LE TERRAIN NI.VROPATHIQIE : SES CONDITIONS INTRINSÈQUES
que la chose soit une nouveauté. En créant la névropathie , l'Ecole de Paris ressuscite sous une appellation d'ailleurs aussi vague l'état nerveux de Sandras1, le nervosisme de Bouchut2 et la neurataxie de Huchard3. C'est en effet un degré accentué du « tempérament nerveux », dont Brochin^ formait la première assise et comme la prédisposition essentielle aux psycho-névroses. En vérité, tous les nerveux ne sont pas névropathes, de même que tout lymphatique n'est pas scrofuleux. De plus, tous les névropathes ne passent pas forcément du tempérament à la maladie en versant définitivement dans telle névrose bien déterminée ou clans la folie, de même que tout scrofuleux n'est pas une victime forcée de la tuberculose et de ses manifestations nettement spécifiées sur tel viscère ou sur tel organe. En regardant de près leur défilé, dit un critique, « n'a-t-on pas comme une vague impression que c'est l'humanité tout entière qui se pousse, se coudoie et vous passe sous les yeux? Ne se sent-on pas un peu pris soi-même de ce mal de névropathie qui synthétise nos enthousiasmes , nos illusions comme nos désespérances et nos découragements? Et si l'on trouve pour soi l'épithète désobligeante, mettra-t-on la même réserve à l'appliquer aux autres? De quelle personnalité ne peut- on dire qu'elle est quelque peu névropathe ? » Ceci est par-
1 Sandras, La Neurasthénie, Paris. 1891. - Bouchut, Du nervosisme, Paris, 1877.
3 Huchard et Axknfkld, Traité des névroses, Paris. 1883. 1 Brochik, Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, Paris, 1878.
Dallbmagwi . Dégénérés et déséquilibrés, p. 490.
286 LES MALADIES DE L ESEJR1T DA>iS LA LITTERATURE POETIQUE
faitement vrai, et il serait fort légitime encore de se poser par surcroît cette autre question : Vu brin de cette névropathie , quelque peu de cette impressionnabilité quasiment morbide, une certaine dose de ce déséquilibre affectif en un mot, ne serait-ce pas là justement une cause évidente, sinon une raison, de supériorité? En fait, il est bien certain que le parfait équilibre c'est l'accalmie, c'est la négation de toute activité, c'est l'extinction de la vie même. Vn peu de tumulte affectif imprim^ au contraire un élan sans cesse renouvelé; et cet élan peut devenir sous certaines influences une impulsion inaccoutumée qui crée l'homme exceptionnel, dans le bon sens du mot.
Ainsi, l'impressionnabilité spéciale, l'intolérance aux agents extérieurs qui constitue la condition indispensable à l'émotivité morbide , réalise aussi . lorsqu'elle n'est pas poussée à d'extrêmes limites, une des conditions physiologiques du tempérament génial; et ceci n'est pas pour nous étonner, si nous songeons simplement que l'invention, sous quelque forme qu'on l'envisage, se ramène à la perception de rapports nouveaux et inexplorés. Mais s'il est une modalité géniale où l'excessive émotivité peut entrer en jeu comme facteur utile, c'est à coup sûr la modalité fondée sur la vie sensible.
Le « névropathe » est vraiment le « superhomme » dans le domaine des sensations, et il serait bien surprenant de ne pas retrouver l'un et l'autre accouplés chez nombre d'individus géniaux, chez ceux du moins qui appartiennent aux modalités affectives du génie.