vie des célébrités toutes les imperfections qu'on y peut trouver. Puis on revient avec ce butin que l'on agite avec frénésie devant l'opinion vulgaire, et les moindres faiblesses prennent des proportions inquiétantes, car c'est l'apanage des hommes extraordinaires d'attirer l'attention et la surprise des générations sur leurs défaillances plus encore que sur leurs grandeurs. Il faut ajouter que les idées fausses, chez les esprits forts, sont poussées plus loin que chez les gens médiocres : elles peuvent donc

en imposer dans certains cas pour des signes de désordre. La simple nouveauté des conceptions ou des impressions apparaît volontiers chez eux comme un caractère morbide, et pour peu que de pareils sujets laissent errer à quelque distance de l'axe de raison cette irrégularité de bon aloi qui est une part de leur force, elle devient sans difficulté une accusation de folie.

Mais une autre cause peut entrer enjeu. L'artiste sait trop souvent que l'irrégulier est à cultiver dans l'intérêt même de ses inventions. 11 s'entraîne à l'extravagance, ce qui est quelquefois un bien. Puis il se laisse entraîner par elle, ce qui est toujours un malheur. Le public inepte et béat l'encourage dans cette voie en de certains milieux, et l'on court à la frénésie. La névrose a été simulée maintes fois pour consterner le bourgeois et mystifier le philistin.

Quoi qu'il en soit, de vraies légendes se sont installées sur certains poètes, qui ont pourtant conservé , toute leur vie durant , un esprit fort bien pondéré.

Ainsi s'est formée « l'image monstrueuse d'un Shakespeare qui aurait été un fou de génie, un barbare sublime, écrivant dans une espèce d'hallucination, dans une nuit d'où jailliraient des éclairs»'. On pensa qu'il était impossible de juger son œuvre par les procédés courants de la critique et d'en parler avec sang-froid, sans subir en aucune façon l'atteinte du délire dont on croit le voir s'imprégner sans cesse. Alors on fabriqua « un Shakespeare à souhait, pauvre grand homme errant et souffrant, méconnu, haï, trahi, vivant dans la réalité toutes >ie et folie. 8*

les passions de ses drames, jetant à la société un perpétuel défi, composant de ses douleurs et de ses erreurs la substance même de son tragique et sombre génie ». Après cela, il ne laisse pas d'être piquant de constater que Shakespeare fut tout simplement un bourgeois jovial. Cependant rien n'est plus certain. Pour expliquer chez lui « ces contradictions, ces heurts, ces incohérences, ces contrastes, ce mélange d'horreur et de tendresse, de grandeurs et de trivialité, de poésie exquise et de grossièreté », point n'est besoin de réclamer pour notre poète ■• le bénéfice de l'imagination délirante et de la frénésie

L'épilepsie d'un Dante mégalomane et érotomane par surcroit . n'a guère plus de valeur. L'auteur de 1 Enfer se trouve au milieu des âmes, misérables victimes d'amour que le Dieu des chrétiens tourmente. Et «tandis qu'un des esprits parlait, l'autre pleurait si fort que, de pitié, il me sembla mourir », ajoute le poète.

E caddi. como corpo morto cade.

Il n'en faut pas davantage pour faire dire à certains critiques que Dante souil'rait du haut mal. M. Lombroso- se contente de cette preuve et de deux ou trois autres assez analogues pour affirmer que l'auteur a ressenti véritablement les effets qu'il décrit si bien. S'agit -il de l'épilepsie ou bien de

1 Reké Docmic, Shakespeare et la critique française Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 1904 .

- Lombho^o. le Xervosio Dante Michel- Angelo [Archicio <li

Psichatrie, 1S04, p. 126).

