ne
Irouvé dans son âme les deux aptitudes entrelacées comme deux sœurs dans le même berceau. 11 en est qui disent qu'on naît poète, mais qu'on devient prosateur. Moi, je crois qu'on n'acquiert pas grand'chose dans l'ordre de l'intelligence et qu'on naît même ce qu'on doit devenir; mais il n'en est pas moins vrai que Vigny, qui avait le génie poétique à fleur et à fond d'âme, n'avait qu'à fond d'âme le génie de la prose. Besoin était donc dy descendre, d'aller l'y chercher, de l'amener à la lumière, ce génie caché, et c'est ce qu'a fait Vigny. Mais non pas au premier oiïort. Il lui en a fallu deux.
C'était en 182G. Éloa, cette sublimité dans le délicat et le pur, avait eu le succès qui convenait, — un succès chaste, comme elle, plus profond que sonore ; mais trois ans après, jour pour jour, Vigny, qui voulait mettre une fleur de prose à côté de cette fleur de poésie qui était sortie de sa pensée, calice de parfum et de blancheur, comme le nénuphar sort d'une eau limpide, Vigny publia Cinq-Mars, un roman historique bien plus inspiré, selon moi, par Walter Scott, alors régnant, qu'il n'est produit par une fantaisie vraiment libre ou une combinaison irréfléchie. Les
femmes, et toutes les âmes charmantes quel que soit leur sexe, pour lesquelles Eloa avait été écrite, durent prendre secrètement le deuil en voyant cette infidélité du plus pur des poètes à la plus pure des Muses, qui ne lui avait rien refusé... Est-ce pour cela qu'il était infidèle ?
Malheureusement, dans la vie de la pensée, c'est aussi triste que dans celle du cœur : on ne retrouve pas ce qu'on a laissé, même quand on y revient. Vigny, ce grand coupable aux yeux qui l'aiment, ne devait plus jamais retrouver que quelques flocons tombés des ailes de l'Ange qui s'en était allé pendant que son poète regardait la terre, et vous le verrez tout à l'heure. Nous les ramasserons, dépaysées de leur azur, semées ça et là dans les livres qui ne sont pas des vers et qui ne sont pas Cinq-Mars, quoique Cinq-Mars soit de la prose. Le Cinq-Mars de Vigny fut un livre navrant pour ceux qui croyaient que le jeune poète portait, en sa tète blonde, tout une sainte famille de poèmes comme Éloa; car le succès de Cinq-Mars, ce succès à quatorze éditions et qui n'est pas épuisé encore, devait entraîner son auteur vers la prose, du train terrible de ces quatorze éditions, — deux de plus que les douze chevaux de la voiture du roi !
Quant au livre en lui-même, c'est le premier efîort dont nous parlions plus haut, et il n'a guères que le mérite d'un premier effort. C'est un livre pdle d'un
Walter Scott du faubourg Saint-Germain, pays qui n'a ni originalité ni montagnes, mais beaucoup d'élégance et fort peu d'énergie ; c'est enfin de l'histoire de France en vignettes, gracieusement dessinées même quand le sujet de la vignette est terrible, très digne donc en tout de l'album des jeunes filles qui se mariaient, dans ce temps-là, à Saint-Thomas d'Aquin. L'auteur y avait diminué l'histoire et quelquefois il l'y avait contrefaite. Ni Richelieu, entre autres, ni le Père Joseph, le bras droit de Richelieu dans une manche de bure, n'étaient là ce qu'ils devaient être, ce qu'ils furent en réalité.
Puisqu'on imitait Walter Scott, il fallait, comme lui, être juste, et se rappeler le Gromwell de Woodstock et le prince Charles-Edouard de Redgauntlet. Il fallait se rappeler encore — et surtout — l'art profond de ce créateur du roman historique qu'il est de mode présentement d'abaisser, mais qui restera immortellement ce qu'il est : le premier des hommes après Shakespeare, et, comme lui, se bien garder de mettre sur le premier plan une histoire connue et sur laquelle la Rêverie, comme la Curiosité, s'est épuisée; mais la donner pour fond, dans la vapeur féconde des distances et l'adoucissement des lointains, à une autre histoire inventée, celle-là, avec ses séries d'incidents et son cortège de personnages ! Malheureusement, Vigny oublia cela et se contenta de polir des phrases. Il commença dès lors de s'enfermer dans
cette Tour d'Ivoire dont on a tant parlé, et dont il sait si artistement ouvrager les murailles transparentes et dentelées. On n'ignore pas que ces petits objets-là, exécutés avec une adresse de tourneur, ravissent, en France, nos imaginations de poupée. Aussi Stella, qui vint après Cinq-Mars, Stello, qui est l'effort puissant et couronné du poète devenu enfin un grand artiste en prose, n'eut pas le succès colossal de Cinq-Mars, et vraiment ne pouvait pas l'avoir !
