LE TERRAIN NÉVROPATHIQUE : SES I ONDITIORS INTRINSÈQUES
Tout poète est doué d'un tempérament sensible. Or cet attribut ne va pas sans fragilité. Les objets d'une délicatesse peu commune risquent de se briser au moindre contact . et ce sont les fleurs les plus exquises qui sont aussi les plus tendres, les plus accessibles aux altérations. Multipliez les âmes sensibles, disait Diderot1, et vous augmenterez les bonnes et les mauvaises actions. Les sujets les plus impressionnables , en effet , ne sont pas seulement les plus aptes aux sentiments généreux et nobles ; ils sont les plus exposés aux pires égarements. Au point de vue esthétique en particulier, on doit demander à leur plume l'expression de beautés presque inattendues ; mais on doit craindre parfois que ces beautés trop rares ne deviennent trop individuelles , trop peu accessibles au commun des hommes; on doit même redouter que ces beautés ne deviennent des laideurs , car rien n'est si laid qu'un monstre , et rien ne choque autant qu'une anomalie.
Loin de nous la pensée de vouloir insinuer qu'une rare sensibilité doit exclure une moralité sévère et un esprit d'une précision parfois scientifique. C'est Une erreur bien trop courante au contraire que d'opposer le savant au poète, comme si l'enthousiasme devait exclure la raison et inversement. De grands poètes furent de grands penseurs, et
1 Diderot. Paradoxe sur le comédien.
quelques-uns n'ont point craint d'introduire jusque dans leurs œuvres un efTort d'argumentation qui pourrait servir de modèle a plus d'un apôtre de la science. La philosophie dans ses problèmes les plus abstraits a inspiré les plus belles pages de la poésie moderne , et en relisant quelques-unes d'entre elles force est bien de confesser qu'une exquise délicatesse ou une impérieuse passion n'a jamais détrôné chez les vrais poètes la profondeur des idées et le rigorisme de leur expression.
Une sensibilité excessive, comparativement à celle du commun des gens, peut donc habiter un cerveau robuste, et ce n'est pas dans son développement qu'il faut chercher une marque d'anomalie. Seulement la prépondérance des qualités affectives peut entraîner, chez certains, le déficit d'autres facultés, ou bien cette prépondérance peut être orientée ellemême dans un sens très spécial et vraiment tératologique : alors il faut déplorer l'existence d'une lacune ou d'une déviation. C'est à ce double point de vue qu'on peut étudier la psychologie morbide de quelques poètes.
Le premier type . celui de la sensibilité envahissante, non point pervertie, mais despotique et accaparant toute l'activité mentale qu'elle conduit au gré de ses caprices. Alfred de Musset l'incarne douloureusement.
Tout a été dit sur la vie de Musset , et des volumes entiers ont été consacrés à sa biographie. La question médico-psychologique a tenté dune façon spéciale quelques écrivains : plusieurs articles de
LE TERRAIN M.VHOl'ATHIull. : ALFRED DE MUSSET 289
MM. Cabanes1 et Lefébure 2 l'ont effleurée par différents points qui ont été plus approfondis dans la thèse récente de M. Oudinot3.
On nous apprend que le père du poète était sujet aux attaques de goutte, et que sa mère, « un peu hautaine, pourtant bonne et charitable, mais faible et sans volonté, avait imprimé à ces qualités un cachet personnel de nervosité légèrement maladive, qui la mettait à la merci des moindres impressions, et l'annihilait en face des moindres obstacles. » Cet état devait s'accentuer chez son fils dans des proportions très nettement morbides.
Né en 1810, Musset appartenait à la génération qui supporta les conséquences matérielles et mondes du formidable ébranlement produit, dans l'Europe entière, par la Révolution et l'Empire. « Pendant les guerres de l'Empire, a-t-il dit luimême , tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pâle et nerveuse. » En fait, on trouve chez lui, dès le plus bas âge, les signes d'une impressionnabilité extrême, à laquelle se joignaient, au dire de son frère, « une impatience de jouir, une disposition à dévorer le temps, qui ne se sont jamais calmées ni démenties un seul jour. » On connaît à ce propos l'anecdote
1 Cabanes, la Dipsomanie d'Alfred de Musset [Chronique médicale, 1er mars 1906. p. 142).
- Lbfbbure, Alfred de Musset sensitif ((Chronique médicale, t< mars 1906, p. 129).
Oudinot, Etude médico-psychologique sur A. de Musset Thèse Lyon, 1906).
des souliers, racontée partout. « Alfred avait trois ans, lorsqu'on lui apporta une paire de petits souliers routes. On l'habillait et il avait hâte de sortir avec cette chaussure neuve dont la couleur lui donnait dans L'œil. Tandis que sa mère lui peignait ses longs cheveux bouclés, il trépignait d'impatience. Enfin il s'écria d'un ton larmoyant : « Dépêchez-vous
donc, maman, mes souliers neufs seront vieux1. » Ce n'est qu'un mot d'enfant , mais Paul de Musset n a sans doute pas tort d'y voir l'expression précoce d'un enthousiasme effréné.
Cet enthousiasme fut doublé d'une timidité marquée et d'une inquiétude désolante. On sait les tribulations du futur poète lorsqu'on le mit en pension, comme tous les enfants. « Il fut malheureux et toujours agité pendant le temps de ses études classiques... Une mauvaise place le mettait au désespoir. S'il n'avait pu apprendre ses leçons jusqu'au dernier mot , il partait pour le collège tremblant de frayeur... Le remords d'une faute même légère le poursuivait à ce point qu'il venait s'accuser lui-même.
Plus tard, le malheur, le chagrin, les regrets, durent exaspérer encore davantage cette exquise sensibilité, si bien qu'à la fin de sa vie l'émotivité du poète • touchait presque au surnaturel ». Il gardait volontiers , après que ses douleurs étaient endormies, le souvenir vivant des épreuves passées. Il aimait à caresser doucement les cicatrices qu'elles lui avaient laissées, et se complaisait dans cette
1 Paul r>E Musset, Biofjraphie.
Il TERRAIN KEVROPATHIQUE : ALFRED DE MUSSET 291
vague tristesse que nous éprouvons en retrouvant la trace des sanglots défunts. N'a-t-il pas dit luimême :
Il est doux de pleurer, il est doux de sourire Au souvenir de- maux qu'on pourrait oublier.
Jamais le poète ne fit quoi que ce soit pour lutter contre cette disposition d'esprit qui le rendait malheureux , sans doute, mais qui donnait à sa poésie un aliment sans cesse renouvelé. C'est ainsi que Musset amoureux l'ait un bouquet de ses rancœurs et de son amertume.
