‹ Poésie et poètesChapitre 27 sur 36 · I. Michel Lévy · texte numérisé non relu

I. Michel Lévy

et d'espace pour mettre beaucoup de talent, si véritablement on en a.

Eh bien, qui le croira sans l'avoir soi-même constaté, avec la réputation que le compagnonnage a faite à Gérard de Nerval ? ce qui vaut le mieux en ces cinq volumes, c'est encore le Voyage d'Orient, c'est-à-dire un livre de faits et d'observation, tout simplement, et une étude assez étendue sur Rétif de la Bretonne, où le critique double le biographe. Singulier résultat, n'est-ce pas? Le fantaisiste Gérard de Nerval, ce poète du temps de la poésie échevelée, ce romantique de la meilleure époque, est, avant tout, dans ce livre : le meilleur de ses livres, un esprit calme, impartial, exact, voyant les faits et les exprimant dans un style élégant, précis, d'un coloris tempéré et certainement plus classique que romantique, mais d'un classique teinté d'une couleur sobrement éclatante que Fontanes aurait admirée I Tout ce qui est de regard et de récit dans ce Voyage d'Orient est à étonner de bon sens, de bonne humeur et de bon ton, toutes choses rares dans l'école romantique; et s'il s'y rencontre des parties inférieures, ce sont les pages que l'auteur a voulu faire poétiques, comme la légende de la Beine de Saba,

qu'il prétend avoir entendu raconter par un conteur de café, en Egypte, et que, pour cette raison, je ne mettrai point à sa charge. Dans le Rélif de la Bretonne, même clarté d'expression et d'exposition, même santé de style, même intérêt de notions acquises ; et si le critique ne vaut pas là le voyageur, c'est que le critique doit avoir des principes au nom desquels il juge et les œuvres et les hommes, et que Gérard de Nerval, romantique en ceci, n'en a pas...

Telle est, en ses œuvres, la supériorité relative de Gérard de Nerval. Certes! comme voyageur qui regarde et comme peintre de ce qu'il a vu, ce n'est pas un homme de l'acuité de regard et de la puissance pittoresque du marquis de Custine, un voyageur à peu près du même temps. Si vous les mettez à côté l'un de l'autre, certainement Gérard de Nerval ne va pas à l'épaule de Custine; mais, enfin, ila,poursa part, des qualités de voyageur, et les qualités les plus inattendues, celles-là qu'on n'aurait jamais soupçonnées dans ce rêveur. Autre étonnement : après le voyageur et le biographe, c'est le traducteur qu'il faut compter dans Gérard de Nerval. Il a laborieusement traduit le Faust de Gœlhe, voire l'incompréhensible (le second), et même ill'a si bien traduit qu'il dit ne l'avoir pas compris. Et il ne s'est pas contenté de ce rude travail : il a traduit, de plus, beaucoup de pièces lyriques de poètes allemands comme Klopslock, Gœthe (encore !),

Burger et Heine, — le plus grand de tous les poètes de FAllemagne et de l'Europe, depuis Byron.

C'est à Gérard de Nerval que nous avons dû, nous autres Français, de connaître Heine. Il a pu rendre cette grâce fluide et rayonnante dans la précision de la langue française : chose difficile! Il a cohabité avec Heine et il a fini par s'imprégner de Heine, comme l'incolore papillon qui emporte de la poussière d'or à ses ailes pour être longtemps resté dans le calice d'un lys.

Car il a du Heine, Gérard de Nerval, du Heine adouci, diminué, efiacé, une brume de cette poudre rose, comme il a du Sterne, comme il a du Janin, comme il a du Théophile Gautier (un de ses compagnons), comme il a même de l'Arsène Houssaye (qui en fut un autre). Il a de la poussière d'eux tous sur l'imagination. Il s'est imprégné d'eux tous, et s'ils l'ont tant loué, s'ils ■ l'ont trouvé si poétique et si agréable, c'est peut-être parce qu'il avait quelque chose d'eux ! Ils l'ont aimé comme on aime un parent qui vous ressemble... Son originalité est de n'en avoir aucune... par lui-même, mais de réfléchir celle des autres avec des irisations, une mesure et une harmonie qui sont, à lui, son genre d'originalité. Né compagnon, quoique rêveur, fait pour aller en troupe, Gérard de Nerval ne fut point un talent solitaire, et il n'y a jamais de grand et de beau que les talents solitaires! Il s'associait encore par le souvenir, et son imagination était surtout delà