l'hystérie? On veut bien reconnaître qu'il serait osé de porter sur ce point un jugement formel: et pourtant l'orgueil du poète et son délire amoureux font pencher pour l'épilepsie. L'orgueil de Dante ! Il est légendaire peut-être, mais bien légitime sans doute comme celui de Hugo et de tous ses pareils. Quant au délire amoureux qu'on suspend de toute pièce à sa Béatrice, c'est un mal entendu, dont il faudrait se dégager une bonne fois. Un auteur moderne a donné, semble-t-il, le vrai mot de l'énigme : o Après que sa bien-aimée lui eut été enlevée, et après le désespoir qu'il a raconté, Dante, se rattachant à la vie, ne tarda pas à chercher des consolations dans l'étude, dans la philosophie d'abord, puis dans la théologie, qui lui sembla supérieure... A ce moment-là, il s'opéra dans son esprit une sorte d'identification entre cette étude, pour laquelle il se passionnait, et la femme qu'il avait tant aimée. Pendant toute sa jeunesse, il avait rapporté à Béatrice ses moindres actions comme ses plus grands efforts. Amicalement accompagné par son souvenir, il se plut à lui rapporter encore les hautes satisfactions que lui donnait son travail. Dans cette nouvelle phase de sa vie , c'est encore elle qui le conduit : elle est la Philosophie pendant qu'il cherche à s'appliquer à lui-même le Traité de la Consolation; elle est la Théologie ensuite, quand, dépassant ses guides païens, il se jette dans la discussion des dogmes avec saint Thomas d'Aquin ou s'élève aux hauteurs de la vie contemplative avecsaint Bonaventure et saint François d'Assise. Et lorsque, arrivé au mi-chemin de la vie, revenu des

égarements où il s'était laissé entraîner un temps, ayant trouvé un but adéquat à son génie, il entreprend d'élever à la bien -aimée le monument impérissable de son poème , il ne la sépare plus des illustres abstractions qu'il veut aussi célébrer. La morte mystérieuse qu'il a pleurée est devenue k la fois son idéal poétique, son guide sur le chemin de la Foi, la figure que revêt pour lui la science des sciences. Et il n'y a plus, entre le sens littéral et le sens symbolique de cette Béatrice transfigurée, les séparations introduites par notre analyse... La critique s'y perd; nous restons incertains et ballottés entre ces apparentes contradictions; mais il savait bien. lui. qu'il ne se contredisait pas. Ce qui nous semble aujourd'hui anormal et complexe lui paraissait si naturel et si simple, qu'il n'a certainement pas même entrevu le problème sur lequel devaient se morfondre vingt générations de commentateurs1. »

Les hallucinations dûment constatées chez certains poètes ont contribué à favoriser des opinions fort mal justifiées sur plusieurs d'entre eux. Il n'est plus à démontrer que l'hallucination, phénomène morbide, peut surgir accidentellement et passagèrement sous l'influence de certaines conditions spéciales , sans perturber en aucune façon le fonctionnement général d'un cerveau valide. Arguer de pareilles manifestations pour décréter la folie d'un Gœthe. d'un Byron. d'un Shelley. c'est un véritable abus.

Gœthe raconte en ces termes comment il eut un

1 Edouard Rod, la Biographie du Dante (Revue des Deur- Mondes, ]*90. p. 809 .

beau jour le spectacle de sa propre image : « Pendant que je m'éloignais doucement du village, je vis, non avec les yeux de la chair, mais avec ceux de l'intelligence, un cavalier qui, sur le même sentier, s'avançait vers Sesenheim ; ce cavalier c'était moi-même. J'étais vêtu d'un habit gris bordé de galons d'or, comme je n'en avais jamais porté. Je me secouai pour chasser cette hallucination et ne vis plus rien. Il est singulier que huit ans plus tard je me retrouvais sur cette même route, rendant une visite à Frédéricque et vêtu du même habit dans lequel je m'étais apparu. Je dois ajouter que ce n'était pas ma volonté, mais le hasard seul qui m'avait fait prendre ce costume1. » Cette manifestation isolée n'entache en rien la lucidité du poète allemand. On a parlé de son amour pour le mystérieux et l'occulte, qui fut exalté d'ailleurs par la fréquentation de Mme de Klettenberg; on a mentionné aussi ses alternatives d'enthousiasme et d'indifférence ; on a opposé ses colères subites au tœdium vitae qu'il confesse à Zelter et a Eckermann. Tout cela est insuffisant pour constituer une observation morbide et pour diagnostiquer en particulier une forme atténuée de « folie circulaire », comme le fait Mobius.