Quoi qu'il en ait médit aux heures noires, le poète des Nuits croyait à l'amour plus que personne au monde , et c'est à sa poursuite qu'il a passé toute son existence. Tout enfant, il laisse déjà prévoir ce qu'il sera plus tard. A l'âge de quatre ans, il se prend d'une passion violente pour une cousine de douze ans plus âgée que lui. Il la demande en mariage, et naturellement on lui promet la main de celle qu'il aime sans penser que le bambin peut prendre au sérieux un tel engagement. Pourtant il s'informe d'elle, et comme on lui dit que c'était une cousine à lui : << Ah! elle est à moi? répond-il. Eh bien! je la prends et je la garde! » Il la garda si bien, ajoute un biographe, qu'on crut devoir, parla suite, lui cacher pendant plusieurs années le mariage de la jeune fille. « Ton nom est écrit dans mon cœur avec un canif, » s'était -il écrié la première fois qu'elle s'en alla. Et les ménagements qu'il fallut prendre avec lui, dans cette
circonstance , prouvent que Ton soupçonnait déjà son état nerveux.
En mai 1833, M. Buloz avait invité Alfred de Musset à un dîner qu'il offrait aux rédacteurs de la Revue des Deux-Mondes. C'est à ce dîner que le poète rencontra pour la première fois la femme qui devait lui inspirer la passion violente qui brisa sa vie. On sait comment se termina l'idylle des amants de Venise. Au cours du voyage. Musset fut gravement malade. George Sand ne cessa point de le soigner avec dévouement, malgré les querelles incessantes qui heurtaient chaque jour ces deux natures si peu faites pour se concilier. Mais à côté de la véritable amie se dressait chez elle la maitresse infidèle qui le trompa, en se livrant sans plus de ménagements aux bras de Pagello. Musset, persuadé qu'il était seul coupable dans cette affaire, s'éloigna de Venise. « 11 rentra à Paris le 12 avril. Il était brisé. Il s'enferma dans sa chambre, sentant un affreux vide se faire en lui. Malade encore, il éprouvait chaque soir un nouvel accès de fièvre qu'il cachait soigneusement pour ne pas inquiéter sa mère. Cependant, sa douleur devait se calmer peu à peu. Dès qu'il le put, il écrivit à George Sand de nouvelles lettres passionnées; il en reçut d'elle qui trahissaient peut-être un reste d'amour. Le roman recommença. La nouvelle vie des deux amants fut un enfer. Ils s'adoraient le matin et s'insultaient le soir. La sensation de l'irréparable était entre eux... Au mois de mars 1835, George Sand dut partir pour Nohant. Une lassitude réciproque les avait envahis, et Musset ne crut pas devoir la
rappeler. En l'espace d'un mois ils devinrent tous deux indifférents, et la rupture fut définitive. Ils devaient néanmoins rester bons amis jusqu'à la lin. Us s'écrivirent de temps à autre et se revirent souvent. Mais leur amitié toute fraternelle ne laissa plus jamais place aux crises qui s'étaient produites pendant la longue période passionnelle '. »
De son aventure avec George Sand, Musset devait garder l'éternel dégoût, le manque de foi dans ses vieilles croyances, cette sorte de défiance en un mot que le souvenir des souffrances passées entretient en nous. Nombreuses furent pourtant les aventures auxquelles fût mêlé le poète depuis cette époque. Ne résistant à aucun entraînement, tantôt débauché et tantôt repentant , il s'intéressait à sa souffrance, la caressait, et s'appliquait à la conserver vivace.
En 1836, son amour pour la Malibran faillit changer le cours de ses habitudes. Mais l'artiste mourut prématurément, et Musset, qui n'avait jamais été son amant, pleura de vraies larmes sur sa tombe. . . Bientôt Rachel devint sa favorite; elle chercha à l'entraîner vers le théâtre, mais n'y réussit que médiocrement... Puis ce fut au tour de la princesse Belgiojoso de lui inspirer une passion violente. Mais cette femme, qui exigeait toutes les adorations sans s'animer jamais, affola le poète de ses provocations hardies et le tint en haleine d'une façon constante, sans lui accorder la moindre faveur... Enfin, Mme Allan, qui avait révélé aux Pari-
1 Raoul < >udinot, loc. cit.
siens les beautés de son théâtre, était devenue sa maîtresse; les deux amants étaient allés cacher leur bonheur à Ville-d'Avray. Il y eut d'abord bien des tiraillements. Mme Allan voulait s'attacher Musset afin de le forcer à écrire: mais dès qu'elle le contrariait il se mettait à boire , et l'artiste, pour le retenir, devait passer par tous ses caprices. Cette idylle fut comme toutes les autres... Un dernier enthousiasme avec Mme Ristori, une grande amitié pour Augustine Brohan, amitié qui valait, disait-il,
bien des amours et ce fut tout1. » Ce fut tout
pour la série officielle des liaisons avouées. Mais que d'amours passagères, sans doute moins connues, et pourtant plus intéressantes dans leur abandon et leur décousu!
Musset amoureux apparaît comme un passionné , un faible et un inégal, non point comme un perverti. On s'est plu à le considérer comme une sorte de sadique moral ne demandant à l'amour que de la douleur ou des émotions violentes, et voulant à tout prix faire saigner les cœurs quand il les aimait. Cette opinion est exagérée. Mais « il fallait que ses maîtresses fussent tout à la fois pour lui, maitresses d'abord, mais également sœurs, femmes, confidentes, garde-malades, amies, compagnes de plaisirs. C'était pour elles un rôle difficile; elles ne pouvaient s'accommoder successivement à des genres aussi divers, et la bonne entente ne pouvait durer bien longtemps ». On a prétendu aussi que charmant, aimable, gai, spirituel avant la posses-
