Michel Lévy
La mascarade a donc réussi. La galerie, s'ils ont voulu la mystifier, a été mystifiée. Ils peuvent en rire dans leur barbe, Vacquerie et Hugo, mais je m'imagine que c'est Hugo qui rit le moins des deux... Vacquerie, lui, est flatté... il est très flatté de couvrir si bien Hugo qu'on prenne, sans se faire prier, Hugo pour Vacquerie ; mais Hugo, malgré son affection patriarcale pour Vacquerie, est probablement moins flatté d'avoir été si facilement et si complètement Vacquerie que cela I
Qui sait, en effet (car il est retors, le lyrique!), s'il n'avait pas spéculé sur l'idée qu'il serait immédiatement reconnu?... Un homme comme lui devait casser le masque, rompre l'incognito, passer à travers le déguisement, comme un boulet à travers une tapisserie! Alors qu'il se dissimulait le plus, impossible de ne pas le voir comme le soleil et comme la République! Il était bien intimement convaincu de tout cela, et que rien, même un nez considérable... que dis-je? même la trompe en l'air d'un éléphant, — du plus colossal des éléphants — ne pourrait cacher l'auguste aspect de son génie... Et cependant, pour le cacher, le nez de Vacquerie, cet écran de chair, a suffi ! Victor Hugo avait passé à travers Olympio, comme au travers d'un cerceau, emportant au derrière de son nom les loques de ce pseudonyme mis en pièces; elle voilà pris, hermétiquement pris, dans Vacquerie ! Et toute la terre est présentement convaincue qu'il n'y a que Vac-
querie dans un livre où Victor Hugo est seul tout entier.
Car il y est véritablement tout entier! Il y est avec toutes ses qualités et ses défauts! et il n'a jamais été davantage nulle part. Il y est avec son même peu de pensées ; a.\ec sa même quantité et son même tic d'antithèses, son même grossissement de l'importance théâtrale, avec sa même hydrocéphalie de la faculté dramatique, avec son cabotinisme idéalisé ! Il y est avec sa même haine de toute critique, qui n'est jamais pour lui qu'impuissance et jalousie, que fureur de n'être pas Hugo, retournée contre Hugo! Il y est avec sa même emphase ventrue, sa même gouaillerie espagnole, pittoresque, mais- qui demande et prend trop d'espace pour être de l'esprit; avec son même madrigalisme pédant, et ses mêmes élégies, et ses mêmes tendresses, et son même naturel à la force du poignet ; et c'est Victor Hugo non pas seulement par le tour de la strophe, par les attitudes de la phrase, par la tournure générale du livre, la particularité de chaque pièce, mais c'est Victor Hugo d'essence même, et de quintessence I Je vous dis qu'il est là, sans un seul grain, un seul atome qui ne soit lui! II y a plus, —
et je lui en fais mon compliment très sincère, — il s'est amendé. On ne peut jamais dire de lui qu'il soit devenu un tempéré, un sobre, un vrai, un naïf; mais, dans les Premières années de Paris, il est certainement moins fou, moins échevelé et moins charlatanesque en son échevèlement et sa folie que dans Les Contemplations. Le génie est inimitable. Hugo n'aurait pas de génie, il ne serait pas ce qu'il est, si quelqu'un, fût-ce Vacquerie, pouvait l'imiter aussi bien !...
Je tiens donc Victor Hugo pour l'auteur du livre : Mes premières années de Paris, d'abord par respect pour lui, et ensuite parce qu'il ne peut y avoir, dans notre ciel poétique, deux soleils de cette force : Hugo et Vacquerie; nous serions cuits! Je le tiens aussi pour l'auteur de ce livre, signé « Vacquerie », parce que ce livre est le plus ingénieux moyen qu'ait pu inventer une vanité aussi vaste, aussi profonde et probablement aussi blasée sur toutes les formes de l'admiration que doit l'être celle de Hugo, pour se donner la sensation dernière d'un coup d'encensoir qu'il puisse sentir encore, après en avoir tant recul H fallait, par Dieu! bien renouveler Olympio! rajeunir la sensation vieillie dOlympio! Sous ce nom d'Olympio, on s'était dit à soi-même bien des douceurs. On s'était chatouillé... Mais sous le nom de Vacquerie, on s'en dirait bien davantage. Un jour, le vieux Sully, qui avait un orgueil assez hugotin, quoiqu'il eût plus de bon sens que Hugo, inventa, non pas d'écrire ses
Mémoires, — c'était inventé avant Sully — mais de se faire raconter ses Mémoires par ses quatre secrétaires parlant à sa personne : « Vous avez fait cela, Monseigneur! Vous avez été ce jour-là un héros. Monseigneur! » C'était d'un maître en vanité qui voulait, sans se donner de peine, déguster et digérer majestueusement ses jouissances. Un autre jour, Voltaire, qui fut bien tout le temps qu'il vécut le diable de la vanité en tournée sur la terre, écrivit son Commentaire sur la Benriade, et le fourra sous le nom de son secrétaire Wagnière, parce qu'il s'y disait des choses très agréablement fortes, et que, selon Bridoison, on ne s'en dit pas à... à... à... soi-même! Mais Victor Hugo, supérieur à Voltaire et à Sully, a trouvé mieux que Sully et Voltaire pour se dire à soi-même les choses qu'on ne se dit pas. Il ne les a pas mises seulement sous le nom de Vacquerie, qui n'aurait plus alors été qu'un Wagnière, — le Wagnière de Victor Hugo, — ni seulement non plus à la seconde personne, comme le vieux Sully; mais il les a fait dire par Vacquerie luimême à la seconde personne et, rinforzando, à la troisième! La seconde personne, c'est royalement bon; c'est, comme je l'ai dit déjà, la digestion et la dégustation majestueuses dans un grand fauteuil pour l'un (celui qui se tait), et, pour l'autre (celui qui parle), une révérence en roue de paon, d'un paon courtisanesque et majestueux, qui fait de sa queue une éblouissante révérence. Mais la troisième personne II ! Oh ! la troi-
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sième personne! Écoutez!... cela se goûte, mais c'est incomparable. Cela ne s'exprime plus. C'est une sensation indicible. Croyez-vous qu'il y ait au monde une seconde personne qui vaille la troisième que voici :
... Pour moi, PARIS, C'ETAIT SURTOUT HUGO!
