Poulet- Malassis
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en lai imposant des formes vieilles qu'il faut laisser là à tout jamais ; car le génie serait impuissant à les raviver, s'il pouvait en avoir l'idée. Que les archaïstes se rendent! Les André Chénier ne se recommencent pas parce qu'on veut les recommencer, et on ne s'essaie pas en phénomène ! Le paganisme, comme symbolisme poétique, est présentement une de ces sources qui pétrifient ce qu'on y plonge. Cantel a-t-il reçu pour l'y durcir, en l'y noyant, la frissonnante jeunesse de sa pensée? Gœthe lui-même, le Goethe de Werther et de Faust, est ressorti de ces eaux pétriflantes en «aillou, — pierre du Rhin, — de diamant qu'il était ; ' ;ir le diamant, ce n'est pas une pierre, c'est une flamme ! m cependant c'était Goethe! — Goethe, qui s'était jeté là dedans comme Sapho avec sa lyre, comme le l)ôcheur de sa ballade dans les bras de cette sirène qui ne le rendit point ; Gœthe enfin, tout entier, avec -a résolution d'un homme de génie qui se suicide dans un système, et qui ne chicane point, avec une puérilité lâche, l'arme qui lui sert à se tuer!
Et tel n'a pas fait Cantel, et il n'en est que plus coupable. Il n'a point l'excuse du désespoir de Gœthe, qui ■^e sentait tari dans son génie et qui chercha la cuve du vieil Ëson pour s'y ressusciter. Et, de résultat, il n'a pas non plus, cet enfant, la beauté de l'impuissance (le Gœthe ! D'un autre côté, malgré sa jeunesse, l'auteur d'Impressions et Visions ne s'est pas donné à l'antiquité tout entier. Il s'est retenu en se lançant. Or,
ne pas se donner tout entier quand on se donne, c'est manquer de foi, de ferveur et de décision, c'est économiser à même soi... Cela ne vaut pas mieux en littérature qu'en amour. L'auteur d'Impressions, au lieu de se plonger là où disparut Gœthe, a tdté l'eau, mais l'eau est implacable et elle l'a figé dans ses plis.
Comme la plupart des écrivains de ce temps, qui parlent d'individualité d'autant qu'il n'y en a aucune, Cantel a fait du syncrétisme, qui n'est pas, croyez-le ! une chose commune qu'en philosophie. En poésie, nous en avons peut-être encore plus. Il en a donc fait à son tour, non d'une manière impartiale, calculée et savante, comme un artiste qui se domine, car il est sincère, mais indécis et résistant quoique entraîné. Des deux tendances d'inspiration et de forme qui se croisent et se traversent dans son livre, comme deux veines sur une main, l'une — la chrétienne — n'est qu'un filet presque invisible, tandis que l'autre — la païenne — est la veine qu'a gonflé l'effort de la vie. et où on la voit palpiter !
Sur les soixante pièces qui composent le recueil de Cantel, il y en a beaucoup qui sont complètement mythologiques, comme Adonis, Narcisse, Primavera, Ariane, La Bacchante, Sisyphe, La Grèce, etc., etc. ; mais le reste, sur des sujets de passion plus ou moins idolâtre, est imbibé de ce paganisme de sentiment et d'image qui froidit et qui durcit tout, mais ne cristallise pas toujours. Cependant le remords, le dégoût ou
l'ennui d'une forme fausse qui n'a point été tirée d'où les poètes puissants tirent la leur, c'est-à-dire des entrailles, s'emparent, vers le milieu de son volume, de ce moderne, dont les langes furent sans doute parfumés de ce christianisme de nos mères qui tomba sur tous nos berceaux ; et voilà que, lassé et des éternels marbres de Paros et de toutes les rondeurs païennesquisontles globes de ses horizons, il s'écrie... à la fin :
pauvre nitise égarée;
Noui souffrirona encove et ne nous plaindrons pas. Envolons-nous tous deux vers la plaine azurée, Et retournons à Dieu qui pardonne aux ingrats.
Mais on ne vit pas longtemps hors des habitudes de sa pensée, et où qu'on fuie, elles savent nous reprendre de leurs traîtresses mains de velours ! Justement, à trois pièces de distance de cette Impression. le pauvre poète, avec cette nonchalance que ne connaissent point ceux qui se convertissent, retombe de ce ciel qui n'était pour lui que la plaine azurée. Il a bientôt oublié le reproche qu'il faisait, avec tant de raison, à Théodore de Banville, de ne jamais chercher Dieu et de ne pas entendre le cri du cœur dans sa poésie de castagnettes, et, comme lui, tout à coup, il revient au bourdonnement de cette abeille d^Attique que nous avons tant entendue, et que Platon luimême trouverait maintenant une bien monotone et
bien ennuyeuse petite bête. Et ce n'est pas tout, car il faut tout dire. Conduit par le paganisme de l'image au sensualisme de l'idée. — comme il arrive toujours : c'est une loi! — ce païen retombé s'abaisse plus que le niveau dont il avait compris la bassesse. Il avait commencé par l'inspiration de Desportes; il finit par celle de Dorât. Il s'amenuise et peint des pastels :
Belle, vous deviez naîlre au temps de la Régence,
ce bon temps, — dit-il, — qui ne reviendra pas! A quelle belle dit-on de ces compliments-là?... Il prophétise l'amour aux petites filles et leur colorie des almanachs :
Petite fille, un jour, tu seras grande et belle!
