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C. LE MODE D'EXPRESSION DES IMAGES MENTALES : LE LANGAGE RYTHMÉ

Si du mode d'apparition et de groupement des représentations mentales nous passons à leur mode d'expression, nous serons conduits à chercher la marque particulière du poète dans une tendance instinctive au langage rythmé. Sous l'influence d'une source émotive, le poète sent naître un rythme intérieur appelant l'harmonie des mots et préexistant en quelque sorte à la matière dont il sera rempli. Chez lui, les facultés, dès qu'elles entrent en jeu, traduisent leur activité sous forme rythmée, et cela très naturellement, très spontanément. Chez quelques-uns même, cette fonction profonde est, pour ainsi dire, toujours à l'état de tension : c'est ainsi que V. Hugo se plaignait, à la fin de sa vie, du supplice de ne pouvoir penser autrement qu'en vers. Ce pouvoir et ce besoin de jeter les mots dans un rythme mathématique se développe sans doute par un exercice souvent répété, mais il a sa source première dans des conditions psycho-physiologiques toutes spéciales; et l'on peut dire avec Dumesnil que le poète est foncièrement « une âme d'où les émotions ressortent portant la forme d'un rythme préparé intérieurement, comme le vent qui traverse une harpe n'en peut emporter que l'harmonie qu'elle recèle ».

Peut-on rattacher psychologiquement cette forme d'expression aux variations de la synthèse mentale qui ont été jusqu'ici le pivot de notre étude? Les

relations ne sont guère perceptibles au premier abord, mais il n'est pas impossible de les découvrir indirectement.

On peut avancer que les facultés supérieures d'inhibition et de contrôle sont d'acquisition dernière tant au point de vue individuel qu'au point de vue social, c'est-à-dire que la parfaite cohésion de la synthèse mentale, réglée par ces facultés, répond à l'étape ultime de l'évolution. Tout relâchement de cette synthèse implique donc par certains côtés une sorte de régression vers l'état primitif, et par conséquent un appel à tout ce qui est instinct, à tout ce qui plonge des racines profondes dans les conditions essentielles de la vie organique. Or, si un élément doit être considéré comme primordial et répandu d'une manière universelle dans la vie, c'est certainement le rythme. Le rythme est partout, dans notre organisme et dans l'univers : il est par excellence le facteur commun , car la science d'aujourd'hui nous montre le monde entier comme un complexus de rythmes et notre vie elle-même comme un rythme inclus dans l'universel concert.

Le rythme est présent dans la vie sociale dès que les hommes expriment en commun leurs aptitudes, leurs inclinations, leurs désirs. La foule ne peut prendre une âme ou du moins extérioriser cette àme d'une manière éclatante, dans la religion et dans les solennités de toutes sortes, qu'en s'unifîant par la musique , par la marche et les gestes , enfin par des rites variés qui impliquent l'ordre dans les mouvements. Dès les premiers âges de

l'humanité, la sympathie des états moraux s'est traduite en rythme et en harmonie. Au point de vue individuel, le rythme s'applique à toutes nos fonctions vitales tant physiologiques que psychologiques, et dans nos actes psychiques il se révèle avec d'autant plus de netteté que ces actes échappent davantage au contrôle du moi. Aussi bien l'émancipation de la sphère affective, la prédominance de l'émotion sur la volonté, lui est -elle favorable au plus haut degré.

D'après Spencer1, nos sentiments se traduisent au dehors par des mouvements rythmiques dès qu'ils sont intenses, et « le rythme n'est qu'une idéalisation du langage naturel de l'émotion ». Guy au soutient la même théorie. Il fait observer que rémotion tend à rythmer la pensée et à la rendre « pour ainsi dire ondulante », au lieu de la laisser aller droit devant elle. En vertu de l'émotion, il y aurait d'après lui une sorte de poésie sans paroles, d'harmonie des pensées entre elles qui ne demande qu'à devenir sensible. « Sous l'influence des sentiments puissants, nous dit-il, nos gestes tendent à prendre une allure rythmée. La loi de la diifusion nerveuse fait d'abord que l'excitation née dans le cerveau se propage plus ou moins loin à travers les membres , comme l'agitation dans l'eau auparavant tranquille. De plus, la loi du rythme, qui, selon Tyndal et Spencer, régit tous les mouvements, change 1 agitation en ondulation régulière. Dans la simple impatience ou dans l'inquiétude, notre jambe se remue

1 Spencer, Essai de morale et d'esthétique (traduction Burdeau, Paris, Alcan, t. I, p. 396).

et oscille; dans la souffrance physique, parfois dans la souffrance morale, le corps entier s'agite et, si l'émotion n'est pas trop violente, il tend à se balancer d'avant en arrière et à régulariser sa propre agitation. Enfin une joie très vive porte à sauter et à danser. Mêmes lois et mêmes phénomènes dans les organes de la voix. Nous touchons ici au fait essentiel. La parole, par suite de l'excitation nerveuse, acquiert une force et un rythme appréciables: un orateur, en s'échauffant. introduit par degrés dans son discours la mesure et le nombre qui manquaient au début : plus sa pensée devient puissante et riche, plus sa parole devient rythmée et musicale. De même, si l'on pouvait surprendre et noter le langage passionné d'un amant, on y découvrirait aussi une espèce de balancement, d'ondulation régulière '... » Aussi bien l'auteur est-il conduit à définir le vers idéal « la forme que tend à prendre toute pensée émue ». Et il ajoute : « Le vers n'est donc pas une œuvre factice. L'homme n'est point devenu poète ni même versificateur par une fantaisie plus ou moins passagère de son esprit, mais par un effort de sa nature et selon une loi scientifique2. »