1 Raoul Oudijïot, loc. cit.
s« '^sion, il prenait, aussitôt après, des crises de folie rageuse, au cours desquelles il lui arrivait même de « jeter dehors » la femme qu'il venait d'aimer. Nous préférons croire que Musset mettait dans l'amour la fougue et l'emportement d'une passion exaltée, et que par contre la satiété rapide et la lassitude précoce faisaient de ce grand amoureux un amant médiocre et peu assidu. Quoi qu'il en soit, et en dépit de toutes les calomnies, il reste certain que le désir des sens était toujours chez Musset << à la remorque et bien loin en arrière du désir psychique ». Jean de Bourgogne, dans son article Alfred de Musset c/iez lui, nous en donne la confirmation. «. Il était, dit-il, en villégiature chez des amis de son oncle, M. Desherbiers, et, charmant, charmeur, entouré déjà d'une auréole de renommée, il passait en vainqueur, laissant tomber de ses lèvres des strophes passionnées, qui caressaient les femmes comme une amoureuse déclaration. Une jeune fille se prit si bien à ce ramage d'oiseau bleu , qu'éperdue elle vint un soir dans la chambre de Musset, toute pâle de désir dans sa robe blanche, les lèvres prêtes pour un baiser et portant dans ses cheveux blonds une rose, prête à s'effeuiller. Au lieu d'ouvrir les bras, le poète tomba à genoux. Il admira les beaux cheveux, mais ne les dénoua pas; il aspira la rose, mais n'en arracha pas les pétales parfumés; et, serrant les mains de l'imprudente, il lui parla longtemps tout bas, s'adressant à son âme, sans vouloir prendre son corps. Pendant huit nuits, il eut le courage de résister, estimant que profiter de semblable ailble-
ment serait une vilenie. » Somme toute, le poète se comporta simplement , dans la circonstance , comme un honnête homme ; mais pour cela justement on ne peut accorder qu'un crédit relatif à ceux qui ont crié au libertinage. Musset, malgré ses écarts, reste par-dessus tout l'amoureux candide et mélancolique, l'amoureux qui aspire. Cet amour dont il a tant blasphémé, il en a fait au point de vue moral l'aliment de sa vie, et on le retrouve dans son œuvre entière, tantôt ulcéré et tantôt guéri, aujourd'hui s'élevant en imprécations et demain confondu de remords. C'est bien tout Musset qui parle dans la Nuit <ïaoùt:
J'aime, et pour un baiser je donne mon <;énic, Et je veux répéter et raconter sans cesse Qu'après avoir juré de vivre sans maîtresse, Je fais serment de vivre et de mourir d'amour.
L'extrême sensibilité d'Alfred de Musset ne se traduit pas simplement dans l'étude du tempérament. L'état d'hyperesthésie dans lequel il vivait ne pouvait moins faire que de favoriser les illusions sensorielles, et sur ce fait les documents sont assez nombreux dont il est difficile de contrôler d'ailleurs l'intégrale authenticité.
Faut-il rappeler tout d'abord que Musset présentait un exemple de ce phénomène bizarre qu'est l'audition colorée , phénomène dont personne ne parlait alors, et dont la psychologie contemporaine s'occupe au contraire assez activement? Mme Arvède Barine confirme le fait dans son intéressante biographie, et l'auteur indique, d'après une lettre
adressée à Mrae Joubert, comment le poète, dînant avec sa famille, fut obligé de soutenir une discussion « pour prouver que le fa était jaune, le sol rouge, une voix de soprano blonde, une voix de contralto brune1 ».
L'audition colorée n'implique pas forcément un état morbide; mais dans la vie sensorielle de Musset des tendances plus nettement maladives ont été relevées. Vers dix ou douze ans, il subissait la fascination du cadre doré d'un vieux portrait qui lui servait à s'hypnotiser lui-même. Quand, par une belle matinée, le soleil donnait sur ce portrait, l'enfant, à genoux sur son lit, s'en approchait avecdélices. Tandis qu'on le croyait endormi, en attendant que le maître arrivât, il restait parfois des heures entières, le front posé sur l'angle du cadre; les rayons de lumière, frappant sur les dorures, l'entouraient d'une sorte d'auréole où nageait son regard ébloui. Dans cette posture, il faisait mille rêves; une extase bizarre s'emparait de lui. Plus la clarté devenait vive, et plus son cœur s'épanouissait. Quand il fallait enfin détourner les yeux fatigués de l'éclat de ce spectacle, il fermait alors ses paupières et suivait avec curiosité la dégradation des teintes nuancées dans cette tache rougeatre qui reste devant nous quand nous iixons trop Longtemps la lumière; puis il revenait a son cadre et recommençait de plus belle2. » C'est le poète lui-même qui donne ces détails autobiographiques au début d'une de ses nouvelles.
1 Anvim: Barinb, Alfred de Musset, 1893.
2 A. db Musset, /es Deur maîtresses.
298 LES MALADIES l»E L'ESPRIT DANS LA LITTERATURE POETIQUE
Nous sommes ici très proches de l'extase, de même que nous frisons l'hallucination dans le rêve prolongé qu'on trouve mentionné par tous ses biographes, et qui fut, dit-on. un obstacle définitif aux études de médecine qu'Alfred avait entreprises. Il venait d'assister pour la première fois à la leçon pratique de l'amphithéâtre. « Le soir de cette épreuve, il eut un cauchemar qui fit sur lui une vive impression. Un cadavre sale et visqueux vint se coucher auprès de lui; il en sentit le contact glacé. Rempli d'horreur, il l'emporta dans la chambre voisine, fermant la porte à double tour. Le cadi revint. La même scène se répéta à plusieurs reprises, et la dernière fois il sembla au poète que ce cadavre était ilasque, sans os, et que ses membres étaient ballants comme ceux d'un polichinelle. A son réveil, le jeune homme se montra fort impressionné, et l'on prétend que la vision vint à plusieurs reprises le hanter de nouveau, dans le cours de son existence.
Paul de Musset ne fait guère allusion aux phénomènes franchement hallucinatoires dont son fine était coutumier, au dire de certains témoins. Il raconte simplement que Musset, malade d'une fluxion de poitrine, en 1840, eut des hallucinations fugaces comme il en avait eu déjà pendant la fièvre pernicieuse dont il fut atteint au cours du voj^age à Venise. Au reste, il fait entendre ailleurs que <( le médecin ne s'inquiétait point de ces visions et disait que le grand maestro ne pouvait ni se bien porter, ni être malade comme tout le monde ' ». Mais d'autres 1 Lui el elle, XVIII. p. 229.
LE TERRAIN ïfEVROPATHIQUE : ALFRED DE MUSSET 299
personnes ont attesté, avec un luxe de détails vraiment surprenant, l'existence d'hallucinations aussi bien visuelles qu'auditives chez le poète.
A notre avis, l'histoire du cadavre entrevu à. L'amphithéâtre , et revenant de temps en temps l'obséder pendant son travail, n'indique vraisemblablement qu'une vision mentale. Il en est de même des paroles que Mmc Collet lui prête, lesquelles n'impliquent pas un trouble hallucinatoire, mais bien simplement une évocation Imaginative : « Je revois toujours ceux que j'ai aimés, soit que la mort, soit que l'absence m'en sépare ; ils reviennent obstinément dans ma solitude, où je ne me sens jamais seul. Ce sont surtout les femmes qui ont ému mon cœur ou que j'ai pressées dans mes bras qui m'apparaissent et m'appellent; elles ne me causent aucun effroi, mais une sensation particulière et comme inconnue à ceux qui vivent. Il me semble, aux heures où cette communication s'opère, que mon esprit se détache de mon corps pour répondre à la voix des esprits qui me parlent1...
