Poésie et poètes
On a quelquefois assez insolemment posé la question de savoir si les poètes étaient capables d'écrire en prose avec la supériorité que les prosateurs voudraient garder pour eux seuls ; m^is, quanta moi, j'ai toujours écarté avec dédain cette question d'école. Userait étrange, en effet, que les hommes les plus forts dans le maniement d'une langue, et qui ont acquis Ihabitude de la faire obéir et de la ployer à tous les rhyllimes de la plus capricieuse tyrannie, ne pussent pas s'en servir dans des conditions bien moins difficiles. Il serait étonnant que, pour la première fois, l'axiome
l. Œuvres complètes; Jownal d'un poêle (Pays, 15 mai 1860; Sain Jaune, 2i janvier 1867). V. Les Œuvres et les Hommes. Poètes, 1" et 2"* séries.
de bon sens : Qui peut le plus peut le moins, fût déconcerté. Assurément, les grands prosateurs ne sont pas tenus d'être nécessairement de grands poètes. On en a vu même qui, comme Malebranche, n'ont jamais pu faire de vers, ou n'en ont fait que de ridicules. Mais, outre que Malebranche n'est peut-être pas un si grand prosateur que les métaphysiciens l'ont dit, en fait, et contrairement à l'exception dont il est l'exemple, presque tous les grands prosateurs ont été un jour plus ou moins poètes.
Tous, ou presque tous, ont commencé à aiguiser sur cette pierre vive de la poésie l'instrument dont ils devaient se servir puissamment plus tard dans la prose. Tous, ou presque tous, une fois au moins, ont cherché, dans cette source pure le secret du langage qu'ils allaient parler, depuis Aristote, qui a écritdeax poésies qui le classent parmi les grands poètes, jusqu'à Schelling, qui a publié un recueil de vers fort curieux sous le nom de Bonaventure. Dans le siècle de laprose même, dans le siècle le plus didactique qui fut jamais, des prosateurs comme Montesquieu et Rousseau touchèrent à la poésie, — maladroitement, il est vrai, mais ils y touchèrent... Ils touchèrent à cette reine, bienfaisante et non pas dangereuse, qui ne fait pas mourir, comme la reine de l'ancienne étiquette espagnole, ceux qui l'ont touchée; et à tous les deux, Montesquieu et Rousseau, il est resté quelque chose de ce contact éphémère : à l'un, dans le brillant diamanté de sa phrase,
ALFRED DE VIGNV à
travaillée comme un vers, à l'autre, dans la passion malade de son accent et son harmonieuse mélancolie. Mais c'est surtout au xix» siècle que la preuve a eu lieu, éclatante et incontestable, de la faculté qu'ont les poètes d'entrer dans la prose avec la supériorité de leur génie, quand ils ont le bonheur d'en avoir... et d'y devenir tout à coup des maîtres. On peut dire, sans craindre de se tromper et d'être démenti par l'histoire du XIX* siècle en Europe, que tous les grands poètes contemporains ont été de grands prosateurs. Nous avons déjà parlé de Walter Scott dans la première partie (1) de cette élude, de Walter Scott dont les romans ont effacé les poèmes sans effacer le poète. Mais les i/emoires de Byron valent ses poésies I Mais ceux dAlfieri valent mieux que son théâtre! Mais ï Histoire de la Guerre de Trente ans de Schiller l'emporte sur Marie Sluart el Don Carlos! Mais Gœlhe, en prose, fait équation à Goethe en vers ! Et pour ne parler que de notre pays, Lamartine, "Victor Hugo, Alfred de Musset, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, sont des prosateurs presque identiques en valeur à ce qu'ils sont comme poètes; et Alfred de Vigny, qui est de cette constellation poétique éclose dans le ciel de feu de IS.'JO, doit être nommé, non après eux, mais avec eux... Seulement, comme quelques-uns d'entre eux, Vigny n'a pas eu tout à coup le double génie et n'a pas