Cette théorie, bien que très séduisante, a soulevé, il est vrai, certaines objections : « En réalité, dit M. Combarieu. l'émotion produit des mouvements qui sont le contraire du rythme : les accents qu'elle fait naitre dans le langage sont placés d'une manière très inégale. Qui dit émotion dit ébranlement ner-

1 Guyau, Problèmes d'esthétique contemporaine , p. 178 et 179. - Ihid.

veux, mouvement de l'âme, surprise et secousse de l'organisme. Or tout cela est l'opposé de la symétrie et de la régularité1. »

Sans doute, Guyau peut être critiqué dans certaines idées , en particulier lorsqu il avance que « parler en vers, c'est déjà dire par la seule cadence de son langage : Je souffre trop pour m'exprimer dans la langue ordinaire ». C'est là une erreur ou plutôt un simple défaut de précision. Parler en vers, c'est dire : J'ai souffert ou je sais souffrir; mais c'est affirmer en même temps que les fureurs de la tempête se sont apaisées, car la passion intense est inhibitrice et sa présence actuelle supprime tout lyrisme. Combarieu Ta bien exprimé : « Celui qui balance sa parole sur le rythme d'or, ce n'est pas l'amant véritable , esclave de sa passion, exposé perpétuellement à tous les écarts delà sensibilité ; c'est l'amant littérateur, l'amant transformé, celui qui est guéri ou heureux, et qui joue un rôle. » Toutefois, ce n'est pas à dire que le rythme puisse être considéré comme une création de la raison. Il est injuste de prétendre qu' « il n'a pas son origine dans la vie sensible ». La vérité est que le rythme a son origine au sein de rémotion; mais, comme le fait observer Braunschwig, il faut dans toute émotion distinguer deux phases, la phase de tension et la phase de détente. Dans la première « il y a comme un afflux, ou, si l'on veut, une concentration sur un point, de toutes les forces de notre être » : l'émotion n'est encore qu'un état d'àme,

1 CoMBARiEr, les ]laj>ports de In musique et de la poésie, p. 257.

une attitude affective qui demande à se dynamiser; dans la seconde, « ces mêmes forces qui étaient accourues à l'appel de limage ou de l'idée éclose en notre conscience, et que nous maintenions étroitement unies, s'échappent et se répandent de toutes parts : » l'état se transforme en motion. Alors il se produit comme une débâcle de force active, et c'est justement cette force débordante et désormais superflue que nous utilisons, tantôt de manière inconsciente sous la forme de mouvements rythmés, tantôt d'une façon consciente sous la forme d'une expression également rythmée et en rapport avec la satisfaction de besoins esthétiques. Dans ce dernier cas, on peut dire que cette plénitude de vie qui déborde et nous transporte au delà de nous-mêmes s'étend jusqu'à l'Infini pour y communier dans le rythme avec le grand Tout. Le rythme établit ainsi une pénétration réciproque et comme une fusion intime entre le sujet et l'objet, entre l'essence du symbole d'une part et la nature même de l'activité psychique d'autre part. Il devient comme une concentration de toutes les formes de la vie, comme une réduction de toutes ces formes à l'unité , en vertu de quoi il n'y a plus de poète et plus de matière poétique : le tout disparaît dans une Synrythmie.

Quoi qu'il en soit, il reste certain que la tendance au rythme est une manifestation primaire du cerveau humain, manifestation qui plonge ses racines dans la vie organique elle-même. Aussi bien cette tendance doit-elle être l'une des dernières à disparaître sous l'influence dune déchéance ou d'une évolution incomplète de l'esprit.

Le rôle du rythme dans la traduction des excitations psychiques qui ne sont point domptées par la volonté consciente peut se déduire de la verve de certains ivrognes et des affirmations spontanées de divers aliénés :

Je vous écris en vers : n'en soyez pas choqué; En prose je nr suis exprimer ma pensée ,

écrivait à Arboux1 un maniaque condamné et emprisonné. Le rythme se présente d'ailleurs comme une expression courante , fondamentale même , de la vie des dégénérés. Les mouvements stéréotypés, se répétant suivant un rythme plus ou moins régulier et monotone, constituent toute l'activité motrice de quelques idiots. La prédominance des facultés exigeant des dispositions rythmiques est relatée dans tous les ouvrages sur les arriérés. La notion de la cadence musicale est souvent la seule persistante chez ces malheureux : un bruit cadencé représente pour eux la sensation de luxe par excellence et résume tout le domaine de l'art. A la naissance des races on retrouve ce même trait. La danse des sauvages en fait foi.

Nous venons de développer cette idée majeure, à savoir que par son origine essentiellement imaginative , par sa constitution faite d'associations d'ordre automatique et par son expression qui

1 Arhoux , les Prisons de Paris, 1881.

s'exhale dune façon rythmique, le vers trahit triplement son essence inférieure au sens biologique du mot, nous voulons dire sa situation profonde et première parmi les strates de l'évolution mentale. Ceci n'altère en rien sa suprématie. Le vers n'est par- devant notre intelligence qu'un vestige de langue atavique; mais il représente et représentera toujours le langage éternel et éternellement actuel par-devant l'affectivité, qui est en nous ce qu'il y a de plus solide, de plus immuable et de plus cher.

Les rapprochements que nous avons empruntés au domaine morbide n'atteignent d'ailleurs en aucune façon la dignité de l'œuvre poétique : car si l'on tenait à en dégager quelque vérité d'ensemble, la seule qui pourrait se déduire est que le cerveau malade travaille d'après les mêmes lois que le cerveau valide, sauf qu'à ces lois il obéit imparfaitement ou excessivement.

Nous ne pensons pas que cette conclusion puisse froisser quelqu un. Nous jugeons même qu'elle ne peut étonner personne.

