LE BTMB0US1II
sur de telles tendances n'est point tellement différente d'une toile de Puvis de Ghavannes ou de Gustave Moreau; elle n'est point si étrangère non plus à la « mélodie infinie » de Wagner, Tout cela se ressemble ; il y a dans tout cela comme un air commun d'indécision voulue, qui ne gêne pus. qui ne limite pas, qui laisse flotter l'imagination et donne au rêve la clef des champs. Seulement la peinture ni la musique n'ont les mêmes exigences que la poésie, et dans la voie où ces deux premières resteront fidèles à leur destinée, la troisième sortira de son rôle et négligera son devoir qui est de sauvegarder les intérêts de la pensée. Quoi qu'il en soit, un sentiment profond de la complexité du monde, une soif du mystère dispensateur d'étonnement, une recherche de sublimité hors de l'analyse et par intuition seulement, et, pour tout résumer, un culte exclusif de la subconscience. voilà les sources du symbolisme.
Ces sources sont -elles taries, et le mouvement d'hier, qu'on peut considérer comme achevé, n'aurat-il aucune influence féconde?
Les paradoxes et les utopies, les erreurs même, laissent toujours à leur suite quelques vérités utiles. Du rapprochement que nous avons établi entre le mouvement romantique et le mouvement symbolique, il ne résulte pas que celui-ci soit l'équivalent ou la reproduction de celui-là. Entre eux. il existe pourtant ce trait commun : ils sont l'un et l'autre solidaires d'une étape scientifique et philosophique, et ils représentent comme une réaction indirecte contre les tendances dominantes d'une époque.
L'insurrection des romantiques contre la logique avait eu pour effet de conjurer dans l'art la marche envahissante de Vidée abstraite : c'est que la philosophie et la science du xvme siècle avaient imprimé surtout aux esprits d'alors le culte de la pure raison, et le danger venait du rationalisme. La révolution symbolique s'est présentée sous les mêmes auspices, mais avec d'autres bases et d'autres motifs. Elle devait avoir pour conséquence d'enrayer l'invasion menaçante de la forme concrète : c'est que la philosophie et la science du xixe siècle avaient évolué, et au culte de la pure raison s'était substituée la foi exclusive dans la preuve des réalités palpables et des faits dûment constatés : le danger menaçait pour cette fois du côté de Vempirisme.
Aux symbolistes il faut savoir gré de n'avoir point négligé les affinités latentes et les harmonies mystérieuses des choses, en nous rappelant que la reproduction la plus exacte et la plus complète de ces choses ne peut en représenter que l'apparence la plus superficielle, la plus vaine et la plus étroite. Et sous un rapport plus exclusivement littéraire, il faut leur savoir gré aussi d'avoir donné à la langue nombre d'expressions et de mots imagés, tout en purgeant la métrique d'entraves inutiles. C'est l'héritage dont s'enrichiront ceux qui, mieux avisés. ne verront dans le symbole futur qu'une façon d'incarner l'idée, de rendre sensibles les abstractions et de matérialiser au profit de la masse des vérités générales accessibles spirituellement aux cerveaux d'élite.
Un siècle nouveau court depuis peu. La génération actuelle doit envisager l'œuvre des devanciers avec le jugement du « recul » : le seul bien autorisé par les qualités de sagesse et de sang-froid que lui confère l'extinction des luttes de partis et 1 ouverture d une ère d'apaisement
Il y a bientôt quinze ans que M. Nordau annonçait « le crépuscule des peuples », et prétendait découvrir dans la littérature de l'époque les signes irrémédiables d'une « dégénérescence » de l'esprit humain et de l'esprit français en particulier. La littérature poétique fut son grand cheval de bataille et, pourrait- on dire, « son pivot de diagnostic, » pour parler avec lui le vocable de la science. Le moment est venu de vérifier l'échéance de tant de misères préparées. Le temps a passé, les « jeunes gens » d'alors sont des hommes très mûrs; d'autres sont venus qui ont emboîté le pas, et la fortune de ceux-ci doit nous faire éprouver de terribles appréhensions si le sentier tracé par ceux-là mène tout uniment à la fin du monde. Mais nous avons attendu en vain le chaos apocalyptique, l'extermination du beau dans un cataclysme. En ouvrant les yeux, nous sommes quelque peu surpris de poser nos regards sur une floraison vivace, et nous demeurons au total fort bien rassurés sur la destinée de demain.