Dans tous les cas, Musset avait fréquemment des pressentiments, et ces derniers prenaient parfois une telle vivacité, qu'ils aboutissaient à une véritable télépathie. On a cité à ce propos de nombreuses anecdotes. Voici ce que dit Mme Martellet des phénomènes anormaux dont elle fut témoin : Comme on le verra par ce que je vais raconter, le nervosisme de M. Alfred touchait quelquefois au surnaturel, et je me suis souvent demandé s'il n'avait
» Lni, XXXIII. p. 368, 369, 382 5« .'«lit.. 1864.
point un sixième sens, un don de seconde vue. Nous avions comme voisine, dans la rue Rumford, une femme qui passait pour veuve, mais qui ne Tétait pas, puisqu'un beau jour son mari lui revint, très souffrant et demandant à être soigné. Je me suis toujours dit que cette bonne dame ne devait point tenir beaucoup à guérir son mari, car elle le soigna en dépit du sens commun, et cela était si visible, que je m'en indignai et entretins mon maître de mes soupçons. Si bien que, souvent, monsieur me disait : - Eh bien! le voisin, où en est-il? » Un soir, tandis que monsieur dinait en ville, j'entendis chez mes voisins de grands cris, des pleurs. Je m'informai et appris que le pauvre malade venait de rendre son àme à Dieu. J'écrivis aussitôt à M. Desherbiers de venir voir mon maitre le lendemain, afin de le distraire, et pour qu'il ne vit point les tristes spectacles qui suivent la mort, et dont il était toujours très impressionné; je mis ma lettre à la poste, et je me couchai. Mais subitement, au milieu de la nuit, je lus réveillée par la sonnette de la chambre de monsieur, qui tintait avec violence. Je sautai au bas de mon lit et me précipitai chez mon maitre. Jamais je n'oublierai le visage qu'il avait, pâle, convulsé, les yeux agrandis démesurément et regardant fixement le pied du lit. « Là! là! dit-il avec effroi.
[ n croque-mort! Le voyez-vous? Il a un drap noir ir le bras ! Ah ! mon Dieu! l'entendez-vous? Il me
parle, il me dit : Quand il vous plaira! J'essayai d'élever la voix pour rompre cette hallucination, et pris moi-même la place du spectre. Tant que je restai là, M. de Musset ne le vit plus; mais dès que
je m'éloignais, la vision revenait chaque fois plus nette. .le ne savais plus que devenir; j'ouvris les fenêtres, niais la vision était toujours là; j'allumai toutes les bougies, mais le spectre ne bougeait pas. Enfin je repris ma place au pied du lit; la vision disparut, et M. de Musset put se rendormir. Le lendemain, mon maître raconta son cauchemar avec de grands détails. Puis, au milieu de la conversation, il me dit : « Et à propos, notre voisin , com- « ment va-t-il ? — Très bien! lui répondis-je; il est (( parti à la campagne. » Mais j'ai toujours gardé la conviction que, cette nuit -là, M. de Musset avait senti la mort venir chez notre voisin1. »
Mme Martellet raconte également : « Un jour, il se promenait avec deux de ses amis, et tous trois causaient joyeusement, lorsque, passant sous un guichet du Louvre, les deux jeunes gens virent le poète s'arrêter et devenir tout pale. « N'entendez- « vous pas? leur dit-il à voix basse. — Quoi? qu'avez- " vous? qu'entendez-vous? » reprirent-ils inquiets. Et le poète, saisi d'un léger tremblement, ajouta : « J'entends une voix qui me dit : Je suis assas- « sine au coin de la rue Chabanais ! » Les deux amis partirent de rire. « Ah! c'est là ce que vous « entendez? Ce n'était pas la peine de nous faire « peur pour une pareille sottise. » Mais M. de Musset paraissait si troublé, si anxieux, son visage trahissait tant d'épouvante, qu'un de ses amis proposa d'aller voir si rien d'insolite ne se passait rue Chabanais. On partit, on pressa le pas. Les deux com-
1 Les Annales politiques et littéraires (25 juillet J SOT, p, 52
pagnons, pris d'une crainte vague, restèrent silencieux, tandis que le poète murmurait de temps en temps : « C'est affreux. J'entends ses cris, » On se dirigeait du côté de la rue Chabanais, lorsque les trois jeunes gens rencontrèrent une civière contenant un homme tout ensanglanté. Ils s'arrêtèrent interdits, et demandèrent quel était cet homme que l'on emportait. On leur répondit que c'était un malheureux garçon qui venait d'être assassiné au coin de la rue Chabanais, et qui avait rendu le dernier soupir. Les trois amis, en proie à une vive émotion, suivirent le cortège funèbre jusqu'au commissariat : mais aucun d'eux ne reconnut le mort'.
D'autres faits du même genre ont été rapportés par plusieurs témoins. Musset avait fait aux bains de mer la connaissance d'une jeune Anglaise. Cette dernière, qui était phtisique, lui avait dit un jour :
Dans deux ans, à l'automne, quand je devrai mourir, je serai à Paris, ne l'oubliez pas; au lieu d'un tombeau de marbre blanc, je veux un beau chant de vous pour m'ensevelir. Je resplendirai à jamais dans vos vers et je serai bien joyeuse. » Deux ans après, Musset était au Vaudeville quand une main se posa sur la sienne ; il vit devant lui l'ombre de la jeune Anglaise et entendit ces mots : « Pourquoi donc m'oubliez -vous? » Le poète sortit du théâtre, précédé de l'ombre qui venait de lui apparaître. Celle-ci le conduisit rue de Rivoli, le fit entrer dans une maison qu'il ne connaissait pas, et ne s'évanouit que lorsqu'il se trouva dans la chambre
1 Les Annales politique? et littéraires -J2 aoûf L897, p. 116 .
mortuaire, où la jeune fille venait de rendre le dernier soupir en disant à sa vieille tante : < Le voici, le voici qui arrive. » Une autre l'ois, Musset entendit tout à coup, à un bal de l'ambassade d'Autriche, une voix qui lui disait à l'oreille : « Je veux un tombeau, o Cette voix le poursuivit. Bientôt l'ombre d'une ancienne prostituée qui l'avait tenté un soir lui apparut et se suspendit à son brus. répétant toujours : a Je veux un tombeau, j'ai souillée par assez de chair et d'ossements durant ma vie ; je veux être seule sous la terre. » Toute la nuit le poète fut poursuivi par ces mêmes paroles. Le lendemain, sans y penser, il alla voir un de ses anciens camarades, interne en médecine. Le jeune homme était en train de disséquer la pauvre femme dont la veille, au soir, le souvenir l'avait obsédé.