Un asile d'aliénés est pour bien des gens une sorte de pandémonium , où il ne peut rien se dire ni rien se faire qui soit raisonnable. Le fou est rave de la liste des hommes, et le fruit de ses pensées, si tant est qu'il pense, ne peut être que divagation ou insanité.

Un tel préjugé a de graves conséquences au point de vue social, mais il entraine aussi sons d'autres rapports des erreurs grossières. Il faut donc nous en affranchir pour aborder la question que nous entreprenons maintenant.

En vérité, on peut se demander quelles modifications il conviendrait d'apporter aux opérations régulières qui constituent l'état mental d'un homme jouissant de son entière raison, pour faire de cet homme un fou. A cette question, il est bien difficile de répondre directement. Pour qu'un homme soit considéré comme fou, il ne suffit pas de découvrir dans sa trame intellectuelle ou morale une sensa-

tion illusoire, une idée mensongère, un jugement erroné, une action inconsidérée, car nul esprit n'est exempt de faiblesses et d'imperfections. Par contre, pour taxer un cerveau de folie , il n'est pas nécessaire que toute sensation soit faussée, tout jugement erroné, tout raisonnement illogique et toute action inconsidérée ou extravagante. La raison et la folie se tiennent entre deux extrêmes qui n'ont point de représentation réelle : il n'y a pas plus de folie absolue qu'il y a d'entière et parfaite raison.

Au reste, les états équivoques sont légion, et ce n'est pas toujours chose aisée que de tracer une ligne en deçà de laquelle l'erreur est encore raison, tandis qu'au delà elle devient folie. Etablir une séparation formelle entre la raison et la folie est un désir d'ailleurs légitime , mais impossible à réaliser. Avant de le satisfaire, il faudrait trouver une démarcation entre la santé et la maladie. Or, après des siècles de débat, la science moderne en est arrivée à reconnaître partout la continuité des phénomènes, leur gradation insensible en un mot.

Au point de vue mental, la théorie qui consiste à diviser l'humanité en deux groupes, le groupe des raisonnables et le groupe de ceux qui ne le sont pas, est une conception simpliste et facile qui ne répond à rien. Pour que cette conception des deux blocs fût scientifiquement défendable, il faudrait , suivant la remarque de Grasset ' , que les

1 Grasset, Demi-fous et demi-responsables R?vue des Deux- Mondes, 15 février 1906).

centres psychiques, qui président à l'exercice de la raison et à la volition des actes conscients, fussent eux-mêmes un tout un et indivisible. Alors on pourrait dire : Cet appareil un et indivisible est malade ou il ne l'est pas ; s'il est malade , le sujet est fou; s'il ne l'est pas, le sujet est raisonnable. Mais le centre cérébral de la pensée est essentiellement complexe et divisible. Dès lors, on comprend qu'il y ait chez les hommes bien portants des développements inégaux de certaines facultés; on admet aussi, sans trop d'étonnement, qu'un homme puisse être intelligent et déraisonnable à la fois, et qu'un génie en particulier puisse manquer, par certains côtés, de bon sens.

Inversement, on se ferait une idée singulièrement fausse des aliénés si l'on croyait que leur maladie est l'extinction de toute activité normale. On s'imagine volontiers que l'aliéné n'a plus rien de l'intelligence humaine, et on a coutume de se le représenter dans la masse comme un être désordonné qui pense, qui sent et qui agit en tout et pour tout de manière insensée. Rien n'est plus faux. Il suffirait d'une courte visite dans les quartiers d'un asile pour convaincre un profane que, dans la plupart des manifestations journalières de la vie mentale , il n'est rien de plus semblable à un homme sensé qu'un fou. Quoi qu'il en soit, et pour ne pas être taxé de paradoxe , il est incontestable qu'une majorité de nos malades conservent intactes un certain nombre de leurs facultés intellectuelles. Chez certains même, ces aptitudes acquièrent, du

fait de la maladie, une activité et un développement inaccoutumés. Cette simple considération nous laisse prévoir comme une chose possible l'apparition ou la conservation de facultés artistiques chez des hommes dont le cerveau présente par ailleurs des modifications relevant d'une façon certaine du domaine de la psychiatrie.

Dès la plus haute antiquité, et par cet amour jDOur le merveilleux qui est inhérent à l'esprit humain, l'opinion d'une augmentation extraordinaire et surnaturelle de l'intelligence chez les aliénés Jut admise comme une vérité troublante , au sein de laquelle germèrent les Augures d'abord, et plus tard les Sorcières. Cette opinion, dont l'absurdité ne mérite plus aucune discussion, trouvait à se fortifier, il faut bien le dire, dans des faits d'ordre scientifique encore vérifiés de nos jours.

Les psychiatres les plus anciens ont indiqué que la folie peut produire une exaltation de la mentalité et donner un coup de fouet à certaines facultés plus ou moins latentes. Arétée de Cappadoce *, qui vivait en l'an 80 , fît preuve , dans ses descriptions , d'un esprit critique et d'une expérience dignes d'admiration : « Quelques maniaques, dit -il. acquièrent une facilité et une concentration d'es-

1 Arétée de Cappadoce , De Causis et siynis morhorum trad. Renaud, liv. I, eh. vi et vu .

prit telle, que des souvenirs qui n'étaient qu'imparfaits chez eux se réveillent tout à coup avec La plus grande facilité : ils savent la philosophie sans l'avoir apprise, et la poésie comme s'ils avaient été en rapport avec les Muses. »

Au \' siècle, Avicenne observe que les insensés fournissent des productions étonnantes, si bien que le vulgaire les croit possédés.

Au xive, Gentilis raconte que des aliénés d'ailleurs illettrés se sont mis tout à coup à parler et à écrire comme des littérateurs de profession.