La thèse de « dégénérescence » prise dans son
acception la plus large est trop complexe et trop étendue pour nous arrêter. Il faut bien dire cependant que la civilisation nous écarte de plus en plus du type moyen de la médiocrité uniforme, de ce type idéal que les philosophes ont souhaité vainement pour le bonheur des humains. Elle tend à la variation, en favorisant une production croissante d'exceptions dans le sens du génie comme dans celui de la folie et du crime. Par ses exigences, elle accumule les causes d'insalubrité physique et morale, en accentuant la lutte pour l'existence et en produisant le surmenage ; par ses effets, elle porte le nervosisme à son comble en spécialisant et en individualisant les besoins, ce qui a pour résultat de rendre les satisfactions plus difficiles, tout en favorisant raffinement des sens. Mais cela n'implique pas que la race humaine soit vouée à un état de dégénérescence nerveuse, en vertu d'un processus fatal et irrémédiable. On peut admettre que la proportion des troubles nerveux tend à augmenter ; mais, loin de constituer le symptôme d'une moindre vitalité, cette augmentation est due à ce que le développement nerveux s'accomplit aujourd'hui, parmi les peuples civilisés, d'une façon beaucoup plus rapide qu'autrefois. Il se fait une adaptation de l'organe à des milieux de plus en plus vastes, et cette adaptation doit s'accompagner d'une certaine instabilité. Mais il ne faut pas oublier que cette instabilité n'est qu'une expression particulière de l'évolution, et que les cas si fréquents de sensibilité déviée ou exagérée ne sont, après tout, que des troubles passagers et .en quelque sorte accès-
LA POBSIE MF. DKMAIN 62M
soires dans le processus de F organisme humain en voie de perfectionnement ou d'épanouissement.
Aussi bien n'existe-t-il pas de décadence au sens absolu du mot, si l'on entend par là une vieillesse, un état d'usure et un signe précurseur de mort. Même aux époques récentes, où toute une génération de poètes se glorifiait d'être décadente, la poésie ne fut jamais atteinte par un mal rongeur qui menaçât sa vitalité et mit en péril son avenir. Elle continua simplement sa marche vers l'idéal au travers de chemins dont il fallait faire l'expérience et qui ne sont , après tout , dans l'éternité de son œuvre , qu'étapes transitoires, caprices passagers, accidents d'un jour. Sur la route infinie, tout n'est que fluctuation : des variations apparentes et des réactions de surface dissimulent le mouvement d'ensemble aux yeux éphémères des contemplateurs ; mais le mouvement progresse, majestueux et lent dans la profondeur.