Y a-t-il un « vous », si velouté et si idolâtre qu'on puisse le moduler, qui vaille celte brusque troisième personne... « C'était surtout Hugo ! »
Et quand il tient celte ingénieuse troisième per- -onne en parlant de lui-même, comme il la tient! comme il en joue! comme il l'étreint! comme il en exprime tout ce qu'il y a, en celte juteuse troisième personne!
Mes monuments, mes parcs, mes princes et mes femmes, C'étaient ses vers, c'étaient ses romans et ses drames ; Les tours de Notre-Dame étaient l'H de son .nom !
Ici, c'est l'épanouissement de la fusée! le compliment halluciné ! Et comme c'est Hugo par la pensée I ar Hugo pense tout cela de lui-même, et de ses vers et de ses drames et de ses romans, mais n'oserait peutêtre pas le dire à la première personne; seulement, comme Figaro, qui dit : « Ce qu'on ne peut pas parler, on le chante I » ce qu'il ne peut pas dire, lui, Hugo, il le fait dire par Vacquerie ! El comme c'est aussi Hugo par la forme : l'H de son nom ! Les tours de Notre- Dame ! Quel tour! c'est du Hugo pur, très monté, du Hugo de derrière les fagots, ou plutôt du milieu des
fagots, car Victor Hugo est un bien meilleur faiseur de fagots que Sganarelle ; mais, vraiment, il en a fait rarement de pareils !
C'est lui que je venais habiter, à vrai dire.
Ce fut ma bienvenue et mon bouquet de fête De te trouver logé dans le même poète. Notre amitié naquit de l'admiration.
Et nous vécûmes là...
(dans le poète, — comme aux Petites-Maisons!)
... d'art et d'afTection, Habitants du granit hautain (Hugo !!), deux hiron-
[delles.
Et nous nous en allions dans l'espace, fidèles Et libres, comprenant dès notre premier pas QiCon n'imitait Hugo gu'EN ne l'imitant pas I
Aveu formel, pour le coup, et révélateur ! Certes ! ce n'est pas Yacquerie, que tout le monde connaît pour l'imitateur, le plus pieux imitateur de Victor Hugo, qui voudrait cracher comme Hugo, qui se mouche comme Hugo, qui voudrait faire... tout ce qui est humainement possible comme Hugo ; ce n'est pas Vacquerie qui aurait pu jamais écrire qu'on n'imitait Hugo qu'en ne l'imitant pas ! H se mettrait à pied et sans le sou lui-même. Lui seul, lui seul, Hugo, a pu écrire cela ! Excommunication des hugoldtres par le pape Hugo, impatienté de leurs imitations à la fin! A la bonne heure! On le conçoit.
On conçoit que des imitations très bien faites, très réussies, soient un rabat-joie pour l'orgueil d'Olympio ! On conçoit qu'il n'aime pas à se regarder dans ces imitations et à se trouver trop soi dans ces glaces dont il a fourni l'étamage, — ce qui est trop cher ; mais les hugolàtres s'excommuniant eux-mêmes de leur hugolâtrie, et se mettant à la porte de l'imitation hugotine qui est toute leur Église, et hors de laquelle il n'y a pour eux ni vie ni salut, cela réellement ne se comprend plus ! Et cela seul, — ce petit bout d'oreille de lion échappé par hasard de la peau de Vacquerie, — ferait reconnaître que là-dessous il n'y aque Hugo!