et, enfin, s'il échappe à Dorât, qui tient trop de place dans ce recueil, et veut remonter vers Desportes, il chante Raphaël. Oui! mais autant la Fornarina que sa gloire, autant d'être mort oii vous savez que d'avoir vécu dans l'assomption du travail, son astral pinceau à la main ! Non ! la personnalité du poète qui a dit cela n'est heureusement pas venue, et nous en attendons avec impatience le premier rayon pour couvrir ces choses et les effacer!
Non pas que nous voulions prétendre que, sans ce paganisme, elle serait venue : nous ne le croyons pas. Le poète des Impressions, dans les rares pièces où il a touché, en passant, et d'un doigt beaucoup trop léger, cette corde chrétienne qui est la fibre universelle maintenant et désormais éternelle, n'est pas encore le poète qui tire une note à lui, une note bien à lui, neuve et inexprimée, de cette corde tendue d'un bout du monde à l'autre bout, au doigt multiple du genre humain, et dans laquelle l'infini dort 1 Mais s'il l'avait pincée plus dru, s'il avait auguré (les poètes sont des augures) que là nichait, comme un rossignol divin, l'accord divin qu'on cherche si longtemps de la pensée et de la vie, — et que nous nommons la poésie, faute d'un autre nom, — il l'aurait peut-être fait jaillir! Mais il fallait précisément un degré de christianisme que n'a point Henri Canlel, même dans les moments où il s'oublie dans le christianisme de son enfance, ignorant et involontaire. C'est ainsi que, dans quelques pièces, si l'idée de Dieu se lève tout à coup au milieu de tous ces vers de voluptueux, comme, par exemple, dans ses Victimes, ce n'est pas notre Dieu à
nous, c'est celui des lâches rêveurs qui demandent un paradis sur la terre, et auquel le poète crie :
Et suspends le travail du mal et du malheur; Fais qu'à la loi d'amour Thumanité réponde !
OU c'est encore, comme dans Consolatrix affliclorum: le Dieu qu'on trouve sur la colline, — et si ce n'est pas le fils de Pan, celui-là! ce doit être son neveu.
Car le poète est naturaliste, et c'est sa manière d'être religieux. Il applique la nature sur tous les maux comme un dictame, j'allais presque dire un emplâtre. Païen jusque dans les souffrances, au lieu de voir l'expiation dans la douleur, il y voit l'esthétique. Et de fait, elle y est (il ne faut nier la beauté nulle part) ; mais qui l'y voit tant cesse, pour son compte, d'être pathétique, et fait douter de la sincérité d'une poésie qui pleure comme on met du fard, et rappelle le mot aff"ecté de cette femme qui disait : « C'était là le bon temps, le temps où j'étais malheureuse! »
Et cependant, malgré tout ce paganisme rapetissant et glaçant qui empêche le poète d'Impressions de s'élever et le fixe à la terre, — et même à la fange de la terre dont il est fou, quand elle est blanche et rose, — il y a dans son recueil un talent vrai, très cultivé déjà, et, sous la culture, devenu facile et ample. L'homme qui a écrit Les Courtisanes (hélas! toujours les courtisanes !), La Buveuse de sang, Le Printemps, Le Cierge, et surtout les vers à Charles Baudelaire,
— qui sont certainement les plus beaux du recueil, — et ceux-là encore qui finissent, à chaque strophe, par ce mouvement d'un désespoir si doux et d'une si magnifique lassitude :
0 ! Sommeil, ouvre-moi tes bras, et prends ma vie I
n'est pas séparé de la poésie individuelle par grand'chose... Il a Tinstrument ; il a la main. Dans ce recueil, la langue est prête. Comme une cire vermeille et parfumée, qui bout ici et flambe là, elle est prête à recevoir le cachet qui lui donnera son empreinte. Elle a partout de la souplesse et de grasses et opulentes plénitudes. Le rhythme y joue en mille plis charmants ou profonds. Il y aie nombre et l'harmonie. Beau milieu d'accords, mais milieu, et milieu en tout. Le poète plane, maispas assez haut. 11 n'a pas cette force aquiline qui perce le bleu de l'éther. Sa fantaisie est comme sa richesse, sa passion, sa mélancolie. Cela n'éclate point, cela ne poigne ni les yeux, ni les oreilles, ni le cœur. Cela ne fait pas morsure. Ce n'est, certes! ni commun de couleur ni même commun de sentiment... quand ce n'est pas sensuel ; — mais (et ce sera mon dernier mot cruel)... mais c'est commun d'intensité.