Byron eut l'apparition d'un spectre, et, de pareils phénomènes venant s'adjoindre à des crises qu'on peut rapporter à l'épilepsie jacksonnienne, d'après les descriptions de Thomas Moore, c'en fut assez pour qu'on soupçonnât en lui une aliénation

1 Mémoires de Gœlhe, trad. Mmc de Carlowitz, t. I, p. 270.

282 LES MALADIES DE L'ESPRIT DANS LA LITTERATURE POETIyUE

réelle. D'ailleurs, les pires exagérations ont été écrites sur la moralité du poète anglais. Sans compter « l'humeur vagabonde », il était possédé, dit-on, d'un c égoïsme vraiment morbide », si bien qu'alors même qu'il aimait sa femme, raconte JealFreson, « il refusait de dîner avec elle, pour ne pas renoncer à ses vieilles habitudes. » Et sa maîtresse, une gondolière vénitienne, devait en pâtir aussi. « Il battait la Guiccioli, laquelle le lui rendait bien. La vérité est qu'il eut simplement le malheur d'épouser une de ces femmes ignorantes et bornées qui semblent nées pour être la négation vivante de toute poésie. Cela n'empêcha pas la société bourgeoise de crier à l'abomination quand l'ancienne miss Milbanke jugea à propos de quitter la maison conjugale, dont elle avait rendu le séjour fort insupportable, et l'on prit le parti de la «/pauvre abandonnée » contre le « libertin-'. Plus tard malheureusement, l'horrible mégère qu'était miss Milbanke rencontra sa pareille dans la personne de Mrs Harriet Beecher Stove, femme d'un clergyman qui se vanta d'avoir reçu les confidences de Byron, et l'accusa tout bonnement d'inceste avec sa sœur Augusta. Cette calomnie fut dirigée dans l'espoir d'un succès de librairie qui. vu l'importance du scandale, ne manqua pas de se réaliser. Leslie Stéphen1 a bien montré que « tout concourt à prouver la fausseté de cette odieuse histoire », qui n'a pour elle que des faits mal interprétés ou dénaturés désobligeamment.

Shelloy avait eu. dit-on, une vision hallucinatoire

1 Diction, of National Biogrnphy. t. VIII, London, 1886.

peu de jours avant l'accident qui devait l'emporter à la fleur de l'âge. « Comme nous nous promenions sur le bord de la mer, après avoir pris le thé, raconte Williams, il me saisit violemment par le bras. Je lui demandai ce qu'il avait : «Le voici! le voici encore! » s'écriait-il, pour toute réponse. Puis il se remit un peu et me déclara qu'il avait vu aussi distinctement qu'il me voyait un enfant nu sortir de la mer et lui sourire en battant des mains. Il fallut recourir au raisonnement et à la philosophie pour le ramener tout à fait à lui, tant la vision l'avait impressionné.1» Le poète, il est vrai, fut sujet dès son plus bas âge à des accès de somnambulisme. De bonne heure on le mit en pension à Brentfort, à l'école de Sion-House, où il rencontra son cousin Medwin, qui a pu transmettre sur son état des renseignements fort circonstanciés. « Nous ne couchions pas dans le même dortoir, dit-il; mais je n'oublierai jamais l'apparition de Shelley dans ma chambre, une nuit, par un beau clair de lune. Il était en état de somnambulisme. Il avait les yeux ouverts et marchait à pas lents, se dirigeant vers la fenêtre. Je m'élançai vers lui et, l'ayant pris dans mes bras, je l'éveillai. Je ne savais pas alors qu'il y eût danger à tirer brusquement un somnambule de son sommeil. Il était extrêmement agité. Après l'avoir reconduit à son lit, je m'assis à son chevet pendant quelque temps et pus obser- \ci les violents eil'ets de la surexcitation nerveuse produite par le brusque choc. Mais il lui arrivait

1 Radbe, Shelley, sa rie, ses œuvres (Savine, L88*

souvent de rêver tout éveillé, en proie à une sorte de léthargie, et comme absent; et quand l'accès avait pris fin, ses yeux devenaient brillants, ses lèvres tremblaient, sa voix était brisée par l'émotion : il semblait livré à une sorte d'extase et parlait plutôt comme un esprit ou comme un ange que comme un humain1. » Tout cela n'est sans, doute pas le gage d'une santé robuste, mais de ces phénomènes morbides transitoires il serait téméraire de conclure à l'état de folie.

Il n'en est pas moins vrai que des faits comme ceux que nous venons d'indiquer impliquent à quelque degré un terrain de prédisposition, et c'est ce terrain même que nous aurons à envisager d'abord, dans ses conditions intrinsèques autant qu'extrinsèques. La folie confirmée n'est point si fréquente parmi les poètes, et l'histoire littéraire n'en fournit après tout que des exemples assez clairsemés. On ne peut en dire autant de la névropathie.

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