Mais cela n'est pas seul. Vous pouvez prendre Mes premières années de Paris pièce par pièce, page par page, vers par vers, mot par mot, et vous reconnaîtrez partout l'ubiquité de Victor Hugo, dans ce livre rempli de son omniprésence î Deus ! Deus ! Fcce Deus ! Il s'y montre le Hugo de tous les temps, et d'abord le Hugo des anciennes préfaces qu'il faisait en prose autrefois, et qu'il fait en vers maintenant. 11 s'y montre le Hugo du romantisme révolutionnaire et immuable, le Boileau déréglé, le législateur sans législation, le Despautère de l'enjambement, l'insul-
teur éternel de Racine, dont il dit, par parenthèse :
La feuille croît peu Dans l'œuvre qu'i' gêne.
Shakspeare est un chêne, Racine est un pieu !
Et il l'empale, — sur ce pieu, — à la turque, et l'y laisse, après cinquante strophes pour arriver à ce pieu ! Il s'y montre l'irrévérent Hugo pour Molière à propos des femmes, le Hugo Trissotin quand il s'agit de sauver les Bélise et les Philaminte :
Avec ces vers on fit de toi, pauvre génie. Le complice du vieux préjugé bestial Qui voudrait empêcher l'ascension bénie Des femmes vers le beau, l'azur et Vidéal!
A cela près de la rime qui a raté (bestial et idéal), du Hugo toujours! Enfin, il s'y montre le Hugo des derniers temps, le Hugo sans fierté, à plat ventre devant Paris, quoique Paris, pour lui, ce soit surtout Hugo !
Que suis-je pour la ville à qui tout grand artiste, Célèbre ailleurs, s'en vient demander s'il existe? Nul, à quelque hauteur que son nom ait monté, Ne croit en soi s'il n'a chez toi droit de cité ;
Quand la grande cité ne l'a pas faite sienne, Leur œuvre...
(aux plus puissants artistes)
... est dans la nuit. La gloire est parisienne.
AUGUSTE VACOUERIE 235
Eh bien, n'est-ce pas le Hugo complet que nous connaissons tous, cette voix-là?... Je ne puis malheureusement tout citer de ce nouveau livre pour prouver qu il n'est pas de Vacquerie ; mais qu'on me permette de citer encore, de l'auteur des Djinns vacquerisé, cette pièce entière. On en sera heureux ! Je suis sûr qu'on en sera heureux !
L'air s'agrège.
C'est — viens voir — Pis qu'un soir De Norvège.
Oh ! rêvé-je, Quel flot noir Va donc choir?
— Paul, il neige.
Ce flot blanc !
Du noir flanc I La terrasse
Va changeant.
Ciel, TA CRASSE
En argent I
Le souci Du nuage Qui voyage Rit ici !
Oh : ril ici !
Ciel noirci, Blanche plage.
Neige I outrage !
Gloire aussi !
Quoi ! la place Change et classe Les objets
Et que croire?) Fait le jais Et l'ivoire !
Ah! ce n'est plus là le petit bout d'oreille du lion, mais la griffe du lion Hugo tout entière, griffant, griffant les mots, les riens, le rien ; ce sont les rugissements du lion Hugo que j'entends dans ce turlututu sublime ! Doutez-vous encore?... Croyez-vous toujours que ce soit un homme qui ne soit pas Hugo qui ait pu écrire de ces choses de génie-Hugo?... Pour moi, je n'ai jamais douté ; mais jusque-là j'aurais douté que je serais convaincu maintenant que c'est Hugo qui a pensé, écrit, rimé, enjambé ce livre des Premières années à Paris, publié sous le nom de Vacquerie. Si Auguste Vacquerie l'avait écrit, lui, ce serait un phénomène, et je répugne, je l'avoue, à penser que Vacquerie soit un phénomène- Ce serait un phénomène, en effet, et un des plus étonnants, qu'un homme qui absorberait un autre homme comme l'éponge absorbe l'eau qu'elle boit, et encore l'éponge reste éponge, malgré l'eau qu'elle a bue ! tandis que Vacquerie, dans le cas de ce livre, ne resterait pas l'éponge qui aurait bu Hugo, mais serait
AUGUSTE VACOUERIE 237
devenu Hugo lui-même! Inconcevable transfusion! incroyable métamorphose! J"ai dans ma vie vu bien des êtres creux, coupes et cruches, bassins de toute espèce, imbécilles. ouverts et béants à toutes les choses qu'on jette dans leur vide, mais de capacité à tenir tout un homme, et quel homme ! et à nous le rendre dans un livre, non pas copieusement, mais intégralement, tel qu'on l'aurait avalé, absorbé, fondu en soi ; je n'en conviendrai pas, et je ne la reconnaîtrai, cette capacité, qu'à la dernière extrémité, dans Vacquerie !