Il est certain que de tels phénomènes sont faits pour nous étonner. Si tous ceux qui ont connu le poète les ont confirmés, il faut bien y croire; mais la science n'est vraiment pas à même d'édifier actuellement une théorie véritablement assise en pareille matière, et nous croyons bien faire en nous gardant d'interprétations plus ou moins fondées, lui ce qui concerne le sujet, du moins, cela semble indiquer un état bien net d'hypersensibilité nerveuse que des exemples d'un autre genre viennent encore confirmer.
Le dédoublement du « moi » chez Musset nous est tout au long décrit dans un des ouvi Sand. Avant leur voyage d'Italie, les deux amants se promenaient une nuit dans la forêt de Fontainebleau. Musset voulut retrouver un écho parmi les
304 r.ES MALADIES DB L'ESPRIT DANS LA LITTERATURE POETIQUE
rochers. Sand le perdit de vue; puis, au bout de quelque temps, elle entendit un cri d'inexprimable détresse. Musset venait de se trouver face à face... avec lui-même. Couché sur l'herbe, dans le ravin, sa tète s'était troublée. Il avait entendu l'écho chanter tout seul. Puis, comme il se relevait sur ses mains pour mieux se rendre compte du phénomène, il avait vu passer devant lui, sur la bruyère, un homme qui courait, pâle, les vêtements déchirés et les cheveux au vent. « Je l'ai si bien vu, dit-il, que j'ai eu le temps de raisonner et de me dire que c'était un promeneur attardé, surpris et poursuivi par des voleurs: et même j'ai cherché ma canne pour aller à son secours. Mais la canne s'était perdue dans l'herbe, et cet homme avançait toujours vers moi. Quand il a été tout près, j'ai vu qu'il était ivre, et non pas poursuivi. Il a passé en me jetant un regard hébété, hideux, et en me faisant une laide grimace de haine et de mépris. Alors j'ai eu peur, et je me suis jeté la face contre terre, car cet homme... c'était moi1! »
Au total, Musset parait avoir eu surtout des sensations exagérées, par suite d'une susceptibilité spéciale, d'une impressionnabilité toute particulière de son système nerveux. Mais, quelquefois aussi, ces sensations furent déformées ou même arbitraires, par suite d'un état maladif qu'exagérait, ainsi que nous le verrons, l'abus des produits toxiques. Si le poète fut halluciné, s'il eut de tristes pressentiments, surtout vers la tin de sa vie, on peut affirmer, du
i Elle et lui eh. v? p. 111-113 .
moins, qu'en dehors des états fébriles il n'eut jamais d'idées délirantes. Ses hallucinations, si tant est qu'elles soient confirmées, furent toujours conscientes; elles furent tenues pour pathologiques par le sujet même , et rectifiées par son jugement aidé du témoignage de ses divers sens.
Quoi qu'il en soit, les œuvres du poète portent souvent l'empreinte des anomalies que nous venons de signaler. L'auteur met en jeu des phénomènes anormaux, dit M. Lefébure, a toutes les fois que les passions de quelqu'un de ses héros arrivent à leur paroxysme. Alors il trouve tout naturel de nous représenter un visionnaire. C'est pour lui une conséquence logique de l'état mental où se trouve le personnage, et comme ce personnage se confond toujours avec l'auteur, qui était la sincérité même, on s'aperçoit aisément qu'il y a là quelque chose de pris sur le vit'.
Il est une particularité nerveuse sur laquelle Musset insiste plus volontiers, parce qu'elle se manifeste chez lui d'une façon constante. Nous voulons parler de la télépathie. Ses personnages principaux sont assaillis de craintes et de pressentiments. C'est une assertion qu'on peut vérifier en Lisant, en particulier, le Roman par lettres, les Caprices de Marianne, Frédéric et Bernerette, André del Sarto et la Confession d'un enfant du siècle.
Dans la Nuit de décembre, on voit le poète hanté par son double, avec l'intensité persistante d'une véritable obsession :
Du temps que j'étais écolier, Je restais un soir à veiller
Dans notre salle solitaire. Devant ma table vin! s'asseoir Un pauvre enfant vêtu de noir.
Qui me ressemblait comme un frère.
Comme j'allais avoir quinze ans, Je marchais mi jour, à pas lents, Dans un bois, sur une bruyère.
Au pied d'un arbre vint s'asseoir Un jeune homme vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.
A l'âge où Ton croit à l'amour, J'étais seul dans ma chambre un jour, Pleurant ma première misère.
Au coin de mon feu vint s'asseoir
\ étu de noir.
Qui me ressemblait comme un frère.
A l'âge où l'on est libertin.
Pour boire un toast en un festin,
Un jour je soulevais mon verre.
En face de moi vint s'asseoir
Un convive vêtu de noir.
Qui me ressemblait comme un frère.
Un an après, il était nuit,
J'étais à genoux près du lit
<hi venait de mourir mon père.
Au ehcvet du lit vint s'asseoir
Un orphelin vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.
Il Hi:i;.\IN NEVROPATHIQUï : ALFRED DE MUSSET 307
Partout où j'ai voulu dormir, Partout où j'ai voulu mourir.
Partout où j'iii louché la terre.
Sur ma rond1 est venu s'asseoir Un malheureux vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.
Au début de la Nuit de mai, le poète, sous le coup de l'émotion qui l'étreint, semble décrire une double hallucination. C'est d'abord une vision :
Gomme il fait noir dans la vallée.
J'ai cru qu'une forme voilée Flottait là -bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie, Son pied rasait l'herbe fleurie; C'est une étrange rêverie :
Elle s'efface et disparaît.
Puis, plus loin, une voix :
Pourquoi mon cœur bat-il si vite?
Qu'ai -je donc en moi qui m'agite, Dont je me suis épouvanté?
Ne frappe-t-on pas à ma porte?
Pourquoi ma lampe à demi morte M'éblouit-elle de clarté?
Dieu puissant! tout mon corps frissonne. Qui vient, qui m'appelle? Personne, Je suis seul. C'est l'heure qui sonne ( > sol i Inde ! o pauvreté !
Sans doute, il serait bien puéril d'arguer de telles constatations en faveur d'un dossier morbide; car aux figures poétiques tous les tours sont bons, et
le caprice du style peut fort bien prêter à certaines images des formes de pure convention dont il faut se garder de chercher les équivalences réelles. Mais les dispositions mentales du poète étant connues par ailleurs, on ne peut éviter de mettre en relief certains rapprochements.