Au xvc, Guainerarius dit avoir connu un paysan qui, habituellement incapable de toute œuvre littéraire et dépourvu même de l'éducation la plus primordiale, composait des vers aux époques de crise coïncidant avec la pleine lune.

Au xviic, Sennert cherche à montrer comment les maniaques parlent des langues qu'ils n'ont pas apprises , composent des vers et prédisent l'avenir ; il cite, à l'appui, de nombreux cas. Et AYillis dit avoir guéri un aliéné qui racontait ses accès de la façon suivante : « J'attendais la crise avec impatience , car alors tout me semblait facile ; aucun obstacle ne m'arrêtait ; ma mémoire acquérait tout à coup une perfection singulière; je me rappelais de longs passages des auteurs , latins ; j'écrivais en vers aussi bien qu'en prose. »

Au xvnie siècle . Van Swieten recueille l'observation d'une femme qui composait des vers pendant ses accès de manie avec une admirable facilité, bien qu'elle n'eût jamais montré le moindre talent poétique à l'état de santé.

Dans les temps modernes , les documents abondent, plus précis, mieux interprétés.

Pinel ' , parlant de la manie , s'exprime en ces termes : « Les accès de manie ont pour caractère un nouveau degré d'énergie physique et morale... L'accès semble porter l'imagination au plus haut point de développement et de fécondité, sans qu'elle cesse d'être régulière et dirigée par le bon goût. Les pensées les plus saillantes, les rapprochements les plus ingénieux et les plus piquants, donnent à l'aliéné l'air surnaturel de l'inspiration et de l'enthousiasme. »

Esquirol- déclare à son tour que << les maniaques, pleins de confiance en eux-mêmes, parlent et écrivent avec facilité, se font remarquer par l'éclat des expressions, par la profondeur des pensées, par l'association des idées les plus ingénieuses... ». Il rapporte l'observation d'un malade qui déclare après guérison : « On sera peut-être surpris que j'aie pu me souvenir de tant de choses; mais mon imagination était si vive et si active , que tous les objets venaient s'y peindre ou plutôt s'y graver en caractères de feu. »

Leuret '' dit positivement : « Il m'est arrivé plusieurs fois de prendre une idée trop favorable de la capacité intellectuelle de quelques personnes, lorsque je n'avais pour les juger que la connaissance de ce qu'elles faisaient ou disaient pendant

1 Piicbl, Traité médico-philosophi(jue sur l'aliénation mentale.

2 Esquirol, Des maladies mentales.

3 Leiret. Fragments psychologiques sur la folie.

LA LITTERATURE POETIQUE DANS LES MALADIES DB L'ESPRIT lti9

un accès de manie. Tel malade qui m'avait frappé par ses discours ou ses saillies n'était plus, après sa guérison, qu'un homme très ordinaire et bien audessous de l'opinion que j'avais conçue de lui. »

Parlant des états maniaques, Marcé1 reconnaît que « chez les sujets dont la surexcitation intellectuelle, au lieu d'être diffuse et de s'éparpiller sur une foule d'objets, se groupe autour d'une passion ou d'une idée prédominante, il peut arriver que le style s'élève à un éclat inaccoutumé , que les pensées, les sentiments soient exprimés avec un entraînement, une éloquence que ne comporte pas le niveau intellectuel des malades, et qui s'évanouissent dès que la convalescence devient plus complète ». Le même auteur parle d'un sujet « qui déraisonnait dès qu'il abordait la prose , mais qui s'élevait, dans des élégies tendres et mélancoliques, à une rare perfection de style et aux pensées les plus choisies... - ».

« J'ai eu l'occasion, écrit Morel *-, de remarquer chez quelques aliénés hypocondriaques, hystériques et épileptiques, une activité intellectuelle extraordinaire aux époques critiques de la maladie. Il n'est pas rare d'observer que les attaques d'exacerbation auxquelles ils sont sujets sont précédées d'une manifestation anormale des forces de l'intelligence. Un jeune aliéné hypocondriaque, confié à mes soins, étonnait souvent ceux qui le voyaient

1 Marcé, Truite pratique îles maladies mentales.

2 Marcé, De la valeur des écrits des aliénés Journal île médecine mentale, 1864).

3 Morel, Traité des maladies mentales.

P i sie et folie. 5*

par la facilité de son élocution et par la manière brillante dont il exposait ses idées. Il lui est arrivé en de certains moments de composer, dans l'espace d'une nuit, un morceau de musique ou une pièce théâtrale qui renfermaient des traits remarquables et quelques beautés de premier ordre. Mais pour moi qui connaissais le malade, je n'étais jamais trompé sur le pronostic que m'inspirait cette situation. Je savais qu'après trois ou quatre jours d'excitation ce jeune aliéné tomberait dans une morne stupeur et dans un hébétement qui lui enlèveraient jusqu'à l'instinct de ses besoins les plus naturels. »

Trelat l, dans son intéressante étude sur la folie lucide , présente une collection de faits non moins édifiants, en plaçant certains aliénés dans le monde des salons « où ils aiment à briller, où ils sont charmants, où, semblables à des gens sensés, ils se distinguent quelquefois par les formes les plus séduisantes ».