Et si, par impossibilité, j'étais obligé d'admettre le phénomène sans le comprendre, je dirais : Après tout, tant mieux pour Auguste Vacquerie, que je ne hais point ! Tant mieux pour Auguste Vacquerie, après avoir pendant trente ou quarante ans hugotisé ou vacquerisé, — car on ne sait plus où Ton en est, où commence Vacquerie et où finit Hugo! — d'avoir obtenu du bon Dieu des poètes la grâce de devenir, le temps d'un livre, Victor Hugo en ses vieux jours. Quarante ans de Vacquerie dans la maison d'Hugo, dans l'adoration d'Hugo, dans le fakirisme d Hugo, dans l'imitation acharnée d'Hugo, ce doit être dur, mais l'avatar définitif rachète tout. L'achèvement, l'accomplissement en Hugo, paie suffisamment ce noviciat prolongé et terrible, et, au bout du compte, il n'y a que Victor Hugo qui puisse dire « tant pis » ! H n y a que lui qui puisse être vexé, mécontent et iuinaud, car cela ne le grandit pas d'entrer si pleine-
ment et si ras dans la peau de son ami Vacquerie. Cela ne doit pas le satisfaire absolument que la patience enflammée de rimitation, je ne dis pas de sa manière, mais de sa nature, puisse obtenir non pas une ressemblance, mais une identité.
C'est à faire croire que toute cette poésie de Hugo n'est pas si géniale qu'on le dit, ni si spontanée d'inspiration qu'elle se donne, et qu'elle pourrait bien n'être, au fond, que de la poésie à procédé, une clef difficile peut-être à faire jouer dans la serrure, une manivelle ou un ressort dont il faut connaître le sens. Gautier, cet hugolâtre émancipé, avait cette opinion, et avait la force de la dire. Il ne croyait qu'au métier et à l'art. Les vers, pour lui, n'étaient qu'une espèce de calligraphie supérieure. Gautier n'était et ne voulait être que le Brard Saint-Omer du sonnet et de l'ode. Mais Victor Hugo croit en son génie. H le croit incréé comme Dieu et consubstantiel avec lui. H ne doute pas qu'il ne fût providentiellement destiné à être Hugo de toute éternité. Or, voilà que Vacquerie, si c'est lui qui, en ce livre des Premières années de Paris, hugotise avec cette perfection, ébrèche sa divinité du coup de sa petite humanité travailleuse, à lui, Vacquerie ! et patatras 1
Tout s'éclate et se répand par terre de la magnifique porcelaine, — et c'est ainsi, pour finir par un mot empruntée la sagesse vulgaire, « qu'on n'est jamais trahi que par les siens » !
JULES DE GÈRES^*^
Je ne peux pas vous dire : Vous souvenez-vous de Jules de Gères? car lorsque pour la première fois j'en parlai, c'était en 1859... Mais, moi, je m'en souviens. On n'oublie pas plus les poètes qu'on a lus que les femmes qu'on a aimées... Jules de Gères est un poète. Je trouvai, un jour de désespoir oîi la littérature manquait à la Critique comme la marée à Valel, son recueil de poésies, Le Roitelet^ sur le fumier qui engraisse les champs de Denlu, et je fus le coq de celte perle. Je ne la portai point au lapidaire, mais au public, qui n'est pas toujours un lapidaire. J'ignore et
1. Cinq dizaines de sonnets, entrecoupés d'historiettes en vers et autres rimes {Constitutionnel, 26 octobre 1873). Y. Les (JEuvres et les Hommes. Poètes, !'• série.
je veux ignorer ce que le public a pensé de celte perle, mais je sais bien que les connaisseurs l'ont enchâssée dans leur souvenir et qu'il n'est pas de poète, et, ce qui est aussi rare que les poètes, d'esprits sensibles à la poésie, qui ne connaissent maintenant Jules de Gères, quoiqu'il n'habite point Paris, ce Paris où l'on travaille en renommée, et qu'il ait dédaigné de frapper sur ce timbre de la publicité qui fait retentir tant de sottises et tant de sots, avec l'impudent éclat de son cuivre menteur.