En effet, Stello est une de ces choses dont les foules ne voient pas tout de suite la valeur. C'est un chefd'œuvre, et un chef-d'œuvre dans Tordre le plus élevé, — qu'on me passe le mot! — dans l'ordre le plus aristocratique de la pensée ; car il s'agit dans ce livre de poètes, d'artistes, d'êtres e.\ceptionnels, dont la cause est plaidée dans un langage exquis contre la société que Vigny accuse. C'est par l'exécution, comme louj ours, du reste, que le livre de Stello est un chefd'œuvre. Philosophiquement, la donnée de l'ouvrage est, sinon radicalement fausse, au moins excessivement risquée. Le romancier qui soutient trop une thèse (voilà le défaut, malgré la grâce et les ressources de son talent), pose en fait que tous les gouvernements
sont, d'essence, les ennemis delà pensée, de Tart, de la poésie, ce qui n'est pas nécessairemenl, et il le prouve (on prouve tout ce qu'on veut quand on a de l'esprit et de l'invention dans l'esprit) par trois romans historiques qu'il a comme incrustés dans un premier roman, qui est la base même de sa thèse, discutée entre Stello, le poète spleenétique, et le docteur Noir, son médecin.
Ces trois romans ne sont rien moins que la mort de Gilbert, la mort de Chatterton et la mort d'André Chénier, répondant toutes les trois à la pensée du romancier, qui est l'hostilité éternelle de tout gouvernement contre les poètes, et représentant vis-à-vis de ces morts illustres, dont ils furent lesbourreaux, l'action des trois formes de gouvernements qui dominent le monde et l'enserrent : le Gouvernement Absolu, le Gouvernement Représentatif, et le Gouvernement Républicain. Certes I ce sont là des histoires cruellement intéressantes et tragiques, très dignes de l'observation des hommes et de leur pitié. Mais les prendre, ces pathétiques récits, pour en faire un argument contre tous les gouvernements possibles, là est le vice peut-être, et serait, chez un autre que Vigny, certainement le danger.
Les gouvernements ne sont pas faits d'une autre pâte que les hommes auxquels ils commandent. C'est de l'esprit humain agissant et organisé; et l'esprit humain comprend ici et ne comprend pas là, protège ici
et là sacrifie, a des entrailles un jour et n'en a pas le lendemain î Dans tous les gouvernements, d'ailleurs, il y a à courir la bordée des grands hommes ou des imbécilles. Il y a enfin, comme partout, l'incapacité ou le génie, et la liberté qui choisit le bien ou le mal. Vigny, poète toujours et cachant les injustices de sa poésie sous les formes les mieux fourbies du raisonnement, va jusqu'à dire, dans le délire partagé de Rousseau : « L'individu n'a presque jamais tort, « rordre social toujours », et cela étonne d'un homme de ce temps et d'autant de soleil dans la pensée; car, s'il était nécessaire de dresser des maximes absolues dans la grande casuistique de l'IIisLoire, ce serait le contraire, à coup sûr, de l'axiome de Vigny qu'il faudrait prendre pour la vérité !
Mais, la réserve faite à ce qu'il y a de trop rigoureux et de chimérique dans sa donnée, le livre étincelle de beautés! Il y a là une humour inspirée et un art savant et volontaire de l'effet le plus saisissant et le plus neuf. Il y a là un tragique froid d'autant plus tragique, un comique froid d'autant plus mordant... Il y a pardessus tout (et que Vigny en soit glorifié!) un amour et une recherche de l'idéal, poursuivi jusque dans ces réalités pathétiques qui se vantent maintenant de pouvoir se passer d'idéal 1 L'idéal est, en effet, toujours nécessaire à un poète tel que Vigny, même quand il condescend à la prose et qu'il a quitté le sommet de l'invention poétique pour le plain-pied de celte
vie chétive et de l'histoire. C'est qu'il est vraiment un grand poète, un poète comme eux, palpitant, souffrant et chantant dans les trois poètes dont il nous dit la mort, et presque comme s'il l'eût chantée !