A ceux qui parlent d'art décadent, l'histoire du passé donne un démenti. Nous voyons au xv siècle les Grands Rliétoriqucurs étaler un laborieux et prétentieux fatras de combinaisons artificielles, où l'inspiration, faite de subtilités pédantesques et d'inépuisables platitudes, n'est nullement relevée parla recherche prétentieuse des mots et des rimes. L'art des Jean Molinet, des Jean Meschinot, des Jean Le Maire, des Guillaume Crétin, appelait une réaction qui fut l'œuvre de Ronsard, de du Bellay et de toute la Pléiade. Cette réaction du XVIe siècle n'eut pas d'autre effet que de soustraire à l'esprit la source de la poésie pour la placer dans les sen-
liments. Elle bannit l'inintelligible et l'extravagant; elle fît renaître une beauté sincère encore qu'un peu raffinée. Puis Malherbe et Boileau fixèrent dans toute leur rigueur les règles du classicisme. La France du xvne siècle ne fut guère poétique, dans le vrai sens du mot. Les classiques avaient oublié Ronsard, et leur poésie dramatique, historique, didactique ou morale , était riche de raison et pauvre de lyrisme. Idéalisme intransigeant , perfection hautaine; peu de naturel et moins encore de simplicité. Les grands poètes n?ont certes point fait défaut , mais leur poésie n'est qu'une expression ennoblie ou enjolivée de la pensée. Ils nous ont donné d'immortelles tragédies ou des fables impérissables, mais ils n'ont guère soupçonné l'inconscient qui sommeille en nous et qui nous rattache par les liens obscurs du mystère à l'universelle vie dont nous tenons la nôtre. Leurs âmes sont intellectuelles magnifiquement, et quand elles viendront à se rétrécir au siècle suivant, leur splendeur superbe et correcte se changera en une rhétorique mesquine, étriquée, raisonneuse, ergoteuse, que ni le sarcasme bourgeois de Voltaire ni la pompe soufflée de quelques-uns de ses contemporains ne sauraient exhumer de l'oubli. Les vers abondent au xvin*- siècle , mais à cette poésie il manque simplement d'être poétique. La raison domine : pas une image , pas une impression ; de l'analyse et des lieux communs. L'épigramme fait fureur : les Piron , les Lebrun , les Gresset y distillent leurs impertinences ou leurs bouffonneries. Et quand un Delille ou un Saint-Lambert parle de la nature, c'est avec son esprit plus qu'avec son
cœur. Le grand souffle de Chénier émerge un peu tardivement de celte ère de sécheresse et de fadeur, mais il éclot dans l'agitation d'une vie politique peu accessible aux émotions d'art. Le début du xixe siècle attendait une révolution : elle fut opérée par le romantisme. C'est du romantisme que date le vrai réveil de l'inspiration lyrique. Réagissant contre le dogmatisme, il ouvre une ère d'émancipation. Il s'affranchit de la logique rigide et des tendances positives, pour affirmer la puissance du rêve et les sources du mystérieux ; il condamne les conventions ridicules d'une langue vieillotte et stérilisée, pour parler le langage de tous; il s'évade des rythmes aux contours rigides, pour s'épancher d'une allure plus libre. Surtout, il s'éloigne des lieux communs, des leçons et des à -propos, pour chanter ses joies et ses peines : il exalte l'individu et le répand en flots d'harmonie. Ce n'est pas à dire que le « moi » subjectif soit l'unique source d'inspiration pour les romantiques. Musse! s'abandonne, mais Vigny se réserve : il n'exprime ses tristesses qu'avec des symboles, comme pour se soustraire aux regards indiscrets; Lamartine s'évade de l'introspection pour s'attacher aux problèmes de métaphysique; Hugo et Gautier, plus coloristes que psychologues, sortent d'eux-mêmes pour peindre le monde extérieur, le premier avec enthousiasme et le second sans trop d'émotion, encore qu'avec habileté. Quoi qu'il en soit, le romantisme avait inauguré après le classicisme une forme neuve de sensibilité esthétique; il avait marqué \uw étape nouvelle de l'évolution. Cette étape devait à son tour