Et c'est pour cela que je l'honore. C'est un provincial, et les provinciaux me sont chers. S'il y a encore de l'originalité quelque part pour nos esprits aplatis, frottés et usés les uns contre les autres, dans ce temps où l'égalité veut être partout, c'est en province qu'on trouve cette aristocratique originalité. Comme Burns, un poète plus grand que lui, Jules de Gères n'a pas quitté sa terre natale. Il n'est pas venu courir à Paris les incertaines et quelquefois humiliantes bordées de la célébrité. On m'a dit — et si ce n'est pas son histoire il faut le regretter — que, descendant de Montesquieu, lequel faisait des vers aussi, mais qui, après V Esprit des lois et La Décadence des Romains, avait le droit de n"en pas faire de si bons que Gères, il avait été obligé, ce noble homme, qui l'est deux fois, par le talent et par la naissance, d'entrer, par suite des ignobles fortunes que les révolutions nous ont faites, dans une étude de notaire dont il aurait été
JULES DE GÈRES 241
le modeste clerc pendant quelque temps. Cela est-il vrai? Je n'en sais rien, mais, si cela est. Gères n'en est que plus intéressant à mes yeux. Rappelez-vous la sublime Harmonie de Lamartine : Le Génie dans l'obscurité/ Vous savez avec quels accents il y parle du mendiant Homère et de Virgile, qui garda les chevreaux ; seulement, la pauvreté d'Homère et l'humble condition de Virgile sont des misères poétiques et pittoresques. Le manteau du mendiant, sauf les déchirures, vaut le manteau d'un roi, et le sayon du pâtre relève de la sculpture ; mais être clerc de notaire, pour un poète, c'est de l'infortune prosaïque, et d'autant plus dure qu'elle est prosaïque. Notre immense Balzac fut clerc d'avoué, et Fielding juge de paix en Angleterre. Mais ils étaient tous deux des observateurs, des romanciers, des moralistes. Ils étaient à l'affût pour observer, — l'un, de son étude d'avoué où il apprit à nous faire des chefs-d'œuvre comme L'Interdiction et Le Contrat de mariage, l'autre, de la taverne dans laquelle il jugeait, à cœur de journée, ses voleurs, ses vagabonds et ses filles de joie. Mais un poète, l'homme du pur sentiment, de l'idéal et du rével être interné dans une boutique de notaire, c'est de l'oppression de facultés sans profit pour elles; c'est un malheur qui ne perfectionne pas ; c'est de la malice du diable en train de caricatures... diaboliques. Et être resté pourtant poète là dedans, s'y être préservé, ne pas s'y être éteint, c'est certainement avoir en soi un de ces filons
de poésie indestructible qui font croire avec raison à ceux qui l'ont que la poésie est immortelle!
Jules de Gères l'avait, ce filon, et nous le retrouvons aujourd'hui. Entre son recueil du Roitelet, qui attira mon regard avec tant de magnétisme et de frémissement de plaisir, et la publication du livre que voici, il y a plus de dix ans ! et dix ans :
... Dix ans! c'est bien long dans la vie,
a dit tristement un autre poète, qui ne le fut, lui, qu'un jour. Pendant ces dix ans et plus, quelle a été la vie de Gères? Dix ans et plus entraînent tant de choses ! Dans l'introduction de son nouveau volume, écrite avec la distinction qui est le caractère de cette plume toujours à cent pieds de la chose ou de l'expression vulgaire, Gères ne nous raconte rien, mais nous laisse cependant entrevoir qu'il a passé par la douleur suprême que madame de Staël appelle « le mal de l'irréparable ». Il a perdu des êtres chers. Telle a été la cause de son long silence littéraire. La douleur fait de ces terribles jachères dans nos âmes. Elle coupe les ailes jusqu'à la vocation, mais ces ailes ne sont pas comme les cheveux de Samson : elles repoussent. De Gères nous dit
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que c'est un appel fait par un poète appartenant à la Société des sonnettistes (il paraît qu'il y a de pareilles sociétés) qui l'a fait revenir à la muse si longtemps abandonnée. Je ne crois point, pour ma part, — moi, l'adversaire de toute académie quand il s'agit d'art ou de littérature, et qui me moque de ces sociétés, affectations organisées, coteries bonnes pour tous les Vadius et les Trissotins de la terre, — je ne crois point que Jules de Gères eût besoin d'un si pauvre stimulant pour revenir à la poésie, pour réveiller la Muse qui dormait au fond de son âme comme la Nuit de Michel- Ange... Quand toutes les sociétés de sonnettistes (s'il y en a plusieurs) auraient manqué à la France, qui ne s'en doute pas, il fût retourné à la poésie, qui est son destin, de par cette imagination que la vie peut blesser, comme les dieux sont blessés dans les batailles d'Homère, mais ne meurent pas de la perte de leur sang immortel... Jules de Gères est, de nature, très au-dessus des petites sociétés littéraires dont il peut avoir la condescendance, mais il n'a aucunement besoin d'elles pour se retrouver un poète, — c'est-à-dire un solitaire, un isolé, une tour seule (il me comprendra, le poète de la Tour seule!). Il sait de reste que, lion ou gazelle, le poète n'obéit qu'à sa nature, et qu'il ne marche librement dans le fond de sa pensée que comme le lion et la gazelle dans leurs déserts ou dans leurs bois!
Car, lions et gazelles, j'aime mieux cela pour désigner et différencier les divers poètes et les diverses
poésies, que l'appellation pédantesque et traditionnelle: poètes majeurs, poètes mineurs, poetœ majores^ poetx minores, employée par la Critique de nos pères. Il n'y a, en effet, que deux poésies dans le monde, — la poésie de la Force et la poésie de la Grâce. Or, si Tune est la plus belle, l'autre est la plus charmante. Poétiquement, Jules de Gères appartient à la poésie de la Grâce. Il a dans sa manière bien plus de la gazelle que du lion. Seulement, par un privilège de ces adorables natures poétiques quelquefois délicieusement fondues, de temps à autre le muscle de la Force peut saillir tout à coup dans le doux contour de la Grâce, et créer alors cet hermaphrodisme divin dont les Grecs, moins prudes que nous etplus connaisseurs, faisaient deux beautés réunies, et non pas une monstruosité !