J'ai promis que je vous montrerais en cette belle prose les plumes tombées de l'aile d'Éloa, la muse évanouie, mais ressouvenue, mais ressentie toujours. En voici une. La reconnaissez- vous ?... C'est Kitty Bell. Kitty Bell, c'est Fange de la pitié aussi, mais sur la terre, dans sa robe grise de puritaine, tombant aussi par pitié dans Chatterton ; car elle tombe, quoique sa chute soit voilée par sa pitié même et par celle du romancier, qui n'ose pas la raconter ! Et voici une autre de ces plumes encore I C'est madame de Saint-Aignan dans André Chénier. Madame de Saint- Âignan, une Éloa qui va devenir mère et qui ne peut pas tomber, elle î carl'être qu'elle aie bonheur d'aimer, c'est son enfant. Enfin, rappelez-vous la Laurette de Grandeur et servitude militaires^ et vous aurez, à coup sûr, la plus blanche de ces plumes divines que nous comptons ; car il y a plus que de la lumière, il y a le sang de l'innocent sur celle-là !
Grandeur et serviludemilitaires! ydsvïvQaiin^xîm livre le plus beau d'Alfred de Vigny prosateur, et peut-être
au livre le plus beau du siècle, si la beauté suprême c'est la bonté, comme je le crois. Est-ce seulement un roman que ce livre ? Est-ce une thèse encore ? Est-ce un livre d'art ? Est-ce mieux ? Sont-ce des souvenirs qui saignent sous la plumequi les remue ? C'est peutêtre tout cela en même temps. Mais c'est d'une puissance humaine qui en fait quelque chose d'à part, — puisque ce n'est pas religieux comme nous entendons quon doivel'être, — quelque chose d'inouï, qui pourrait s'appeler, pour donner une idée des trésors de fortitude et de consolation déposés en ces pages : Imitation de Jésus-Christ, pour ceux qui ne croient plus, hélas! qu'à la religion de l'honneur !
Ici, qu'on me passe une observation qui caractérisera le genre de talent de Vigny plus heureusement que toutes les analyses de style auxquelles je pourrais me livrer. Vigny est un enfant du siècle. Il a bu dans cette coupe du scepticisme qui est vide de tout, excepté d'amertume. Dans son Stello, vous l'avez vu, comme Rousseau, jeter sa malédiction à la face de l'ordre social; puis, comme Pascal, — mais un Pascal doux et calme, quoique sans crucifix, — ramasser cette malédiction et la replacer sur le cœur troublé dont elle est sortie. Et, cependant, ce qu'il a ébranlé par ses plaintes contre l'ordresocialetpar les douleurs homicides de sespoètes, il ne lerafTermitpas. Eh bien, on n'en veut point à Vigny, coupable pourtant ou bien imprudent, s'il n'est coupable ! et, malgré le sophisme
qui y rase de si près rémotion, son livre, voyez-vous! a un tel charme que jamais ce livre ne sera dangereux.
De même, dans Grandeur et servitude militaires^ on sent bien qu'il y a là quelque part, sous l'œuvre magnifique et touchante et déchirante, et qui finit par être si divinement résignée, oui ! on sent qu'il y a je ne sais quel rêveur de philanthropie qu'on a vu bien ailleurs et qu'on connaît, et qu'on méprise ; mais si le rêveur est ici, le mépris n'y vient pas. Il est impossible de mépriser! Ah ! bien évidemment, Vigny a un charme. Mais quel charme?... Le charme suprême, le charme qui fait tout pardonner, et qui ferait fondre la terre et ses granits en larmes : c'est le charme de la pitié.
Probablement c'est sa vertu, mais c'est certainement son génie, le génie d'Éloa, retrouvé partout dans son poète. Cette création d'Éloa, qui, dans l'avenir, sera l'étoile centrale de la couronne poétique de Vigny, je l'ai dit déjà, c'est l'âme même qui l'a créée et qui se mire en cette image ! Dans ce livre de Grandeur et servitude militaires^ Vigny n'aime le régiment que parce qu'on y souffre, — comme Éloa aimait l'Abîme où l'on souffrait. Mais, ici, les Satans, ce sont des hérosl Voilà pourquoi il a écritce livre, oîi la pitié déborde dans tous les types; voilà pourquoi il a raconté ces histoires vraies de vieux soldats, dont l'un devient une véritable mère pour la femme folle de l'homme qu'il fut forcé, par devoir, de faire fusiller, et dont
Tautre meurt en bénissant le gamin d'émeute qui l'assassine.
