‹ Poésie et poètesChapitre 16 sur 36 · Lévy · texte numérisé non relu

Lévy

l'air cavalier du dandy moderne, le monde antique si imposant et si grandiose, même alors qu'il va s'écrouler. Louis Bouilhet a moins dégradé, moins émoussé qu'Augier la couleur de son modèle volontaire ou involontaire. Il est d'une nature plus virile, plus à tous cnns, que celle de l'auteur des Poésies complètes. Son accent est donc plus animé et plus chaud, mais, après tout, c'est le clair de lune d'un homme qui a été luimême un clair de lune, et nous demandons ce que^ de clair de lune en clair de lune, doit devenir, dans un temps donné, la vie de la littérature... On a beaucoup parlé de l'originalité de Musset, et ce n'est pas là son plus grand mérite. Il a dit lui-même, dans un passage charmant et souvent cité, mais en se moquant du lecteur qui le lui pardonne, que « son verre n'était pas grand, mais qu'il buvait dans son verre ». Et cela est doublement faux, car son verre est énorme, et c'est celui de lordByron! La gloire d'Alfred de Musset, c'est d'avoir hérité du crâne joyeux et triste des orgies de Newstead et d'y avoir pleuré, tout en y buvant, les plus belles larmes qui aient jamais été versées dans une coupe pleine d'ivresses, depuis les larmes du roi de Thulé. Malheureusement pour Louis Bouilhet, de pareilles larmes ne s'imitent pas. Elles ressemblent trop à l'émotion et à l'àme qui en sont les sources. On a cette dme ou on ne l'a pas ; mais on ne la fuit pas venir. Ce qui s'obtient et ce qui s'imite, c'est la manière de rire et de parler au corps avec le corps, de

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briser son vers, de l'enlever et de lui donner sa tournure. Dans cet ordre de faits, l'imitateur laborieux peut réussir, et Bouilliet a prouvé qu'il en avait eu la ténacité et la souplesse.

Pour ne parler donc que des procédés d'une poésie toute en procédés, — par le mètre, par le mouvement, •par la crudité des tons, par la hardiesse dans la nudité du détail, — Louis Bouilhet nous donne les bas-côtés du talent de Musset assez réussis. Pas plus que l'auteur des Contes d Italie, de Namouna et de Mardoche, il ne se soucie de la moralité poétique ou humaine ; mais, au sein de la débauche que sa muse (une sous-lorette !) aime à peindre, il ne lui passe jamais sur le front, comme au chantre de Rolla, de ces lueurs sublimes d'un ciel auquel il ne croit plus.

Le sujet de Melœnis est l'histoire vulgaire, quoique tourmentée, d'une courtisane (l'éternelle courtisane!) dont l'amant se fait gladiateur et se trouve en face d'un inceste quand il s'agit d'épouser la femme qu'il aime... Mais cette histoire, qui aurait pu être dramatique et touchante, surtout à l'heure où le christianisme, sortant comme une aurore des Catacombes, commençait de jeter, avec ses premiers rayons, dans les âmes, les troubles d'une vertu et d'une pudeur inconnus à cet effroyable monde romain qui finissait, cette histoire n'est pour Bouilhet qu'un prétexte : son vrai but, c'est de nous décrire le luxe inouï et les derniers excès d'une société dontles vices sont restés l'idéal du crime.

et qui tombe, ivre-morte du sang dont elle a nourri ses murènes, sous la table de Lucullus.

Venu l'un des derniers de cette école plastique dont Gautier est le chef puissamment correct et presque radieux, Bouiihet n'a vu la société romaine que par ses côtés matériels d'art compliqué et de corruption colossale : aussi a-t-il reproduit avec la science d'un antiquaire l'inventaire éclatant ou immonde de cette société au temps des empereurs, et s'est-il perdu dans cette abominable immensité. Où est la poésie dans tout cela?... Est-elle dans des difficultés d'expression vaincues? Est-elle dans le sentiment qui circule à travers les différentes parties du poème et veut à toute force les animer ; dans cette fausse humour de parti pris, cette petite ironie juanesque qui jure si fort avec le sérieux terrible de cette société qui ne riait pas, elle ! et avec laquelle l'homme qui plaisante, s'il nest pas Tacite, — un plaisant grave, — a toujours l'air de gaminer?... Selon nous, ce poème de Melxnisna aucune des qualités qui font vivre les œuvres, et nous ne croyons pas que le poète les ait davantage. Dans tout début, en effet, si mauvais et si gauche qu'il puisse être, il y a comme le crépuscule incertain, mais lucide à quelques points de l'ouvrage, du talent qui fera lumière ptuslard; mais ici, au contraire, rien d'incertain. L'espèce de talent que Bouiihet y déploie est consommé à sa manière. Ce talent grandira-l-il? se doublera-t-il ? Ce sont là des questions

d'assez peu d'importance. Mais il ne changera pas de nature, et cette nature, comme l'intérêt que le poème inspire, est radicalement inférieure.

Cette imitation des deux à trois grands poètes du siècle, qui résume, en ces derniers temps, le stérile mouvement des imaginations poétiques, Reboul, plus que personne peut-être, était né pour y échapper. Reboul, le célèbre boulanger de Nîmes, avait chance, à moins d'efforts qu'aucun autre écrivain, d'être personnel et original, pour peu qu'il eût dans la tête ce que madame de Staël appelait « l'étincelle divine ». D'origine, il n'était pas lettré, et malheureusement il l'est devenu. Il a voulu l'être, et ce qu'il y a gagné de connaissances n'a pas payé ce qu'il y a perdu de fraîcheur d'idées et de virginité intellectuelle. Les Traditionnelles (1) sont des poésies de poète. On y cherche en vain l'homme spontané et fruste qu'on y voudrait, « ce génie dans l'obscurité », comme l'avait nommé un peu trop vite Lamartine. On n'y trouve qu'une voix du temps et un écho de plus

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