Jules de Gères — comme nous allons le voir — a souvent dans le talent cet hermaphrodisme harmonieux qui vient de la Force saillant dans la Grâce, mais il n'en appartient pas moins exclusivement en poésie à ce que je me permets d'appeler le genre gazelle. Il l'est jusque dans les titres qu'il donne à ses poésies ; car je ne crois pointa Zewrmodestie... Jenecrois point à la modestie d'un homme de talent qui a conscience de son talent, et qui, après tout, ne peut pas se croire un sot, comme dit Voltaire en parlant de lui-même... La modestie est une petite hypocrisie sans vigueur et dérivée de la grande. C'est une hypocrisie aux pâles
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couleurs, — une hypocrisie qui a de la chlorose. La modestie en a toujours menti, si elle n'est pas une niaise. Maisl^ timidité, c'est différent. Je crois à la timidité. Il y a quelque chose de troublé, de rougissant, même de farouche dans la timidité, qui est souvent une grâce de plus, et je trouve cette timidité de gazelle dans les titres de Gères. Il appelait son premier recueil : Le Roitelet, et il ajoutait en sous-titre : Versiculels, comme aujourd'hui il nous donne un nouveau recueil sous ce titre simple, qui peut-être voudrait être plus simple encore : Cinq dizaines de sonnets entrecoupés d'historiettes en vers et autres rimes (1). Eh bien, malgré ce qu'il y a d'aimable dans la timidité, qui est toujours un hommage (les princes le savent bien!) de l'homme troublé à l'homme qui le trouble, je n'aime point ce titre, qui est trop long et semble embarrassé... Jules de Gères a le droit d'avoir de l'aplomb, et il n'y a que les trembles, si c'était leur métier, à ces arbres frissonnants, de faire des livres, qui pourraient les intituler comme cela!
Et puis, je n'aime pas les sonnets non plus. Je o'aime pas plus les sonnetsqueles sociétés de sonnettisles. J'ose aller contre l'axiome de Boileau, ce janséniste en poésie, qui disait « qu'un sonnet sans défaut valait un long poème ». Il pensait, sans doute, au poème de Chapelain! Si le poème a des défauts, ce
i. Dentu.
n'est pas merveille qu'un sonnet sans défaut vaille mieux qu'un poème qui en a. Et encore je n'en suis pas bien sûr,.. Même avec des défauts, un poème (je ne parle pas de celui de Chapelain) est une œuvre d'haleine, de composition, d'invention, qui surpasse de beaucoup, en forces employées, les maigres et presque mécaniques proportions et difficultés du sonnet. J'ai toujours protesté contre la popularité actuelle de cette forme poétique, aimée des asthmatiques de cet imbécille temps de décadence, oiî les larges poitrines et les longueurs de souffle deviennent plus rares de plus en plus. Un seul homme de cette époque a dû sa situation au sonnet : c'est Joséphin Soulary. Et son succès a été dépravant, A son exemple et sans son talent, — talent très spécial et qu'ailleurs j'ai jugé (1), tout le monde s'est mis h sonnet User. Les Parnassiens ont joué à cette fossette. On pourrait demander combien il faudrait de sonnets pour être Parnassien. Ils en ont lancé des fusées!! mais sans étoiles! Et vous le voyez parle livre de Gères, il y a des sociétés de sonnettistes, comme il y a des compagnons du tour de France et des francsmaçons! Mais le sonnet n'en est pas moins un genre de poésie inférieur, la poésie ayant, comme toutes choses, dans ce monde hiérarchisé, des genres inférieurs et des genres supérieurs. Le sonnet n'en estpas moins de la poésie en /)e/i/po/, comme on disait au-
i. V. Poètes, l" série.
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trefois du rouge que se mettaient les femmes... C'était du pelil pot. Il ne faut pas croire que l'expression soit tout, quoi qu'elle soit beaucoup, dans la poésie. Un nœud, fùt-il parfaitement fait, n'est jamais qu'un nœud. Il y a un proverbe anglais, cité par lord Byron dans son extravagante et cependant admirable polémique en faveur de Pope contre Shakespeare, — et dans laquelle le grand poète de génie prouva quïl avait sur son beau front ce coin de la démence, comme les Anglais l'appellent, et qu'ils y montrent, pour excuser leur infâme conduite à son égard, — il y a un proverbe anglais qui dit qu'on peut faire une bourse de soie avec une oreille de cochon. Le sonnet, qui n'est qu'une très petite chose, tricotée, je le veux bien, avec beaucoup de soin et d'adresse, sans un point tombé, sans une maille perdue, n'est, en somme, que cette « bourse de soie faite avec une oreille de cochon », et même cette bourse n'a guères de place que pour contenir un petit écu !