Parant - , dans un ouvrage plus récent encore t montre avec prudence qu'il faut juger de la folie d'un homme « non par ce qui lui reste de raison r mais par ce qui lui en manque ». Et l'auteur ajoute : « Il est assez fréquent de voir que la maladie exalte les facultés intellectuelles et leur communique plus de force et de vivacité. Cette exaltation est même , en quelque sorte , la règle dans certains états d'aliénation mentale dont elle constitue l'un des signes prédominants. Dans quelques cas, elle en marque le début; dans d'autres, elle

1 Trelat, la Folie lucide.

- Parant, In Raison dans la folie.

se produit seulement alors que la maladie est déjà confirmée. Il en est ainsi dans la manie aiguë simple, dans la période maniaque de la folie < double forme, et quelquefois aussi au début de la paralysie générale. Les malades comprennent euxmêmes que leurs idées sont plus vives, plus nettes, plus abondantes. Leur imagination a plus de force; les souvenirs leur reviennent avec une extrême facilité. Il y a une véritable extension de toutes leurs facultés mentales. »

Ainsi les documents ne sont pas rares qui révèlent dans l'histoire de l'aliénation cette surexcitation des facultés au cours des états de folie. Il est intéressant de faire observer que la même remarque fut faite non seulement par les hommes de science, mais par les littérateurs et les écrivains.

Il semble, dit Ch. Nodier1, que « les rayons si divergents et si éparpillés de l'intelligence malade se resserrent tout à coup en faisceau, comme ceux du soleil sur une lentille, et prêtent alors aux discours du pauvre aliéné tant d'éclat qu'il est permis de douter s'il a jamais été plus savant, plus clair et plus persuasif dans l'entière jouissance de sa raison. »

Théophile Gautier-, à l'occasion d'une visite qu'il avait laite à l'hospice des aliénés de San-Servolo à Venise, écrivait aussi : « La folie, qui creuse de si énormes lacunes, ne suspend pas toujours toutes les facultés. Des fous ont fait des vers et des peintures, où le souvenir de certaines lois de l'art

1 Ch. Nodier, les lins-bleus, 1846, p. 217.

2 Théophile Gautier, Voyage en Italie Paris. Charpentier,

avait survécu au naufrage de la raison. La quantité est souvent fort bien observée dans des poésies d'une démence complète. Dominico Théotocopuli , le peintre grec qu'on admire dans les églises et les musées d'Espagne, a fait des chefs-d'œuvre fou. Nous avons vu en Angleterre des combats de lions et d'étalons en fureur, exécutés par un aliéné sur une planche qu'il brûlait avec une pointe de fer rougie au feu, et qui avaient l'air d'une esquisse de Géricault frottée au bitume. »

Quoi qu'il en soit , il est bien certain que si les aliénés fournissent quelques productions, ces dernières sont surtout des productions d'ordre imaginatif. Il est à peine besoin d'en exposer les raisons. La faillite des facultés de contrôle et d'inhibition, sous quelque forme et à quelque degré qu'on puisse la réaliser, est un obstacle formel aux actes psychiques dont l'opération se traduit en jugements. Elle peut être au contraire tolérante et même favorable aux travaux d'imagination, dans lesquels une part importante revient à l'automatisme. C'est dire qu'à peu de choses près, tout ce qu'on a pu relever d'intéressant dans l'œuvre des aliénés appartient au domaine de l'art.

Parmi les arts préférés des psychopathes, la poésie. semble-t-il, tient la première place. Faut-il voir dans cette prédominance des productions poétiques une tendance vraiment accusée ? Ou bien n'est -il pas plus simple d'en chercher la raison dans les conditions de commodité ou d'incommodité qui président à l'éclosion de telle ou telle manifestation d'art dans un lieu clos où les res-

sources sont limitées? Il est certain que l'appareil du poète peut trouver place ici comme ailleurs ; il se réduit à trop peu de chose pour qu'on puisse en douter. Il n'en est pas de même de l'outillage du peintre et du musicien : les instruments de musique, non plus que la palette et le pinceau, ne peuvent s'improviser. D'ailleurs, l'abondance des productions littéraires tant en vers qu'en prose a son explication suffisante dans la nature même de ces productions , qui tiennent lieu de véhicule par rapport aux préoccupations délirantes des malades. Il est certain qu'à la faveur du verbe, la poésie par exemple offre à cet égard une facilité, une richesse et une précision que ne peut avoir le dessin et moins encore la musique.

C'est surtout à ce dernier point de vue que les cliniciens ont envisagé la question qui nous intéresse. La valeur des écrits dans le diagnostic de l'aliénation mentale a été mise en évidence par divers auteurs, en particulier par Marcé1, par Régis2, et plus récemment par Roques de Fursac5. Dans la grande majorité des cas, les productions littéraires des aliénés confirment ou révèlent à elles seules l'existence de la folie. Bien souvent même les écrits trahissent avec fidélité l'état d'esprit des malades, alors que la conversation n'a pu dévoiler que d'une manière incomplète leur trouble mental. Ils peuvent acquérir une grande importance, quand des aliénés

1 Marcé, De la valeur des écrits des aliénés {Journal de médecine mentale, 1864).

2 Régis, les Aliénés peints par eux-mêmes {l'Encéphale, 1882).

3 Roqi.es de Fursac, les Dessins et les écrits dans les maladies mentales et nerveuses Paris, Masson, 1904).

méfiants se tiennent en garde contre les questions qu'on leur pose, et cèdent au contraire à un besoin d'expansion irréfléchie, en prenant la plume, ou quand des malades vivant des mois et des années dans un mutisme absolu se laissent aller de temps en temps à confier au papier des conceptions délirantes qui étonnent par leur multiplicité et la complexité de leurs combinaisons. Inversement, un écrit raisonnable n'est pas toujours une preuve de lucidité parfaite. C'est une manifestation isolée qui pourrait induire en erreur, si le médecin n'était informé de la conservation de certaines facultés au cours des états de folie.