finir dans le Parnasse. Un rappel de la correction classique et la recherche des descriptions extériorisées semblent indiquer que les cris passionnés et les langueurs affadies ont produit certaine lassitude. Le beau, déclare-t-on maintenant, est Tunique but à poursuivre, et la théorie de l'art pour l'art s'étend à la poésie. Comme la passion vécue, forcément violente, communique à tout ce qu'elle anime un ébranlement égoïste qui rompt l'essor désintéressé de l'àme vers la beauté pure, on doit la bannir, et du même coup l'art tend à s'objectiver. Pourtant, et quoi qu'on en dise, la plastique impeccable de Heredia et les formes sculpturales de Leconte de Lisle ne se marient que par nécessité avec les licences et les voluptés de Baudelaire , avec la franche jovialité et la verve bien parisienne de François Goppée, avec le souci des vérités rationnelles et la sensibilité noblement exquise de Sully- Prudhomme. Mais voici justement que du Parnasse vont naître les deux figures bien étranges et bien différentes que nous connaissons : Mallarmé et Verlaine. Déjà Baudelaire ne tenait au Parnasse que par le culte de la forme ; il léguait aux générations futures sa scélératesse raffinée et son goût de l'étrange ; avec un luxe vraiment inouï de sensations transposées, il mettait en valeur l'intelligence du symbole. Mallarmé, parnassien d'abord, écrit des vers impeccables, où l'on sent déjà, par un concours de combinaisons savantes, l'intention de produire des effets voisins de la musique ; puis l'effort s'accentue, et son œuvre, d'ailleurs inachevée, est l'expression d'un art si bien rénové, qu'il n'est
pénétrable qu'aux initiés el démeure porte close au commun des -eus. Verlaine, qui ne fit, lui aussi, que traverser le Parnasse, cède à de semblables tendances vers la chose seulement suggérée et la phrase surtout musicale. Il chuchote en mots imprécis des vérités fortes, mélange de pudeurs naïves et d'audaces impudiques; il exhale tout cela dans une perpétuelle chanson. Et cet art vaporeux qui suggère et chante supplante l'art rigide et intransigeant des formes nettes et bien définies. On court à l'abus, au scandale, aux débordements. On tombe dans l'incohérence en livrant un assaut à la tradition... Et l'on crie à la décadence.
Mais voici qu'une fois de plus la décadence se présente comme un des aspects de la grande loi de changement, comme une rupture d'équilibre qui prélude aux sjmthèses nouvelles , comme la ruine sur laquelle se dresse l'édifice futur, comme la voie effacée d'hier par où va surgir le progrès de demain.
Le xxe siècle, — on peut l'affirmer, — débute par une renaissance. Le public en est averti, et la jeunesse est nombreuse qui s'apprête à manifester son souci nouveau. « Moins irrévérencieuse que son aînée, plus studieuse et moins bohème, et virile cette fois, elle ne semble pas avoir gardé h1 dénigrement pour principe; et la tradition, à plus d'un point de vue, lui reste chère1; » tel est l'aveu que nous aimons recueillir aux premières pages d'un poème récent. En vérité, les poètes actuels tendent
1 A. Lacuz.in, Introduction d'Éternité Lemerre, édit. .
à s'affranchir des interdictions arbitraires et des contraintes inutiles; mais ils ont renoncé pour la plupart au vers libre, et ils reviennent en masse à la coupe classique rendue plus souple et plus malléable. La poésie des années passées était nuageuse au point de s'évanouir : ils ont jugé à propos de lui donner un corps pour lui rendre sa forme et sa consistance. La sensibilité de leurs devanciers s'était gardée de toute pénétration de la pensée, et demeurait enfermée d'autre part dans une façon d'aristocratie dédaigneuse : la leur devient à la fois plus intime et plus familière ; mais surtout elle se laisse pénétrer très profondément par l'intellectualité qui l'imprègne et la vivifie. Enfin, — et c'est une conséquence, sans doute, du dernier caractère que nous venons d'énoncer, — leur poésie est éprise d'action : tout en mesurant mélancoliquement la distance qui nous sépare de l'inaccessible idéal, elle a le culte de l'effort et célèbre la beauté de vivre. Il serait facile de citer des noms , mais il y aurait de notre part quelque présomption à disserter sur la poésie du jour.
Au reste, il est un mérite qui fait plus honneur à ses commettants que toutes les vertus présidant à l'exécution de leur art : c'est celui d'avoir désiré pour la poésie la « cure d'altitude » dont l'esprit de parti de la génération d'hier s'est montré dédaigneux involontairement. Le plus grand éloge qu'on puisse faire de nos jeunes poètes est de publier qu'ils aspirent à ne point renfermer leur art dans un système de procédés édictés d'avance , à ne point l'étouffer sous les recettes de fabrication, et
à le tenir bien au-dessus de toutes les querelles d'Ecole. Et, en vérité, il faut dire très haut que la forme ne saurait avoir l'importance divisante et limitative qu'on est tenté de lui attribuer. Le vrai poète adapte à son art la forme qui lui convient; mais quel que soit son outil, c'est par ailleurs, c'est en dehors des contingences du métier, qu'il révèle la marque éternelle et impérissable dont se signe le génie.