Mais Jules de Gères a plus qu'un petit écu en fait de sentiments et d'idées, et voilà pourquoi il est réservé à une destination supérieure à celle d'écrire des sonnets comme Oronte ou comme l'abbé Colin. Certes! je ne demande pas mieux que de le reconnaître, il y
en a plusieurs, dans ce recueil, que Joséphin Soulary, qui a fait du sonnet son incommutable majorât, serait heureux d'avoir signés ; mais ce n'est point les Cinq dizains de sonnets que Gères met en premier dans l'énoncé de son titre qui sont l'honneur de son volume. Non! le volume sera classé, et classé très haut, par ces Historiettes^ qui sont des poèmes, comme Une Rencontre^ Les Oiseaux deux à deux, Sanchette, Cerise, Les deux Lierres, L'Aquarelle à Héroull, Mens agitât molem, Incerta et occulta, La Soif de Vinfîni, Pâquerette, et enfin U Arbre devenu vieux, qui me parait sans comparaison la plus belle pièce du volume, par la hauteur de son inspiration et la luxuriance de ses magnifiques et infatigables strophes.
Figaro parle quelque part de « se pelotonner ». Eh bien, c'est après avoir lu cette pièce de L'Arbre devenu vieux et celle de la Soif de l'infini, qu'on se demandera comment une pareille âme de poète peut se pelotonner assez pour vouloir tenir dans ce mouchoir de poche d'un sonnet... et s'escamoter dans ce mouchoir?
Je voudrais pouvoir citer ces deux pièces pour donner une idée de la poésie de Gères quand elle atteint son point culminant, — son zénith ; je voudrais citer aussi V Incerta et occulta, non moins belle, mais
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je suis arrêté par un des mérites de ces pièces : la longueur, la puissance du souffle... L Arbre devenu vieux n'a pas moins de cent dix-neuf strophes... Or, ces longues poésies sont venues et sont faites comme les roses, pour lesquelles Dieu ne s'est pas repris... Les feuilles d'une rose ne sont plus la rose ; des vers pris à des poésies bien venues n'en donnent ni le mouvement, ni l'unité, ni la vie! Jules de Gères est, avant tout, un rêveur, et la rêverie ne se scinde pas. C'est le rêveur qui a écrit :
L'inconnu n'a pas de fenêtre.
Mais à la rêverie il sait très bien allier la précision, nette et presque coupante, du détail. V Arbre devenu vieux, le chef-d'œuvre du volume, réunit ces deux q uali tés qui semblent s'exclure, — et qui s'excluent dans des écrivains moins doués. Un jour, madame de Gi r ardin, qui était poète, quoique bas bleu (cela peut se rencontrer), écrivit : Le Malheur d'être belle. Il paraît qu'elle enavaitsoufTert, tout incroyable que cela soit... Jules de Gères a fait, lui, le malheur de durer. Ce n'est pas là pourtant un malheur que l'homme, créature périssable, puisse facilement comprendre ; mais Gères l'a compris et l'a exprimé. II s'est plaint, avec la passion d'une âme enfermée sous une écorce, de ces choses de Dieu qui nous écrasent : l'immobilité et l'éternité. Et, tout simplement, ceci est sublime, et l'exécution n'est pas moins sublime que l'idée.
Fût-elle seule, une telle pièce sacrerait un homme poète... Quand mon ami (qu'on me passe cette fiertél) Maurice de Guérin écrivait sa merveille du Centaure^ il se faisait centaure par la pensée, et il nous donnait rétonnante psychologie devinée de cette créature surnaturelle. Jules de Gères nous donne celle d'un hêtre las d'être immobile et centenaire. Il nous décrit l'immense ennui qui l'a saisi sur ses racines séculaires. Certes! si on admire, avec juste raison, les esprits d'une puissance dramatique assez grande pour s'incarner dans une autre peau que la leur et devenir, à leur choix, Othello ou Macbeth, le père Goriot ou Vautrin, que ne doit-on pas penser de ceux qui, laissant là la personnalité humaine, s'incarnent dans des êtres étrangers à l'humanité, comme un hêtre ou comme un centaure?... De Gères, dans V Arbre devenu vieux, n'a pas l'étrange originalité de Guérin, qui nous donne les joies et les tristesses du Centaure, mais il en a la mélancolie. Sous une forme moins religieuse, moins auguste, moins sacerdotale, et surtout plus impatiente, c'est aussi un peu la mélancolie du Moïse de Vigny :
Seigneur, vous m'avez fait puissant et solitaire!
