Beliqui» {Pays, 1" février
gination, qui mourut très jeune, en 1839, dans une obscurité contre laquelle, du reste, il ne s'est jamais révolté.
Quoique d'un temps fécond en misères qui fitcabrer plus d'un orgueil, il n'aurait pas, lui, allumé le réchaud d'Escousse. Il n'aurait pas bu le poison de feu qui nous a tué, à l'aurore de son génie, Hégésippe Moreau. Il était d'une race d'dmes plus élevées et moins impatientes. Il aimait beaucoup de choses avant la gloire ; car pour les esprits très hauts et très purs, il y a beaucoup de ces choses-là qui doivent passer avant elle. Pour lui, pour Maurice de Guérin,
— et celui qui écrit ces lignes a été profondément mêlé à sa vie, — l'émotion désintéressée que donne le génie et la perfection de son langage étaient bien audessus de tous les profits, toujours grossiers et vains, de la renommée ! Ce rêveur triste, chaste et doux, mais si personnel, et dont la rêverie n'est — comme vous le verrez — ni celle de Chateaubriand, ni de Goethe, ni de Sénancour, ni de Ballanche, ni d'aucun des grands Tristes contemporains, ne souffrit guères que d'une unique souffrance, très délicate, mais infiniment rare, et qui fera son exclusive originalité.
Chateaubriand, Gœthe, Sénancour et Ballanche lui-même ont tous plus ou moins souffert de la vie,
— du moral ou du physique de la vie, — de ses passions positives ou du vague de ses passions (comme l'a dit l'un deux, qui même a inventé l'expression), —
tandis que Guérin n'a simplement souffert que de la pensée, un mal très précis, mais très exceptionnel. Il a eu le mal de Vidéal. Ce mot, affecté pour un autre, était vrai pour lui, littéralement vrai. Toute sa vie, qui fut courte, il souffrit de cet idéal vers lequel il aspirait, mais qu'il n'atteignait pas, et qu'il aurait atteint probablement s'il avait vécu davantage ; car « nos désirs sont les pressentiments de nos facultés, les précurseurs des choses que nous sommes capables d'exécuter », a dit Goethe, dans un éclair. Malheureusement il mourut, et il mourut se souciant peu d'une gloire qui l'intéressait moins que son idéal, et qui restera, maintenant, mieux que son idéal, atteinte !
Tel est le véritable caractère de cette physionomie de Maurice de Guérin, de ce talent englouti dans son espérance et que l'on veut ressusciter. François I" fit déterrer Laure. Adoration profanatrice 1 11 y a moins d'inconvénient à déterrer les poètes. Ils sont comme les saints les plus aimés de Dieu, que l'on trouve, au fond de leurs tombes, avec des grâces de sommeil incomparables, tout vermeils et déjà parfumés du ciel. Les poètes paraissent plus beaux, surtout aux générations qui auraient pu les connaître et qui les ignorèrent, quand on les tire de l'oubli et de l'ombre de leurs tombeaux. Le double regret de les avoir perdus sans les voir les rend plus charmants, et ce regret, voilà leur gloire !
Sera-ce la gloire de Guérin ? Déjà une fois on a tenté une exhumation de sa personne et de quelquesuns de ses écrits. Peu de temps après sa mort, la Revue des Deux - Mondes Ini consacra un long article. Ce n'avait pas été grand'chose pour la gloire de Guérin que l'article de la Revue des Deux- Mondes^ qui, d'ailleurs, resta solitaire, comme l'agréable oiseau des Psaumes : nycticorax in domicilio. Nous l'espérons bien, la publication de son œuvre sera meilleure pour sa gloire, — cette gloire à laquelle il ne pensait pas, et qui, comme la Fortune, aime à venir s'asseoir à la porte de ceux qui dorment, hélas ! de leur sommeil éternel.
Mais tout Guérin n'est pas dans ces deux volumes (1)! C'est le timide discernement de cette petite faculté sobre qu'on appelle le Goût avec tant de bonheur, qui a choisi ces fragments, et qui les a .choisis pour que le public à qui on les offrait pût les prendre. Ce sont là les bords d'un vase plein. Mais ce n'est pas le fond de cette profonde coupe de rêveries, dans laquelle, si on la vidait, onregarderaitpeut-être encore, comme ce vieux enivré de roi de Thulé regardait au fond de la sienne, en l'emplissant de ses longues larmes avant de la jeter dans la mer !