Si la sphère affective est hypertrophiée, la sphère volitionnelle est en déficit chez Musset. Au milieu des péripéties de la vie, il n'oppose pas la moindre lutte à la marche des événements. Il les subit, mais ne les dirige point, et s'abandonne de plein gré à toutes les surprises. Ouand il lui faut prendre une résolution, il est le plus malheureux des hommes. Pendant son voyage en Italie avec G. Sand, dit M. Lefébure, ils hésitèrent entre Rome ou Venise, de sorte qu'ils les jouèrent à pile ou face. Venise, face, retomba deux fois sur le plancher. Dans 77 ne faut jurer de rien , Valentin va user du même procédé pour savoir s'il aimera Cécile; mais, changeant tout à coup d'augure, il décide en définitive : « Si elle tourne la tète de mon coté, je l'aime; sinon, je m'en vais à Paris.
L'instabilité mentale est toujours alliée sous différentes formes à la faiblesse de la volonté. Musset ne sait point se refréner. Il passe d'un extrême à l'autre, et ce défaut est bien évident dès sa prime enfance. « Bien souvent sans motif, et après plusieurs jours de sagesse, le petit Alfred devient tout à coup maussade et commet faute] sur faute. Incapable de maîtriser ses impulsions, il lui faut attendre que ses nerfs soient calmés ; mais alors il se lamente, demande pardon, et témoigne
LE TERRAIN NÉVROfATHIQUE : ALFRED DE MUSSET 309
un repentir si sincère et un désespoir si violent, que sa mère est encore obligée de le consoler... Il rit et il pleure, il est gai et taciturne, causant et fermé, raisonnable et impulsif tour à tour, et ses parents, qui connaissent son état nerveux, évitent soigneusement ce qui peut le contrarier. » La colère naissait chez lui pour des causes infimes : elle se calmait d'ailleurs brusquement et se terminait par une crise de larmes. Paul de Musset raconte que, revenant de la villa des Clignets , où il avait passé la belle saison : « Alfred eut des accès de manie causés par le manque d'air et d'espace, qui ressemblaient assez à ce qu'on raconte des pâles couleurs des jeunes filles. Dans un seul jour, il brisa une des glaces du salon avec une bille d'ivoire, coupa des rideaux neufs avec des ciseaux et colla un large pain à cacheter sur une grande carte d'Europe au beau milieu de la Méditerranée. Ces trois désastres ne lui attirèrent pas la moindre réprimande, parce qu'il s'en montra consterné1. » Cet état d'instabilité ne s'est pas démenti plus tard. Musset avoue lui-même s'être abandonné à l'égard de sa maîtresse à des « accès de colère et de mépris » , alternant avec « des élans d'un amour étrange ». Et il ajoute : « Une exaltation portée à l'excès me la faisait traiter comme une idole, comme un dieu ; un quart d'heure après l'avoir insultée, j'étais à ses pieds et je lui demandais pardon en pleurant-. » D'ailleurs, ceux de son entourage étaient frappés de cette curieuse inégalité. On
1 Paul de Musset, loc. <i(.
2 La (Jonfession d'un enfant du siècle, p. 251.
310 LBS MALADIES DE L'ESPRIT DANS LA LITTERATl'RE POETIQUE
en' trouve la preuve dans une lettre où M™ Allan, après avoir fait un éloge sincère du poète, termine en disant : << Retournez la page et prenez le contrepied, vous avez affaire à un homme possédé d'une sorte de démon, faible, violent, orgueilleux, despotique, fou, dur, petit, méchant jusqu'à l'insulte, aveuglément entêté, personnel et égoïste autant que possible, blasphémant tout et s'exaltant autant dans le mal que dans le bien *. » Musset a peut-être exprimé à son insu sa propre inégalité dans ses œuvres, et l'on peut avec Oudinot émettre cette hypothèse que dans chacune de ses pièces il nous dépeint un côté de sa nature changeante. Il fut en effet tour à tour <• le tendre Cœlio, l'épicurien Octave, le frivole Yalentin , le rieur Fantasio, le passionné Fortunio . et enfin le philosophe de la Confession d'un enfant du siècle ».
Une nature aussi faible était exposée aux débordements. Malgré le souci avec lequel sa vieille gouvernante. Adèle Colin, a cherché à nous donner le change en déclarant que son poète ne buvait que de Feau coupée d'un peu de vin , les habitudes bachiques de Musset sont assez connues pour qu'il soit inutile d'en parler longuement. Toutefois, nous pensons avec Oudinot qu'on a fait trop de bruit autour de cette funeste passion pour l'alcool. On t'a surtout mal interprétée, et il nous paraît difficile de croire que Musset ait pu être un ivrogne vulgaire, un débauché cynique, qui se grisait d'une façon honteuse, sans souci de son nom et de sa dignité.
1 Lettre à Mm" Samson-Toussnint.
LE TERRAI» NEVROPATHIQUE : ALFRED DE iUSSET 311
Nous savons que Musset lit de nombreux abus.
Sur ce point, le témoignage de ceux qui l'ont connu ne peut guère être mis en doute. Mais il semble qu'on ait exagéré la portée des alïirmations que les garçons de café de la Régence ont semées çà et là. Un a saisi également avec un acharnement quelque peu outré les bons mots de Villemain et les déclarations de G. Sand elle-même. L'amante infidèle, soucieuse de se disculper du rôle qu'elle avait joué dans l'aventure de Venise, proclamait en effet qu'elle avait cessé d'aimer le poète parce que l'ivrognerie ne pouvait en aucune façon laisser subsister l'amour.
Musset fut avant tout un faible et un inégal, qui passait de la vie la plus active à la dépression morale, des désirs les plus exaltés au découragement. La sensation de vide, l'impression d'inutilité qui l'envahissaient nous expliquent bien suffisamment pourquoi son système nerveux, trop vite épuisé et trop avide de jouir a la fois, demandait aux excitations de l'alcool la force qui lui manquait, en même temps que l'illusion d'une vie plus intense. Il eut des aveux touchants, des heures de repentir:
J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie '.
Mais l'instant d'après « sa tète se troublait; il n'était plus maître de lui-même; il courait en insurgé ou en fou au café de la Régence , se faisait servir de l'absinthe, et c'en était fait de son âme pour un mois ou deux ».
On trouve là, sans doute, quelques symptômes
fréquents chez les dypsomanes. La dypsomanie se traduit en effet, ainsi que nous le dirons plus loin, par des impulsions à boire qui se produisent d'une manière soudaine et intermittente. L'accès terminé, il ne reste plus au sujet que le dégoût de soimême et un découragement profond. Mais, dans la façon de boire de Musset , il manque bien des éléments pour constituer un syndrome complet.