S'il y a au monde un livre curieux à faire, disait Nodier, c'est la bibliographie des fous; et, s'il y a encore une bibliothèque piquante, curieuse et instructive a composer, c'est celle de leurs ouvrages. En vérité, les études de ce genre ont tenté quelques écrivains depuis Octave Delpierre1. En France, les thèses de Sentoux-, de Lauzit ;, de Garnier*, fournissent de nouveaux exemples empruntés indistinctement à tous les genres traités par les aliénés. Un article de Régis ' et une thèse inaugurale de son élève Vigen,; s'attachent plus particulièrement à 1 étude de leurs productions poétiques. Des docu-

1 Octave Delpiekke. Histoire littéraire des fous, ls66.

* H. Sentovx. De la surexcitation des facultés intellectuelles dans la folie Delahaye. 1867 .

3 C. Laizit. Écrits des aliénés (thèse Paris, 87, 88 .

* E. Gaknieh. Écrits des aliénés thèse Paris. 94, 95 .

5 Régis. Poésie et folie Bévue philomathiqne de Bordeaux et du Sud-Ouest. 9* année, n° 2. 1er février 1906 .

6 Viesif, le Talent poétique chez les dégénérés thèse Bordeaux. 190 i .

ments intéressants concernant ces mêmes productions dans une catégorie spéciale de dégénérés sont renfermés dans les Souvenirs de la grande et de la petite Roquette de l'abbé Moreau, et dans les Palimpsestes des prisons de Lombroso.

En groupant les plus heureux spécimens relevés par tous ces auteurs, on peut constater que les élucubrations poétiques des aliénés ne sont pas toutes — il est à peine besoin de le dire — des œuvres de génie. La majorité ne se distinguent vraiment que par la platitude ou l'incohérence. Il ne faudrait donc pas exalter outre mesure le talent et la verve de nos insensés. L'hommage de leurs poésies doit être accepté comme curiosité, mais non point comme œuvre. Nous développerons tout à l'heure cette appréciation d'ordre général ; mais il nous paraît utile de la formuler d'abord, pour éviter au lecteur une méprise suivie d'une désillusion. En réunissant les éléments dont nous disposions nousmêmes et en faisant appel aux archives et aux collections d'obligeants confrères, nous n'avons trouvé qu'un nombre restreint de pièces capables d'être fixées. Pour peu qu'on néglige l'obscène et qu'on retranche les absurdités, la littérature poétique des fous se ramène à peu de choses, quoi qu'on en puisse dire. Pour la présenter, nous l'avons épurée, sauf à la réduire; et c'est le mieux qu'on puisse faire .

1 " 6 LA LITTÉRATURE POÉTIQUE DANS LES MALADIES DE L'ESPRIT I. LES PALIMPSESTES DE l'aSILE

Les asiles d'aliénés sont des lieux de repos et de traitement ; mais l'activité, sous la forme du travail et de la distraction, n'en est pas bannie. Il est des établissements qui possèdent leur Journal, créé et rédigé par les pensionnaires. Des tentatives de ce genre ont été faites en Angleterre à plusieurs reprises. Des journaux littéraires, The New Moon, The York Star, The Opal, rédigés et imprimés par les malades eux-mêmes, ont pris naissance dans les murs de plusieurs asiles. Marcé1 nous assure qu'on peut y trouver en particulier « des morceaux poétiques dont quelques-uns sont pleins de charmes par l'originalité du rythme, par leurs accents passionnés, par le fini de leurs descriptions... ». Lombroso rapporte également que des journaux spéciaux sont publiés depuis longtemps par les meilleurs hospices d'aliénés, en Italie. Le plus ancien est le Diario delV Ospizio di Pesaro, fondé par lui-même en 1872. La Gazetta del Frenocomio di Reggio, la Cronaca del manicomio di Siena, la Cronaca del Reggio manicomio di Alexandria ont suivi. Les hospices de Palerme, de Pérouse, d'Ancône, de Naples, de Ferrare et de Pavie, ont également leur organe. Plus loin de nous, le grand asile de Buenos- Aires possède encore l'Ecos de las Mercedes, revue espagnole qui porte cette mention significative : Redaccion é impresion à cargo de los enfermos del m is m o es ta h lici m ien to .

1 Marcé. loc. cit.

L'exemple des asiles étrangers fut imité naguère à Charenton, où les pensionnaires eurent l'idée de fonder et de rédiger eux-mêmes un journal, le Glaneur de Madapolis. La genèse de ce journal est longuement indiquée dans les ouvrages de Regnard1 et de Sentoux -. Lombroso en rappelle les principaux traits de la façon suivante. Un monsieur Z...r atteint de folie de la persécution, s'était livré pendant plusieurs mois à des actes de violence. Puis l'agitation vint à s'apaiser. Le malade passa ses journées à lire et à composer. En même temps que lui, et dans sa section, se trouvait un officier qui, pour se distraire, peignait l'aquarelle. Un jour ce militaire reproduisit assez heureusement, paraît-il, la porte de l'asile. Monsieur Z... vit le dessin, et> frappé d'une idée subite, il donna le titre: Boute de Madapolis. Puis il commenta : « La route de Madapolis n'est point une chaussée avec son empierrement, ses fossés et ses accotements; c'est une route sphérique, grande comme la terre, épaisse comme la hauteur de la plus grande des pyramides d'Egypte... C'est en naissant qu'on entre sur la route de Madapolis, c'est en mourant qu'on en sort... Chose bizarre, c'est peut-être en dormant qu'on y chemine le plus vite, et c'est souvent quand on s'en doute le moins qu'on franchit les portes de cette ville célèbre... C'est une grave erreur que celle qui court le monde, d'après laquelle Madapolis serait habitée par des hommes tombés de la lune. C'est bien plus en dehors de Madapolis que dans ses murs