On a dit souvent que la Critique avait parfois plus de mauvaise foi qu'elle n'a de cruauté encore. On a dit qu'au lieu de demander simplement au poète ce qu'il a fait, et surtout ce qu'il a voulu faire, elle lui demande, préférence insidieuse, ce qu'il n'a voulu faire ni fait, et qu'ainsi on n'est jamais jugé sur son œuvre réelle, et que la Justice (la Justice qui n'est pas aveugle, car elle serait infirme, mais qui ferme les yeux pour mieux voir,) étrangle tout, et l'œuvre et l'auteur, et elle-même, avec son bandeau! Voilà ce qu'on dit sur tous les tons depuis des siècles; mais c'est une erreur, si ce n'est un mensonge. On accuse la Critique d'être injuste, et on est plus injuste qu'elle. La Critique (qu'on ne s'y trompe point !) n'a pas que les détails d'une œuvre à juger; elle en a à juger l'inspiration même, la pensée fondamentale et première, — car c'est là qu'est le poète, — l'originalité, la vitalité, l'éternité du poète (s'il est éternel!). Or, pour juger cette inspiration, ne faut-il pas que la Critique ait un terme de comparaison et de jugement, et qu'elle indique une inspiration supérieure, si, dans ses convictions à elle, il y a une inspiration supérieure?
Toutes les inspirations ne peuvent pas être égales à
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ses yeux, elles ne peuvent pas faire équation entre elles; le dire, le soutenir, ce serait dire, ce serait soutenir que le travail des facultés humaines et sa puissance font tout le poète (ce qui n'est pas), et que la substance sur laquelle le poète accomplit son merveilleux travail n'est rien ou peu de chose, — quelque chose de grossier ou d'inerte, quelque argile. Mais cela n'est pas! Le poète n'est pas un potier! S'il moule quelque chose de sa main lumineuse et forte, c'est ce qu'il y a de plus divin au fond de nos âmes ; car c'est ce que l'homme n'a pas fait. Le monde, le monde sur lequel le poète opère, existait et avait son prix (et son prix éternel) avant d'être pétri par la main du poète, avant d'être animé de son souffle : il vivait, et vivait si bien que le poète n'a qu'augmenté sa vie en lui donnant la sienne, en lui versant, comme une vie nouvelle, sa propre individualité.
Il n'y a donc pas moyen pour la Critique de se cantonne!", comme on semble l'exiger, dans l'inspiration même du poète, et de le juger dans l'isolement abstrait de cette inspiration. Il n'y a pas moyen de dire seulement, par exemple, à un poète païen : « Voyons ce qu'a produit votre paganisme !» A un poète chrétien : « Voyons ce que vous avez tiré des idées chrétiennes! » A un poète qui n'est ni païen ni chrétien : « Voyons votre œuvre et jugeons, sans nous soucier et sans nous informer de la pensée d'où elle est sortie ; voyons-la et jugeons-la sur ses mérites
extérieurs, plastiques ou littéraires ! » Comme si les mérites extérieurs d'une œuvre quelconque n'étaient pas toujours profondément dépendants de l'inspiration de l'auteur!
Forcément donc, pour faire acte de Critique (je ne dis pas intelligente, mais seulement juste), il faut prendre l'inspiration à part du détail et y mettre l'œil; il faut dire ce que l'auteur eût dû penser, indépendamment de ce qu'il a pensé, et montrer ce qu'il eût dû faire, pour lui mieux reprocher ce qu'il a fait (si ce qu'il a fait est inférieur). Pour notre compte, c'est ce que nous avons tenté de faire ici sur les poésies de Cantel, ce jeune arbre qui laisse tomber tant de feuilles mortes sur ses racines qui sont vivantes. Qu'il prenne garde I à force d'y tomber, les feuilles mortes peuvent tuer les racines. Organisé pour être un poète, qu'il ne revête pas sa poésie de formes épuisées ; qu'il n'enferme pas sa pensée dans ce symbolisme païen, le cercueil de tout un monde fini! La forme chrétienne a seule la vie. Si nous ne l'avons pas démontré, c'est qu'on ne démontre pas plus la vie que le mouvement, et que le christianisme est toute la vie moderne, — que nous le sentions tous plus ou moins dans nos têtes et dans nos poitrines, — et qu'il est impossible, même à ceux-là qui le maudissent, de vivre deux secondes avec profondeur et puissance hors de l'étreinte de ce christianisme, notre vainqueur et notre maître à tous !
Était-il un seul de nos lecteurs qui eût jamais entendu parler de Maurice de Guérin, quand on en publia les œuvres ?... Annoncées depuis longtemps par quelques personnes qui l'avaient connu et aimé, ces œuvres disent mieux que l'amitié — et leur voix portera plus loin — les mérites exquis de ce poète qui, s'il eût vécu, aurait été grand. Georges-Maurice de Guérin, qui dans le monde aimait à porter le nom du Cayla (l'antique château de ses pères), fut un poète, ou, pour parler plus correctement, un écrivain d'ima-