Le poète n'a jamais perdu, à vrai dire , la direction de ses actes : il semble même qu'il ait conduit dans une certaine mesure ses excès d'une manière consciente et dans un but bien déterminé. Il buvait en malade peut-être, mais il buvait aussi pour s'exciter au travail, pour s'isoler du monde extérieur et se mettre dans un état d'abstraction spécial. Lui-même n'en faisait aucun mystère , si l'on en croit M. d'Orcet. car il décrivait souvent les effets de l'ivresse qu'il recherchait. « Elle produisait, disait-il, une sorte de catalepsie, à travers laquelle lui arrivait distinctement tout ce qui se passait autour de lui. mais comme s'il l'eût écouté d'un autre monde. Il faisait son choix dans les images bizarres flottant à sa portée, comme un pêcheur qui jette sa ligne dans une eau poissonneuse. A mesure que les matériaux lui parvenaient, il les mettait en œuvre immédiatement, avec autant de sang-froid et de facilité qu'un maçon perché sur son échafaudage. Artificiellement, mais violemment concentrée, son imagination leur donnait sur place le dernier coup de ciseau, et telle était la netteté de sa mémoire que le lendemain, lorsque les fumées du poison s'étaient dissipées, il n'avait conservé
d'autre souvenir que celui des vers composés par lui la veille , et qu'il écrivait couramment sans retouches ; car du moment qu'il ne se trouvait plus sous l'influence de sa muse alcoolique, l'illustre poète n'était plus qu'un simple mortel s'élevant à peine au-dessus du médiocre l. » Cabanes décrit et interprète de la même façon les abus de Musset : « Le plus souvent, nous dit-il, un garçon lui apportait une assiette de cigares et un épouvantable mélange de bière et d'absinthe, qu'il avalait d'un trait, avec cette grimace de dégoût que provoque une médecine répugnante. Assurément, la sensualité ne jouait aucun rôle dans cette abominable intoxication. Une fois drogué de la sorte, Alfred de Musset s'établissait solidement contre le dossier du divan, allumait un cigare, puis un autre, jusqu'à ce que l'assiette fut vide. Personne n'aurait osé troubler le poète dans sa rêverie. Il était seul avec sa pensée. A onze heures et demie, le garçon faisait avancer une voiture de louage . conduisait le poète par le bras, puis l'installait dans le fiacre. Il se laissait mener docilement à la maison; sa vieille bonne l'accueillait et le couchait comme un enfant. Une fois chez lui, A. de Musset pouvait noter avec une incroyable précision de mémoire les hallucinations que lui procurait la fièvre de l'absinthe. C'était un don de nature, développé par une certaine éducation, ou plutôt une faculté singulière, réservée à un petit nombre d'esprits d'élite, capables de transformer
1 Revue britannique, J873, p. 434 et suiv.
en œuvre de génie des rêvasseries alcooliques. Pour L'auteur de Holla. l'ivresse était un excitant cérébral qu'il jugeait indispensable, une hallucination nécessaire pour la conception, une intoxication raisonnée. »
Mais on peut invoquer encore une autre genèse tendant à prouver que le poète a cherché volontairement dans l'alcool un peu de consolation et d'oubli. A l'appui de cette thèse, Oudinot nous cite un sonnet qui ne figure pas dans l'œuvre de Musset et qui fut remis en 1858 au frère du poète par Mme Joubert :
Qu" un sot me calomnie ! Il ne m'importe guère Que, sous le faux semblant d'un intérêt vulgaire, Ceux mêmes dont hier j'aurai serré la main Me proclament ce soir ivrogne et libertin.
Il- -ont moins mes amis que le verre de vin Qui pendant un quart d'heure étourdit ma misère. Mais vous qui connaissez mon âme tout entière, A qui je n'ai rien tu. même pas un chagrin,
Est-ce à vous de me faire une telle injustice,
Et m'avez- vous si vite à ce point oublié?
Ahl ce qui n'est qu'un mal. n'en faites pas un vice.
Dans ce verre on je cherche à noyer mon supplice, Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié, Qu'a d'anciens souvenirs devrait votre amitié.
De cela il ne faudrait cependant pas conclure que Musset ne s'est livré aux excès alcooliques qu'à la suite de sa rupture avec George Sand. Sur ce point, George Sand elle-même paraît explicite.
Dans une lettre à Mme Arnould-Plessy elle dit en effet: Ah! cette malheureuse passion! Les malveillants, et ils sont nombreux, ont voulu m'en donner la responsabilité, et rien n'est plus faux. Ce n'est pas parce qu'Alfred de Musset a été délaissé par moi qu'il s'y est adonné; mais c'est bien au contraire parce que j'ai vu qu'il s'y adonnait, que j'ai rompu avec lui. Je ne m'en suis aperçue que pendant notre voyage en Italie, et cela a été pour moi une grande déception, une grande douleur!... Je voulais rompre, et je ne savais comment. J'avais supporté déjà, sans en comprendre la r:uise, tant de caprices inexplicables!... J'avais osé lui faire tous les reproches, excepté celui-là que je considérais comme trop humiliant. J'en étais là, quand il me fournit lui-même un prétexte. Pendant que nous étions tous deux à Gènes, il alla dans un souper à la suite duquel il fut l'amant d'une danseuse. Or je lui aurais pardonné ce coup de canif dans notre contrat, mais je ne pouvais lui pardonner un vice qui avait déjà causé la rupture de mon mariage. Je pris le prétexte qui m'était offert par lui-même pour rompre une liaison où 1 amour était détruit complètement, chez moi, par la répulsion, par le dégoût auquel a succédé une immense pitié... C'est parce qu'il buvait que je n'ai plus aimé Alfred de Musset, et je ne suis pas, heureusement pour moi, coupable d'avoir contribué à la destruction de ce beau génie1. »
11 ne semble donc pas que Musset ait commencé
■ La Petite Revue internationale, 28 mai-i juin L899, 3« année. i-22.
de boire à dater seulement de la trahison dont il fut victime. Mais le chagrin, en favorisant le-besoin et la recherche d'un stimulant, dut accélérer du même coup les tendances déjà dessinées. Ainsi peut-on concilier les affirmations contraires de Sand et de Musset. Il est fort possible que le poète ne se soit réellement rendu compte de sa funeste habitude qu'à partir du moment où, l'exagérant à plaisir , il lui demanda des consolations. On peut admettre que. jusqu'à ce jour, il n'avait prêté aucune attention à ses excès, tant qu'ils n'avaient servi qu'à lui procurer une excitation factice. Mais quand il eut à souffrir, il se mit sans doute à boire davantage, pour en venir au deuxième degré de l'intoxication . celui qui procure l'oubli avec la torpeur. Alors « buvant par force, comme s'il se fût agi d'un remède ordonné par un médecin, et déplorant la misère et les chagrins humains, qui se consolent de pareille façon » , il alla fréquemment jusqu'à l'ivresse totale , au point que , la réflexion l'abandonnant , (( il levait les yeux au ciel comme pour se dire adieu à lui-même, » suivant sa propre expression. A cette époque, il est bien probable que le poète se dégradait à plaisir, et il voulait que chacun le sût. comme pour faire honte à celle qui était cause de sa déchéance.
