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dolâtrie de la forme physique et plastique transportée dans le plus spirituel et le plus cordial de tous les arts ! A force d'agir sur la langue, à ne voir que ses lignes, ses contours, le brisement ou l'assouplissement de son mètre, la plénitude de ses échos, Banville n'est plus qu'un artiste qui joue d'un instrument quelconque. Il taille, sculpte, creuse, évide lalangue comme un ouvrier qui taillerait, sculpterait, creuserait, éviderait la pierre jusqu'à la trouer, et dont le ciseau acharné finirait par sculpter l'air I Qu'il y ait là une puissance réelle, un art persévérant et singulier, quoiqu'il touche à l'enfantillage et à la folie, nul ne le niera. Banville est un talent très exercé. Mais, franchement, la destination de la poésie, ce dictame des cœurs souffrants et cette volupté de l'intelligence, n'est pas de faire uniquement des vers comme ceuxci : nugœ difficiles !
Tu le sais, hélas !
Les plus grands sont las
De gloire.
Et, comme un hochet, Ont jeté l'archet
D'ivoire !
Au rhytlime ailé d'or il fallait en cor
Un maître Fou de volupté.
Alors j'ai dompté
Le Mètre !
J'ai repris mon luth.
Et, suivant mon but
Féerique, Je m'en vais cherchant Le secret du chant
Lyrique.
Œii épanoui, Je peins, ébloui
Ou triste, Le ciel radieux.
Et, mélodieux
Artiste,
Près du fleuve grec Murmurant avec
Les cygnes Fiers de leur candeur.
Je dis la splendeur
Des lignes.
Toutes les Odelettes de Théodore de Banville ont cette légèreté, ce linéament d'arabesque à peine appuyé, celte gTtlce de bulle de savon dans le vent, celte transparence de dentelle qui recouvre... absolument rien, et la petitesse du volume, précédé pourtant d'une dédicace solennelle à Sainte-Beuve, montre assez que le livre en question est chose grave et probante, non pas seulement dans l'amour-propre, mais dans les idées de l'auteur. C'est la tentative suprême de l'école de la Forme par la main d'un de ses meilleurs ; suprême, en efTet, car on peut défîer d'aller plus loin
dans la vacuité de l'expression poétique et savante, de l'expression pour l'expression. Nous avons parlé de Renaissance, mais ici nous sommes bien loin de Desportes et des Sotuiets de Gramont. Il y avait encore là, sous le travail idolâtre des mots, du sentiment et de la pensée. Mais ici, excepté le filigrane d'un langage prodigieux de souplesse et de ténuité réussie, cherchez ce qu'il y a dans ces vers, — chalumeau où passe une haleine! Henri Heine disait un jour justement de Goethe : « Gœthe traita en général l'enthousiasme — (l'enthousiasme, c'est la poésie!) — comme quelque chose de donné... comme une étoffe qu'il fallait travailler, et c'est ainsi que l'esprit devient matière sous ses mains! » L'auteur des Odelettes sort de Gœthe en l'exagérant, mais, chez lui, à forcé de travailler l'étoiTe, les points emportent le morceau !
Inutile sacrifice, du reste, au génie matériel de ce temps ! La poésie de Banville ne lui porte pas bonheur. Charles Asselineau, dans une introduction aux Odelettes, où un esprit très fin cherche à justifier ses préférences, dit que, malgré quinze ans d'étude, Théodore de Banville produit toujours sur le public l'effet d'un jeune homme qui promet. Accablante parole ! Dans un temps vulgairement littéraire, des hommes de talent comme Théodore de Banville seraient classés... Nous l'avons clioisi pour éclairer cette question de la mort des lettres et de la poésie dont nous sommes menacés chaque jour un peu plus.
Dans l'état actuel de son talent, Théodore de Banville n'a pas cette magistralité, cet ascendant devant lequel la curiosité — littéraire ou non — s'éveille comme devant le mystère étonnant d'une grande force. C'est un esprit moins puissant qu'élevé et délicat, et il ne se formalisera pas de Tépithète. Dans la préface de ses Odelettes., un peu musquée d'affectation et d'érudition qui porte à la tête, il dit à Sainte- Beuve : a Soyons les derniers de notre ordre, les der- ' niersdes délicats », et il en est un. .. de la main, comme Siméon Pécontal (1) l'est de l'âme. Eh bien, ces derniers délicats peuvent, à l'indifférence imméritée dont on les afûige, avoir la conscience qu'ils sont en effet les derniers ! Le xix* siècle a d'autres affaires à démêler que la gloire de ses poètes... et le mal est bien grand, puisque la poésie comme l'entendent Banville et son école ne peut captiver le regard grossier de la société de ce temps. Ils ont retranché l'âme pour lui plaire davantage, et ils l'ont retranchée en vain ! Us ont coupé la tête du prophète, et ils l'ont présentée à Hérodiade sur un plat d'or ouvragé par leurs plus fins ciseleurs. Mais IHérodiade moderne, plus stupide et plus sordide que la courtisane de Judée, n'a pas pris plus gard»î à la tête qu'on lui servait qu'au travail merveilleux du plat sur lequel elle était servie. Décapitation de la poésie, immolation de l'âme : pro-