Lévy
pour être compté parmi les écrivains d'imagination et les poètes.
Or, en définitive, quelle est celle d'Emile Âugier, parmi les poètes actuels du xix^ siècle, dont le xx^ ne se souviendra pas?... Telle est la question que nous ne craignons pas de poser devant sa jeune gloire... Comme les diverses manifestations de l'esprit n'en changent jamais la nature, la place d' Augier dans la poésie lyrique et élégiaque nous semble devoir être identiquement la même que dans la poésie dramatique, — moins les retentissements d'un succès, toujours plus sonores à la scène qu'ailleurs! Dans l'une comme dans l'autre de ces poésies, Augier est, en efFet, le même poète sans idéal et sans profondeur. C'est essentiellement le poète du bourgeois. Il le rend heureux! Nous avons signalé plus d'une fois cette tendance qui est partout maintenant, dans les arts, la philosophie, la littérature, et que nous avons nommée le bourgeoisisme. Eh bien, Augier, comme Ponsard, est le poète de cette tendance, de même qu'Henri Martin et Amédée Thierry en sont les historiens! Les premiers vers du recueil que nous avons sous les yeux sont adressés à Ponsard, et cela devait être, la sympathie n'étant jamais que l'amour du soi que l'on reconnaît chez les autres :
Jeune homme fortuné de qui la muse antique N'a pas de corps secret ni de voile pudique,
Dis-moi près de quel bois, au bord de quel ruisseau, Tu la surpris, baignant ses pieds polis dans l'eau, El lorsqu'elle fuyait, confuse d"ètre nue, Par quels discours charmants elle fut retenue! Sans doute, tu lui dis...
Ce « sans doute tu lui dis » est Augier tout entier dans un seul mot et donne, sans plus nous faire attendre, une idée de son tour poétique et des ressources de la langue qu'il parle. Il faut bien le dire : cette langue n'a ni invention, ni vie, ni formes nouvelles. Quand on est d'un temps où une école sans idées, mais non pas sans talent, a voulu faire entrer toute la poésie dans l'expression et est arrivée à produire, dans le maniement de la langue, d'incontestables beautés de détail, il n'est pas permis, quand on est soi-même sans idées, d'écrire des vers aussi dénués d'organisme et de correction forte que l'auteur des Poésies complûtes. Cela rappelle trop le mol de Rivarol : « C'est là de la prose où les vers se sont mis. » Et encore, nous connaissons beaucoup de proses d'un tissu plus serré, plus étincelant, plus ferme el plus souple que ces molles poésies sans articulation et sans relief. Le vers d'Augier est fluide ; mais il n'est pas pur. Il coule, il coule... mais il n'a ni la langueur endormie des larges rivières, ni la fougue des torrents, ni les caprices des cascades.
Or, couler seulement n'est pas une force : c'est même quelquefois une faiblesse. Augier appartient,
par le manque de personnalité vigoureuse et cette facilité déplorable qui charme les sots et qui explique sa fortune, à cette race d'esprits de troisième degré qui sont entre les poètes et le public, — mais plus du côté du public que du côté des poètes, — et qui, descendant la poésie, toujours un peu altière, jusqu'au niveau des gens médiocres, diminuent, dans leurs productions décolorées, l'éblouissante et insupportable originalité des maîtres et la font accepter aux débilités qu'elle épouvante. Faire accepter la poésie en l'abaissant, voilà le secret du succès d'Emile Augier! de ce succès qui sera éphémère. Il coupe avec de l'eau de Seine ce vin généreux, mûri par le soleil sur les rampes ardentes des volcans, et il épargne un mal de tête aux bourgeois, pleins de reconnaissance. Les poésies tendres ou galantes du recueil que nous venons de lire sont très certainement inspirées par Alfred de Musset; mais c'est de l'Alfred de Musset sans cette fringance hardie et parfois cette divinité d'images qui marque sa poésie, malgré ses irrégularités et ses faiblesses, d'un inextinguible rayon. C'est de l'Alfred de Musset sans la grâce de ses éperons d'or ; de l'Alfred de Musset mis à pied et au niveau de la bassesse générale des imaginations, ne choquant plus personne par sa supériorité même. Si, au lieu d'être un enfant du xix^ siècle, Emile Augier eût appartenue une autre époque, il eût fait, sans y rien changer, tout £8 qu'il a fait dans la sienne. Ce qu'il est à Musset, il
l'aurait été, par exemple, à Delille, à la fia du xvin* siècle. Il l'aurait affaibli en le rappelant. Il aurait écrit peut-être quelque chose comme Le Printemps d'un Proscrit, mais il n'aurait pas été Michaud pour cela; car Michaud valait mieux que ses vers. Le destin d'Augier — partout où vous le supposiez dans 1 histoire littéraire — serait d'être toujours le caméléon de quelqu'un ; mais le caméléon malade, qui ne prend que la moitié de la couleur qu'il emprunte, et qui la dissout et la ternit en nous la renvoyant.
Son li\Te doit être signalé d'autant plus aux jugements de la Critique, qu'il est d'un bon exemple qu'on sache, au moment où Augier vient d'être nommé à l'Académie, ce que la langue française doit à un pareil poète. Le livre en question, imprimé en 1856 (c'était hier!), porte, il est vrai, une préface en vers de 1852; mais nous n'acceptons pas plus pour ces Poésies complètes d'Augier que pour les Odes funambulesques dont nous parlions récemment, la fin de nonrecevoir tirée de la longueur du temps qui s'est écoulé depuis qu'un livre a été produit, et que certaines personnes trop indulgentes invoquent au bénéfice de l'écrivain. A nos yeux, dès qu'un homme édite ses œu>Tes de jeunesse, c'est qu'apparemment il les croit dignes de sa maturité, et c'est que le temps ne l'a pas rendu plus grand qu'elles. Règle générale et absolue, nos œuvres ont toujours l'âge que nous avons quand nous les lançons dans le public. D'ailleurs,
nous défierions bien Augier d'être autre chose que ce qu'il est, c'est-à-dire, en deux mots, invariablement et irrémissiblement, un poète de carton-pâte modelant en petit des sujets connus, je ne sais quel faux bellâtre sans physionomie sincère et profonde, — qui n'est pas plus la beauté d'un poète que la cire du cabinet de Gurtius qui veut jouer la vie n'est un homme !
Passons maintenant à un autre imitateur ! Louis Bouilhet est aussi un de ces jeuiies foiHunés, comme dit si lyriquement Augier à Ponsard, qui savent imiter et réussir... parce qu'ils imitent. Lui aussi, comme Emile Augier, n'a pas attendu son succès, et peut-être, lui aussi, qui sait ? entrera-t-il de bonne heure à l'Académie ?... Sa Madame de Montarcy, qu'il n'est pas plus dans nos attributions de j-uger que le théâtre d' Augier, est une imitation de la manière dramatique de Victor Hugo, comme son poème de Melœnis (1) une imitation de Musset (encore Musset!), mais Musset sous un jour nouveau, abordant, avec