Non point seulement par- devant la philosophie de l'art, mais par-devant la philosophie universelle, pourrait-on dire, la plus grande erreur du mouvement qui a marqué la fin du siècle dernier dans la personne des symbolistes et des décadents, ce fut de croire que le principe du rythme était inséparable de l'idée de musique, et que la réalisation de ce rythme était tout entière dans le langage du vers : conception étroite et puérile qui, pour négliger la connaissance des grandes vérités universelles , étoulïe l'âme de la poésie ! Le rythme n'est pas une qualité de fantaisie, extérieure à nous, et qu'on façonne de toute pièce sur la pensée d'après des recettes et des procédés spéciaux. Le rythme est en nous, et partout, et ailleurs encore jusqu'à l'infini. L'accomplissement biologique de notre organisme vivant est un rythme dans le rythme intégral qu'est l'accomplissement de l'universelle vie. Guy au a pu dire, dans sa grande profondeur de vue, que si le rythme manque toujours chez les poêles de second ordre, cela tient à la nature même de leur pensée, qui est trop médiocre pour être harmonieuse : c'est une incapacité foncièrement inhérente • à la
démarche de leur esprit ». Le rythme fondamental du vers n'est rien sans le rythme de l'idée, lequel s'organise dans l'inspiration, dont il est la base. C'est que dans l'expression des sentiments humains le rythme est « comme le graphique immatériel des motions intérieures », et l'on peut résumer son rôle dans l'œuvre du poète, d'une façon aussi juste que pittoresque, en disant qu'il est « le geste de l'âme », comme l'a fait M. Lacuzon. Nous voulons croire que les nouveaux poètes sont bien pénétrés de ces conceptions d'ordre général, et nous ne pouvons que louer quelques-uns d'entre eux de les avoir affirmées d'une façon publique. C'est un gage de durée et de supériorité pour leur art , car il n'est point d'ouvrage supérieur ni durable qui ne s'appuie sur un fond d'éternelle humanité.
Et maintenant cette poésie qui s'étale en une floraison nouvelle et semble se recommander de conceptions plus solides et plus larges que jamais, cette poésie d'aujourd'hui représente-t-elle la forme définitive qui se fixera dans l'avenir des temps? Non, certes. La poésie est la chose éternelle, mais éternellement évoluante, à l'instar de l'esprit humain dont elle émane et qui la renferme tout entière en puissance. Les aspirations du cœur deviendront sans doute de plus en plus réfléchies, — et nous entendons par là de plus en plus éloignées et indépendantes des fonctions impulsives du bulbe et de la moelle, de plus en plus émergentes et efflores-
centes vers la surface des centres corticaux, où viennent « se sublimer - les fonctions dernières, les plus hautement différenciées du système nerveux. En d'autres termes, — et Guvau l'avait indiqué déjà, — la pénétration sera de plus en plus intime de la sensibilité par l'intelligence ; il y aura pour notre sensibilité une difficulté croissante à éprouver du plaisir là où notre intelligence ne sera pas satisfaite, et nous aurons d'uni' façon sans cesse plus marquée le besoin de penser pour jouir : ainsi le veut notre évolution, et dans cela réside le progrès. Mais cette vie idéationnelle qui imprègne la vie affective dans une communion toujours plus étroite cette vie idéationnelle agrandit ses domaines à chaque instant de la durée , parce que la science établit chaque jour entre les choses de nouveaux rapports ; et il en résulte que des espèces nouvelles de plaisirs et de peines surgissent également d'une façon incessante dans la vie du cœur. S'il est bien vrai que dans chacune de nos sensations nous entendons résonner la nature entière, « comme nous croyons deviner tout le murmure de l'océan lointain dans une des coquilles trouvées sur la grève, w comment la résultante de ces sensations elles-mêmes ne serait -elle pas influencée par la conception que nous nous faisons de cette entière nature? Si dans chacun de nos mouvements nous sentons passer « un peu de l'agitation éternelle des choses » , comment l'ébranlement que nous en éprouvons ne serait-il pas solidaire de la connaissance et partant de l'interprétation que nous avons du monde? Or cette connaissance progresse sans interruption, cette
conception de la vie est en voie de modification continue, et nos aspirations vont au fil de l'eau. La poésie qui exprime ces aspirations devra suivre une marche analogue : le courant devra l'entraîner. Jusqu'où?