Quoi qu'il en soit, l'usage de l'alcool, d'abord modéré , augmenta chaque jour , au fur et à mesure que la dépression morale en fît sentir davantage la nécessité. Que le poète lui ait demandé une consolation, qu'il ait transformé très souvent aussi les rêvasseries qu'il procure en œuvres de génie , il ne
s'en est pas moins donné à ce poison sans réserve et sans frein, et l'habitude une fois prise dut avoir sur l'état névropathique du sujet une action d'autant plus fâcheuse que l'opium et le tabac venaient y joindre leur influence, au dire des contemporains. M. Audebrand 1 a décrit en termes imagés la décadence précoce du pauvre poète : « Sur des traits naturellement pâles s'étendait de jour en jour cette teinte d'ivoire jaunissant, qui est l'indice d'une vieillesse prématurée. Il n'y avait presque plus rien de rose sur ses lèvres. L'œil, d'ordinaire si grand ouvert, semblait se rapetisser comme pour se mouvoir dans moins de lumière. Dans sa parole, on ne retrouvait plus la vivacité impérieuse et caustique d'autrefois, et cette main fine d'artiste qui avait écrit tant de belles choses commençait à trembler. » Avec la santé, Musset devait perdre sa faculté de produire, mais non point son tempérament de poète. « Il devenait tous les jours plus accessible aux moindres émotions, rapporte son frère. Le malheur, les regrets, le chagrin, ne faisaient qu'exaspérer sa sensibilité. Les larmes lui venaient aux yeux pour un mot, pour un vers, pour une mélodie. Au moment même où il se plaignait de n'avoir plus la force de vivre . ses impressions augmentaient de vivacité, et les objets extérieurs agissaient sur son organisation avec une puissance plus grande. » Mme Martellet ajoute qu'avant sa mort, Musset soutint « non seulement de son mal, mais encore de tristes pressentiments , d'hallucinations étranges, de cauchemars effrayants et de terribles 1 Pu. Audbbraxd, Petits înémoires du XIXe siècle.
visions1 ». Ce mal, une lésion des valvules aortiques , Musset en était atteint depuis dix ans quand il succomba, le Ie' mai 1857. Son eorps n'était plus qu'une ombre, et son extrême sensibilité touchait au paroxysme de son développement morbide : sa belle intelligence pourtant n'avait point sombré.
Si maintenant nous cherchons à résumer le bilan pathologique d'Alfred de Musset , nous devons reconnaître comme Oudinot « que, sans avoir trouvé des choses bien anormales chez lui, nous avons constaté que tout y était exagéré et excessif. Les plaisirs comme les peines laissaient sur lui une empreinte pvo fonde et ineffaçable. Une contrariété vulgaire lui causait un violent chagrin, et sous son masque de sceptique se cachait l'être le plus tendre et le plus malheureux qui existât. Il était un grand enfant sensible, et cette impressionnabilité extrême se rattache à la pathologie ». Une pareille constitution devait le conduire à bien des écarts; mais on doit à la vérité d'ajouter que le sens moral ne s'est pas démenti chez lui, si bien que les désordres de sa vie privée ne firent jamais de mal qu'à lui-même. Entraîné à la débauche par une force plus puissante que sa volonté, il comprit mieux que personne la dégradation physique et morale à laquelle sa faiblesse devait l'exposer :
Ah ! malheur à celui qui laisse la débauche. Planter son premier clou sous sa mamelle gauche!
1 Les Annales politiques et littéraires . 22 août L897, p. 11G et
Un écrivain qui trouve de tels accents pour ûétrir sa propre inconduite ne peut être taxé d'immoralité.
Maintenant faut-il, à propos de Musset, prononcer, ainsi qu'on l'a fait, les mots : hystérie, épilepsie, neurasthénie? M. Charles Maurras 1 parle d'épilepsie, mais l'intervention de l'alcool rend les faits d'une interprétation tout au moins douteuse en pareille matière. M. Raoul Oudinot 2 réunit certains arguments pour édifier le diagnostic plus vraisemblable d'hystéro-neurasthénie. Mais en l'absence de certains signes dont la constatation rétrospective est presque impossible , nous préférons nous en tenir à une étiquette plus vague et voir dans Musset un type de terrain névropathique d'ailleurs entretenu et exagéré par des influences toxiques.
Ce qu'il y a de plus curieux chez lui, c'est la netteté avec laquelle il s'est analysé et comme disséqué pour saisir sur le vif les phénomènes intimes de sa psychologie. Il suivit avec curiosité les manifestations bizarres dont il fut l'objet, et il prouva dans ses descriptions qu'il se sentait vivre, aimer et souffrir avec une violence dont il ne nous est pas permis de douter. « Je sens en moi deux hommes, disait-il, l'un qui agit, l'autre qui regarde : si le premier fait une sottise, le second en proiitera. » Ainsi, se dédoublant lui-même , il assistait en spectateur impassible à l'agitation intime de sa vie.
Les Amants de Venise (Paris, Fontemoing). Loc. cil.
L'œuvre de Musset prend, dans bien des cas. la forme d'une auto-observation où toujours quelques personnages sont faits à son image. L'auteur contemplait en artiste clairvoyant la tourmente dont ses nerfs, son cœur et son cerveau étaient la proie. Aussi a-t-il laissé, avec sa Confession, la plus magnifique monographie mentale qu'un poète ait jamais écrite. Et Ton peut ajouter avec Oudinot qu' « il y dépeint les angoisses du cœur avec une telle vigueur de pensée et de style , que ses cris déchirants deviennent en quelque sorte des abstractions , et que l'homme en général s'y retrouve avec ses propres douleurs et ses aspirations secrètes ».
La névropathie ne se traduit pas toujours par l'exaltation affective pure et simple. Il est des cas où la sensibilité subit comme une déviation, si bien qu'elle est anormale plutôt par sa qualité que par sa quantité. Il s'agit de perversion, non point tant d'excès.
Charles Baudelaire est par excellence le représentant de cette sensibilité spéciale, faite d'exceptions, nourrie d'étrangetés. Son génie s'offre comme une fleur (( qui gagnerait des taches inconnues à tremper ses pieds en quelque poison » ; mais les rapports de l'œuvre à l'homme ont été jugés de façons si diverses, qu'il serait sans doute téméraire de conclure sans restriction de la première au second. L'œuvre du moins respire la névrose, et tandis