Lui, Vigny, qui a rejeté, avec le dédain du penseur et Torgueil du contemplateur des civilisations impossibles, cette noble casaque du soldat portée longtemps dans sa jeunesse, a voulu montrer une bonne fois les sacrifices du métier de la guerre et de l'obéissance passive, pour consoler ceux qui en souffrent. El il les a montrées 1 II les a montrées toutes; il n'a fait omission d'aucune. Il a montré le soldat dans son obscurité, dans sa patience, dans son abnégation, dans son héroïsme d'humilité, plus beau et plus difficile que l'héroïsme de la vaillance. Et voyez ce qui est arrivé de l'homme et de l'œuvre, de ce talent ému, mais non pas ivre de pitié, et de ce livre où l'on boit la force dans de généreuses larmes! C'est que, fait pour prouver le vice radical des armées permanentes, pour étaler le mal de ceite institution arriérée, comme disent les progressifs, le livre de Vigny n'en a plus fait voir que la vertu, et cela avec une telle magie que tout ce qui a du cœur et de la pensée ne voudrait pas qu'on pût fermer un jour cette grande école de Tàme ; mais, au contraire, souhaitera qu'on la maintienne éternellement ouverte, pourl'honneur de l'humanité!
Grandeur et servitude militaires est. dans l'ordre du temps, la grande œuvre dernière de Vigny. 11 y a bien, dans l'édition complète (1), unvolume de drames joués à diverses époques et même postérieurement à Grandeur et servitude militaires, et dont nous n'avons pas à nous occuper. Voici pourquoi. Le meilleur de ces drames est Chatterton, tiré tout entier de Stello ; mais il est dans Slello beaucoup plus beau et plus complet, puisque l'analyse, djimagination qui décrit, y ajoutent leur profondeur et leur éclat de la passion et des caractères.
Deux autres de ces drames : Othello et Shylock, sont des traductions de Shakespeare qui sont à peu près ce que serait le Jugement dernier de Michel-Ange copié par Raphaël, mais n'expriment du génie qui les traduit que la grande souplesse dans la grande pureté.
Or, malgré la beauté de ces traductions amoureuses, la muse virginale de Vigny n'est faite pour être la Léda de personne, même quand le cygne qui cache le maître des dieux serait Shakespeare.
l. Librairie nouvelle.
Depuis Grandeur et servitude militaires, Vigny ne s'est donc pas élevé plus haut dans la prose. Il a bien écrit, à propos d'une question de propriété littéraire, une chose charmante (une pitié encore!) : Mademoiselle Sedaine, pour montrer que là oii tombe un doigt comme le sien, il y reste toujours du parfum et de la lumière. Mais c'a été tout.
Le Racine romantique, ce Racine de la pitié, plus tendre que l'autre Racine, — car la pitié est plus tendre que l'amour puisqu'elle est ou sa sœur, ou sa fille, ou sa mère, — vit toujours cependant. Aucun Louis XIV ne nous l'a tué du refus d'un sourire. Aucun Port- Royal n'a passé le crin du cilice à son génie. Mais l'insouciance de l'idéal, la grossièreté du procédé et l'abaissement de l'observation, ces trois caractères de la littérature contemporaine, ont fait monter de dégoût la muse de Vigny dans celte rêverie où elle ne plane plus qu'à l'œil seul du poète...
Ce cygne de la famille de celui de Mantouequi nous est venu par Vile des Cygnes de Shakespeare, et qui s'y est attardé, ne nous a pas dit son dernier chant, heureusement ! Mais, nous qui l'aimons et qui écoutons impatiemment son silence depuis si longtemps, quand donc entendrons-nous sa voix?
Louis Ratisbonne, l'ami de cet Alfred de Vigny qui a laissé dans la mémoire des hommes l'impression d'un parfum et d'une harmonie, a publié en volume les pensées et les fragments de mémoires que lui a légués l'auteur d'if/oa; Alfred de Vigny avait eu, un moment, l'idée d'écrire ses mémoires. On n'appartient pas pour rien à une époque personnelle et poseuse, où toutes les vanités se mettent à la fenêtre de cinq à six volumes pour, de là, se raconter à ceux qui passent ; et, cela, depuis le ministre d'État jusqu'à l'apothicaire, depuis Chateaubriand jusqu'à Véron. Mais cette idée d'écrire des Mémoires, le chaste et fier poète ne la réalisa pas. L'eider qu'il était, cette hermine des airs, ce fier oiseau, sauvage à force de pureté, s'enleva bientôt d'un coup d'aile par-dessus un projet vulgaire, si peu digne de lui. Le livre que nous donne Ratisbonne sous le titre de Journald'un Poète (1) est bien autrement intime, sincère, pensé, vécu, et saigné aussi, — car l'homme y souffre, — que ne pourrait l'être jamais un récit de Mémoires, toujours plus ou moins attifé. C'est une autobiographie, — prise à la source même de de toute autobiographie, — qui est la pensée ex-