Si notre être affectif s'intellectualise , l'émotion ne va-t-elle pas quelque jour se fondre dans la pensée, et cette sublimation progressive de nos sentiments n'ira-t-elle pas jusqu'à l'évanouissement définitif de toute sensibilité? Enfin, disons-le, cette marche du monde vers l'idée, n'est-ce pas la faillite future de la poésie? Et alors, n'ont-ils pas raison, ceux qui dès aujourd'hui affirment que l'art des vers n'est rien autre chose qu'un exercice très inoffensif, un « passe -temps » qui délasse, et dont on veut bien encore proclamer la dignité par pure convention, mais qui n'en deviendra pas moins de plus en plus la distraction des oisifs, des découragés et des impuissants?
Plutôt que de prendre à la lettre cette conclusion du D' Xordau , nous aimons mieux croire avec de Fleury que sa brillante dialectique finit comme elle a commencé, dans un paradoxe. En vérité, la science est la grande préoccupation de l'avenir, et il est impossible de ne lui point vouer du fond de l'àme le culte auquel elle a droit. Mais ce que nous croyons fermement aussi , c'est qu'il y a une sérieuse méprise à opposer systématiquement la poésie à la science , comme s'il existait dans le cerveau des hommes deux tendances parfaitement distinctes, l'une de vérité et l'autre de mensonge, l'une allant s'épuiser tandis que l'autre prend son
essor. La science ne détruira pas plus la poésie que la poésie n'est capable de détruire La science; car s'il est vrai que notre sensibilité s'intellectualise dans la suite des temps, c'est que notre être affectif est gros de notre être idéationnel , c'est que la sensation d'aujourd'hui renferme en puissance la pensée de demain, c'est qu'enfin la poésie qui n'est pas la science contient en soi d'une façon virtuelle et anticipée la science de l'avenir.
Entendons-nous bien. Il ne s'agit pas de confondre le domaine de l'art et celui de la science ; il ne s'agit pas de faire de nos émotions un système, de nos élans une doctrine. Nous comprenons simplement que ces appétitions , ces tendances profondes qui sont à la base de l'art, se présentent comme les signes révélateurs de fins objectives que notre essence nous prédestine à poursuivre. Ceci ne veut pas dire que l'ardeur d'une aspiration s'accompagne de la conscience définie de sa raison et de son objet ; ceci veut dire simplement que cette aspiration représente une ligne directrice, une indication, un présage; car une aspiration est un état déjà transformé en motion, et une motion contient en puissance et d'une manière virtuelle les perpétrations à venir qu'elle implique. L'histoire de la vie, a-t-on dit, n'est pas seulement celle d'une adaptation progressive à un milieu connu, mais encore celle d'une découverte progressive d'un milieu inconnu, quoique toujours présent. Or l'art est l'unique lueur qui se projette dans l'ombre de ce milieu inconnu, en nous donnant la notion d'es-; paces infinis, et en nous laissant prévoir pat
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avance la direction de nos développements organiques futurs. Chaque étape de l'évolution humaine est antérieurement sentie et comme désirée ; tout changement effectif est précédé par une représentation de ce changement, et cette représentation, élaborée d'abord d'une façon diffuse au fond de notre subconscience , prélude à la phase d'effort et d'entière réalisation par la volonté. Et qu'est-ce donc que l'idéal, si ce n'est l'intuition d'une essence virtuelle qui tend à se réaliser ?