1 Regnard, loc. cit.

2 Sentoux, loc. cit.

qu'on pourrait trouver des lunatiques. La route de Madapolis en fourmille. Pauvres gens! Ils viennent tous vers nous! » Alors, passant à l'officier son papier, monsieur Z. . . lui dit : « Il me faudrait tout un journal pour exprimer ma pensée. — Eh bien, lui répondit l'autre, faites un journal, je me charge de l'illustrer. » L'affaire fut convenue, et chacun se mit à son ouvrage. Monsieur Z..., rédacteur en chef, travaillait avec enthousiasme, allant jusqu'à composer par jour plusieurs pièces de vers, demandant des articles, examinant, corrigeant, coupant, se portant auteur et critique à la fois. Chose plaisante, les éloges le rendaient furieux. Le jour d'inauguration, une surveillante lui demande poliment de lui prêter le Glaneur, et joint à sa demande un petit compliment. Il refuse net, l'accable d'injures et ne parle rien moins que de la rouer de coups. Mais, pris d'un remords soudain, il lui adressa iinalement le journal avec cet envoi :

Vous avez désiré, madame.

Lire notre premier Glaneur, Et pour nous tout désir de femme Est un bonheur.

Aussi dimanche, à la soirée, J'enrageais de vous refuser Notre prose trop admirée Pour m' exe user.

Hier donc, j'ai fait récriture Que je vous offre en ce moment ; Et je l'ai faite, sans rature, En peu de te?nps.

Puisse ma copie illisible Atteindre cependant le but De celui qui fut irascible Dès le début!

Car ce but est d'être agréable A qui sait charmer nos loisirs, A qui pour chacun est aimable En ses plaisirs;

Et si le Glaneur qu'on accuse D'avoir plus d'esprit qu'il n'en a Vous fait rire, ma pauvre Muse Aussi rira.

Le Glaneur n'a pas survécu. Mais il est facile de glaner sans lui.

Nous avous fait le dépouillement des pièces poétiques émanant de différents asiles et fournies par des aliénés. Nous devons reconnaitre qu'il faut en lire plus de cinquante pour en fixer une qui ne soit ni tout à fait banale ni complètement incohérente, et ceci n'étonnera personne. L'inspiration est généralement faible et, suivant l'aveu d'un des inspirés,

C'est le travail <Ies fous d'épuiser leurs cervelles En des riens fatigants, en quelques bagatelles.

Les genres les plus opposés peuvent se rencontrer; mais certains thèmes semblent solliciter d'une façon plus particulière la Muse de nos malades. Les épîtres au médecin représentent pour leur part un quart de la statistique. Généralement on exalte ses

qualités, son zèle, son esprit de justice, à ce point qu'à lire tant d'éloges chacun pensera que les fous qui ont une douce folie sont de bien aimables et charmantes personnes. Un malade de Sainte- Anne écrit à Magnan :

L'estime et la. reconnaissance

Sont la seule monnaie du cœur

Dont votre pauvre serviteur

Dispose, pour la récompense

Qu'il doit à vos soins pleins d'honneur.

Recevez donc cet humble hommage,

Docteur admiré, vénéré,

Et j'ajouterais bien-aimé,

Si vous vouliez tenir pour gage

Qu'en cela, du moins, j'ai payé1.

Un fou de Ville-Evrard adresse à Sérieux cet hommage de vive sympathie :

Oui, je forme en ce jour bien des souhaits pour vous, Car vous êtes bien bon envers chacun do nous. Le pauvre malheureux souvent se désespère, N'êtes-vous pas la voix gui vient lui dire... Espère! Acceptez donc ces vœux que je viens vous offrir, Moi, pauvre infortuné fatigué de souffrir. Les souhaits sont les fleurs de la reconnaissance ,' En les cueillant pour vous, malgré mon impuissance, Une voix en mon cœur semble dire bien bas : Va! tu peux les offrir, ces fleurs ne meurent pas-.

1 CSté par Régi?.

- Communiqué par SÉRIBUX.

L'asile lui-même et les événements qui s'y déroulent forment un sujet d'élection qui se présente sous les formes les plus variées. Ce sont surtout les représentations et les fêtes qui font surgir comme par enchantement la Muse ignorée ou abandonnée. Un malade soigné par Sentoux disait avec quelque esprit :

Le monde en théâtres abonde

Où chacun prône ses acteurs,

Et la comédie, au grand monde,

Ne manque pas de spiectateurs.

C'est pourquoi Charenton, pour imiter la ville, S'est dit qu'il lui fallait un théâtre monté. Sitôt dit, sitôt fait, le théâtre en famille Fut bâti, machiné, démonté, remonté^.

Un malade de Régis célèbre la fête nationale. Il chante en décasyllabes :

Fête du peupjle, ô jour si mémorable, Folles et fous retrouvent la raison.

Par un effort dont l'amour est capable, Faisons ici la fête en la maison.

Que le soleil, dans un baiser de flamme, Vienne embraser nos arbres tout en fleurs! C'est la nature, unissant dans notre âme L'amour, la foi, dans l'asile des pleurs.

Et le Chœur reprend :

C'est aujourd'hui fête de la Patrie :

Que jusqu'à nous s'étende son succès,

1 Cité par Sentoux.

Que d'une voix tout Sainte- Anne s'écrie : Gloire aux Français bis ' !

Mais la note est souvent plus sombre. Quand YEcos de las Mercedes publia ses premiers poèmes, un malade lui dédia ce sonnet, pour le jour d'inauguration :

J'ai vu de la Merced V antique monastère , Peuplé de revenants évoqués tour à tour. De moines à genoux sous le cilice austère Pour demander à Dieu le pain de chaque jour.