C'est, comme peinture, de la grasse abondance de Lamartine, mais avec une langue scientifique, une langue technique que Lamartine, cet ignorant divin, ne connaissait pas, et dont son génie n'avait pas be-
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soin. . . Il n'y aurait eu, en français, qu'un dictionnaire de quatre mots, il n'y aurait eu dans la langue, comme disent les grammairiens, qu'un nominatif, un verbe et un régime, que Lamartine aurait été tout Lamartine avec cela. Sa poésie ne tenait pas aux mots et ne tenait pas dans les mots. De Gères, tout distingué qu'il est, n'est pas de si haut parage. Lui, il a besoin des mots... Mais il s'en sert bien. Il a la force du Verbe moderne.
Il fait tomber tout, ramasse tout, entraîne tout dans le cours de son fleuve. Cette abeille picore les fleurs de la science. Le mot scientifique ne lui fait pas peur, non plus qu'à Victor Hugo, ce grand poète de mots, qu'on peut appeler Victor le Hardi... Mais Gères n'est pas pour cela un poète de mots. L'âme, chez lui, tient encore une plus grande place... Il aime le soleil, mais il n'en est pas le Memnon. Il est évident qu'il n'est ni un bronze, ni un or, ni un argent sonore ; mais un cœur, — un cœur humain, semblable à nos cœurs, ensanglanté des mêmes traits qui nous les ont percés, et qui pourraient entrer dans les mêmes blessures et s'y adapter! tant ce sont les mêmes traits.
On pourrait faire une anthologie, à l'usage des âmes qui ont souffert et qui se souviennent, avec beaucoup de vers de Jules de Gères, trempés, imbibés et parfumés de mélancolie, ayant la séduction amère et douce de la mélancolie :
Cette séduction intime, sœur des larmes,
Et qui va droit au cœur de quiconque a pleuré.
Jules de Gères y va toujours. A chaque instant, il a, sur son rosier, de ces bourgeons noirs qui s'entr'ouvrent parmi ses roses pâles.
Il est des jours de chant comme il est des regrets, Des souvenirs cruels, des sanglots toujours prêts; Comme il est des soucis, dont l'aile humide et noire Flotte et tourne en spirale en haut de la mémoire !
Je voudrais pourtant, avant de finir, vous donner Yimpression de l'accent de Gères, et je ne trouve à pouvoir insérer ici que cette pièce charmante qu'il a appelée Les deux Lierres :
Autour d'un ormeau foudroyé Grimpait vivace un tendre lierre.
Le vieux tronc s'effondrait, noyé Dans la guirlande familière.
Or, bientôt l'étai protecteur, Taré parla chenille lente.
L'invisible appui, le tuteur, L'arbre, allait manquer à la plante !
Plus de bourgeons au noir rameau, Triste impuissance de l'aînesse; Tandis que sur l'antique ormeau Le lierre étouffait de jeunesse !
Il l'embrassait étroitement, L'étreignant de tiges sans nombre,
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Mais, illusion d'un moment!
Il n'allait plus serrer qu'une ombre.
Et cependant, à voir partout La feuillaison qui le décore, On eût dit que, vif et debout, L'ormeau resplendissait encore!
Cber fantôme en vain ranimé, Amour, sur ton désert théâtre, Nous retenons ton spectre aimé Par une étreinte opiniâtre !
Il semble à nos efforts jaloux Que dans le gouffre où se perd l'heure. Ne pouvant tomber qu'avec nous, Tu vis encor tant qu'on te pleure !
Sort cruel que de s'attacher A ce qui de nous se détache!...
Bonheurs finis, il faut tâcher De vous rappeler sans relâche!
(Jue dans un fidèle avenir De l'oubli desséchant les mousses, Toujours jeune, le souvenir Vous reverdisse de ses pousses!
Et, comme ce bois mort couvrant De frais bouquets sa souche noire, Qu'on vous sauve en vous entourant Des lierres d'or de la mémoire!
Oui! cela est charmant et cela serait parfait sans les deux débilités que j'ai soulignées; mais ce n'est
qu'un cil dans un bel œil bleu. On souffle, et l'œil, nacre et azur, a repris sa limpidité première. Ce n'est que charmant, et il y a des choses superbes dans le recueil de Gères. Lisez-les. Moi, je les ai relues, et elles sont maintenant, comme il dit, « entourées des «lierres de ma mémoire», mais ces lierres, c'est lui qui les a dorés.
ACHILLE DU GLÉSIEUX
Les poètes pleuveot pour l'heure. Borate, cœli, et nubes pluantjustum. Le poète est presque aussi rare que le juste. Hier, c'était l'éclatant et cordial Saint- Maur (2) que je vous présentais par la main. Aujourd'hui, ce sera Achille du Clésieux, l'auteur d'Arnelle (3). Enfin Richepin, l'auteur de la Chanson des ijueux (4 , une pousse de l'arbre vigoureux et immortel qui s'appelle Mathurin Régnier, et qui vient d'être condamné en justice, hélas! pour avoir été trop Ma-