L'art tient donc de la connaissance , mais d'une connaissance différente de celle de la science. La science fixe en termes précis le bilan des formes bien arrêtées et des certitudes acquises ; l'art témoigne en termes obscurs des tendances profondes, et il tient, joar cela même, du pressentiment. Eh bien ! la poésie, envisagée dans son sens le plus général, représente justement dans l'art, et dans l'art des vers en particulier, cette modalité spéciale et infiniment voluptueuse de la connaissance qui n'envisage le monde ni dans son aspect purement phénoménal qui ne donne que des contingences, ni dans son aspect purement rationnel qui ne fournit que des relativités, mais sous son aspect absolu, c'est-à-dire en fonction du moi. Elle n'est pas une science, car la science repose sur les faits et s'applique à saisir les choses en tant que phénomènes ; elle n'est pas davantage une métaphysique , car la métaphysique repose sur la raison pure et s'efforce de ramener les choses aux formes natives de notre entendement. Mais tandis que la science fait abstraction du sujet pour n'envisager que le phéno-
mène en soi, tandis que la métaphysique à son tour fait abstraction de l'objet pour tout subordonner aux conditions préétablies de l'esprit humain, la poésie est essentiellement une communion dans laquelle l'objet et le sujet se confondent. Elle nous cause un frisson troublant où l'infini nous paraît se mouvoir, parce que ses harmonies passagères sont un reflet de l'harmonie supérieure, cause et fin de toute matière et de toute vie.
Sullv-Prudhomme fait de Y aspiration le principe de toute poésie , et quand il veut définir cet état mental , il nous le montre caractérisé par l'apparition dans la conscience d'émotions très fortes et très intimes, capables de déterminer, chez celui qui les éprouve, à la fois une jouissance intense et un élan vers l'action. Mais où va cet élan? Vers un objet indéterminé, lointain, dont nous n'avons pas dans le présent une idée bien nette , vers un objet que nous ne pouvons pas spécifier suivant les données de l'expérience acquise , mais qui est pressenti pourtant ; et cet objet fait de Y aspiration tout à la fois une modalité supérieure du sentir et une modalité transcendante du savoir. L'aspiration devient ainsi une révélation et une prophétie.
L'Etranger nous indique cette révélation :
Je me dis bien souvent : De quelle race es- tu? Ton cœur ne trouve rien qui l'enchaîne ou ravies Ta pensée et tes -eus rien qui les assouvisse : 11 semble qu'un bonheur infini te soil cl ù .
Pourtanl quel paradis as-tu jamais perdu?
A quelle auguste cause as-tu rendu service î
Pour ne voir ici-bas que laideur et que vice, Quelle est ta beauté propre et ta propre vertu?
A mes vagues regrets d'un ciel que j'imagine, A mes dégoûts divins il faut une origine; Vainement je la cherche en mon cœur de limon.
Et moi-même, étonné des douleurs que j'exprime , J'écoute en moi pleurer un étranger sublime Qui m'a toujours caché sa patrie et son nom1.
L'Idéal nous laisse entrevoir ce don de prophétie :
La lune est grande , le ciel clair Et plein d'astres, la terre est blême, Et l'âme du monde est dans l'air.
Je rêve à l'étoile suprême,
A celle qu'on n'aperçoit pas , Mais dont la lumière voyage, Et doit venir jusque ici -bas Enchanter les yeux d'un autre âge.
Quand luira cette étoile un jour, La plus belle et la plus lointaine , Dites-lui qu'elle eut mon amour, 0 derniers de la race humaine- !
Il résulte de l'aspiration, comme principe de toute poésie, que la poésie est représentative d'une vérité jusqu'ici impénétrable aux moyens de la science et qui attire pourtant d'un mouvement sublime l'humanité entière vers des sphères nouvelles. Ainsi la poésie nous arrache à la vie présente pour nous
1 L'Étranger (Les Vaines tendresses). - L'Idéal [La Vie intérieure).
porter dans une vie meilleure, et clans cette fonction mystérieuse d'anticipation clic accomplit pour l'homme le plus grand miracle : elle s'inspire des réalités bornées pour répondre à sa nostalgie des mondes infinis; elle puise aux sources éphémères de la vie présente pour calmer sa soif de l'éternité.