Dans le lugubre asile, en pleurant, sur la terre, Au mépris de la mort, sans haine et sans amour J'écoutais leur couplet; le souffle délétère Du crime et de l'erreur rugissait alentour.

Salut, jeune journal! au jour de ta naissance, Des siècles écoulés fouille la souvenance, Et de tout le passé sois le fidèle écho.

Pèse de l'avenir le sang et la souffrance Préparés à longs flots, ici, dans le silence, Avant de t'envoler. pauvre feuille, au tombeau-.

Un fou de Bicètre a chanté le séjour de l'asile en termes non moins maussades :

Ah! le pjoète de Florence N'avait pjas, dans son chant sacré, Rêvé V abîme de souffrance De tes murs, Bicètre exécré3!

1 Cité par Vigen.

Collection de l'asile de Buenos-Aires.

3 Cité par Moreau de Tours.

Comme bien Ton pense, les aliénés ne manquent pas de confier à leurs vers l'ennui qui se dégage dune vie privée de liberté. Quelques-uns l'expriment en termes plaisants et sans trop de récriminations. Un malade de Régis dit en badinant :

Ils affirment que je suis fou!

J'avais un rat dans la cervelle, Mais il est rentré dans son trou Sans avoir besoin d'une échelle.

Saint Baudelaire, mon patron, Tu sais que j'ai dans un clystère De lin, de mauve et d'amidon, Absorbé l'âme de Molière.

Si tu n'es pas un animal, Tire-moi de cette boutique, Et je te fais grand amiral De ma flotte de V Atlantique1.

D'autres réclament leur liberté en termes plus dignes, tel ce pensionnaire qui écrit à une dame :

Quand l'heure du départ pour nous sera venue, Je bénirai le Ciel qui vous aura rendue Aux lieux qui vous sont chers. Les regrets d'un

[époux Et d'un fils bien-aimé vous rappellent chez vous. Mais je serai chagrin, et c'est d'un œil humide Que je constaterai que votre place est vide A la table où le soir nous prenons nos repas; Content de vous y voir, je ne vous quittais pas.

1 Cité par Vigen.

Quant à moi, par le sort traité comme le Tasse, Des êtres incompris je subis la disgrâce, Et je n'ai d'autre chant qu'un long cri de douleu Mais où vais-je du Tasse invoquer la mémoire y ayant [joint son génie, ai-je part à sa gloire? A peine ai-je avec lui de commun le malheur*.

Un aliéné de l'asile de Toulouse adresse au médecin de rétablissement cette épître :

Un docteur éminent sollicite ma muse.

Certes l'honneur est grand, mais le docteur s amuse , Car, dans ce noir séjour, le pjoète attristé Par le souffle divin n'est guère visité... Faire des vers ici, quelle rude besogne ! On pourra m' objecter que jadis, en Gascogne, Les rayons éclatants d'un soleil du Midi Réveillaient quelquefois mon esprit engourdi; Il est vrai : dans Bordeaux, cité fière et polie, J'ai fêté le bon vin, j'ai chanté la folie, Celle bien entendu qui porte des grelots. Mais-depuis, un destin fatal à mon repos M'exile loin des bords de la belle Gironde , Qu'enrichissent les vins les plus fameux du monde. Aussi plus de chansons, de madrigaux coquets! Plus de sonnets savants, de bachiques couplets! Ma muse tout en pleurs a repAié ses ailes, Comme un ange banni des sphères éternelles! Dans sa cage enfermé l'oiseau n'a plus de voix... Hélas! je ne suis point le rossignol des bois,

1 Cité par Skntoui.

LBS PALIMPSBSTES DE L'ASILE 185

Pas même le pinson, pas même la fauvette;

Vous me flattez, docteur, en m' appelant poète... Jr ne suis qu'un méchant rimeur, et je ne sais Si ces alexandrins auront un grand succès... Cependant mon désir est de vous satisfaire. Votre estime ni honore, et je voudrais vous plaire ; Mais Pégase est rétif quand il est enchaîné; D'un captif en naissant le vers meurt condamné. Si vous voulez, docteur, que ma muse renaisse, Je ne vous dirai pas : Rendez-moi ma jeunesse. Non; mais puisque vos soins m'ont rendu la santé, Ne pourriez-vous me rendre aussi la liberté ? Des vers! Pour que le Ciel au poète en envoie, Que faut-il? le grand air, le soleil et la joie ! Accordez-moi ces biens : mon luth reconnaissant , Pour vous remercier comme un Dieu bienfaisant, Peut-être trouvera, de mon cœur interprète , D<s chants dignes de vous et dignes d'un poète* !

Plus encore que les autres hommes, les fous parlent volontiers d'eux-mêmes. En fait, on a constaté mainte fois la tendance qu'ont certains de ces infortunés à choisir pour thème celui de la folie. Un malade cité par Régis semble hanté douloureusement par le mystère de l'aliénation :

Soudain dans ce ciel pur passe un sombre nuage. Un éclair menaçant jaillit à l'horizon.

C'en est fait. Le malheur pousse son cri sauvage : Cet être a sa vigueur, mais na plus sa raison.

1 Cite par Parant.

Un choc a terrassé sa frêle intelligence : Un amour malheureux, un chagrin maternel. Un désir effréné de jalouse vengeance, Une frayeur subite, un accident cruel,

Un fétu, quelquefois, a dans ses y eux limpides Mis un regard stupide. hésitant, angoissé; Dans ce pauvre cerveau se sont faits de grands

[vides.

Il ne reste plus rien de ce brillant passé1...

On pourrait , sans grand intérêt , multiplier l'énumération des sujets traités par les aliénés poètes. Il est plus intéressant de grouper ces derniers suivant leur état morbide et de constater l'influence du mal sur la production. C'est cette question que nous devons aborder maintenant.

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