La jeunesse poétique semble inspirée de ce souffle large et à pleins poumons qui couvre de toute sa puissance les soupirs étriqués et les bavardages mesquins de la chicane d'hier. Un groupe de poètes n'a même pas craint d'emprunter à la science elle-même ses principales données et jusqu'à sa forme rigoureusement concise, pour exprimer dans un manifeste la « foi nouvelle * ». On peut en extraire les propositions suivantes, aussi substantielles que bien ordonnées :
« La création poétique est une intégration : tout poème qui se réalise tend à résoudre une part du problème éternel d'individuation, car il traduit la vie humaine en fonction de l'humanité tout entière et de la vie en général...
« La poésie réalisée est la forme transcendante
1 Adolphe Lacczon, la Foi nouvelle du poète et sa doctrine, VIntégralisme. Cet exposé général a été publié pour la première fois sous forme '!<■ Manifeste, MM. Adolphe Boschot, Léon Vawmi/. S. -Un. Leconti . Cubelieb de Bbyuac ayant signé avec l'auteur, pur la Revue politique et littéraire, Revue hleue, le 16 janvier 1904.
Adolphe Lacuzon, l'Intégralismeet la poésie nouvelle. l'Inspiration Revue hleue du H» mars 1906).
Aux textes <!'• la doctrine, il convient d'ajouter L'ouvrage de M. Jacques Roussille, \u commencemenl était le Rythme sur l'Imtégralisme édit. des Poèmes, Pédone, l'an- .
Poési< 1B"
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du savoir : elle a pour rôle d'agrandir la conscience humaine au delà des vérités contrôlées...
« La poésie, phénomène subjectif, est la volupté de la connaissance : l'émotion spéciale qu'elle nous procure vient de ce qu'elle nous donne le rapport entre ce qui est nous et ce qui est tout, entre la vie individuelle et l'universelle...
< Le symbole poétique intègre la connaissance en puissance , et le rythme, facteur émotif, l'identifie à la vie psychique et crée la poésie. »
De ces relations il résulte, comme corollaire, que la poésie est « infiniment perfectible » et doit se présenter comme une « création perpétuelle ». Elle correspond en effet à l'état de notre sensibilité , laquelle est diversement intellectualisée suivant les temps, puisque l'intelligence et la compréhension des choses se modifient de siècle en siècle. C'est une notion que nous avons développée déjà, et nous ne croyons pas utile d'y revenir.
Quoi qu'il en soit, cette conception puissante et durable supprime tout antagonisme en vertu duquel la poésie devrait périr un jour sous les progrès écrasants de la science positive. Sans doute, on peut augurer que dans la société de demain un esprit de poète sera plus éloigné des esprits vulgaires qu'il ne l'eût été aux époques lointaines d'initiation et de balbutiement. Il est délicat et rare de conserver au cœur la rosée fraîche des aurores premières sur les chemins arides où la foule se rue ; il est généreux et beau , parmi la mêlée , de tenir son âme recueillie et lointaine écoutant altière passer les flots de vie. Et pourtant c'est une joie
étonnée d'observer que le siècle nouveau, si prometteur de richesses, dans toutes les branches de la science humaine , s'annonce d'autre part comme un siècle de recrudescence lyrique. Ceci pourtant n'est pas une énigme. Entre la science et la poésie il n'est pas de conflit. La vérité est une, et si la connaissance demeure divisée superficiellement par les modes d'investigations, cette dualité apparente n'exclut pas l'essentielle solidarité des tendances humaines.
La science poursuit sa marche d'un pas lent et sûr, reculant les limites de nos certitudes acquises, affirmant de jour en jour une conquête qui n'est plus à faire ; et , comme un phare dressé sur ce monde achevé, la poésie jette à l'horizon les faisceaux de sa lumière magique vers L'Infini et l'Eternité.