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mémoire. Prenez ses œuvres d'imagination : Les Filles de feu, Loreley, La Bohème galante, et comptez les réminiscences ! Dans \q?> Faux- Sauniers, que, sur le titre, on prend pour un roman et qui n'en est que l'ombre, — l'ombre d'un roman qui se dérobe et vous fuit toujours, — l'imitation de Trislram Shandy est presque grossière, tant elle est évidente ! Mais la plume qui se la permet n'est pas une plume vulgaire. Il y en a beaucoup au-dessous... C'est une plume d'une distinction littéraire incontestable ; mais qui a plus d'acquis que de vie par elle-même et que de spontanéité. Dans les diverses tendances de sa pensée, dans les nombreuses vibrations de son genre de talent, dont aucune ne fut jamais assez retentissante pour l'emportersur lesautres et signifier la vocation, Gérard de Nerval m'apparaît plus fait pour l'érudition que pour toute autre chose. Seulement, en raison de sa nature impressive, éclectique et syncrétique tout à !a fois, sa capacité d'érudition est offusquée de fantaisie et va au bizarre, comme elle y allait chez Edgar Poi", un esprit d'une bien autre puissance! Gérard de Nerval, comme Edgar Poe, aimait leslivres singuliers, làzarres, biscornus même à force de bizarrerie, les livres qui troublent l'entendement plus qu'ils ne l'éclalrent, et qu'une raison forte laissera toujours à se< i-ieds.

Cescompositionshybride-<t morbides, mystérieuses, mystagogiques, qui traitent de magie et de surnaturalilés et charrient dans leur flot noir ou brumeux

toutes les superstitions et tous les songes de Thumanité, l'auteur des 7//innmes les avait lues, et peut-être y avait-il cru, le temps de les lire; car il n'était préservé par rien, ce sceptique à impression, qui se teignait pour une minute de tous les milieux par lesquels il passait, et qui nous a avoué quelque part qu'il avait été chrétien, polythéiste, mahométan, bouddhiste, enfin de dix-sept religions, tour à tour. Cette érudition si particulière et si malsaine, Edgar Poe, le tempérament américain, le pufFiste immense dans l'ordre de l'imagination, le visionnaire qui fit entrer dans les constructions delà plus idéale ou delà plus sombre fantaisie une force de calcul digne de Pascal, en fut certainement moins victime que de l'ivrognerie, son vice favori, qui le tua! Mais Gérard, lui, le blond et délicat Gérard, dupe de cette érudition funeste, et qui n'avait que de jolies facultés ordinaires pour se défendre, n'y put résister. La coupe de porcelaine fine et transparente se fêle sous l'action des substances empoisonnées qu'on y verse... Gérard, fou un instant, et qui nous a donné, dans Le Rêve et la Vie, une photographie de son état de fou, enlevée par un procédé de mémoire rétrospective sur lequel on peut juger de ce qu'était en lui la faculté de la mémoire, retomba fou, après avoir guéri une première fois. Le rêve avait emporté le rêveur.

C'est que le rêve était plus fort que le rêveur, — ce qui n'arrive jamais chez les vrais poètes. Le vrai poète, lui, est toujours le maître de son rêve. Il le monte et il le domine comme Roger, dansl'Arioste, le chevalier aux armes vertes, de ses genoux tout puissants, montait et dominait THippogrifTe. Méfions-nous, d'ailleurs, des facultés qui tournent si vite à la maladie. Fou comme le Tasse, sans que l'amour y fût pour "ien et sans avoir créé Armide et Clorinde, la folie de I rard ne fut pas une force égarée. Dans Tordre intellectuel, il ne fut réellement rien de fort ni même d'assez charmant pour faire oublier son manque de force. Il fit des vers et de la prose, comme on en faisait de son temps et comme il en eût fait au xmii* siècle, dans une autre modulation. Écho de l'époque, ce n'était pas en lui la personnalité qui chantait. Ni charmant poète, ni charmant prosateur, — comme on l'a trop dit, — il fut dans l'entre-deux... et encore pas lans l'entre-deux des premiers! Il a cependant des qualités poétiques et prosaïques; mais dans un médium fort modeste. Ourliac, dont on n'a pas tant parlé, le valait bien, etlIégésippeMoreau valait bien mieux ! Il n'y avait pas à s'extasier. Il n'y avait pas à dire, comme

Jules Janin, que Gérard de Nerval était non pas seulement un poète, mais la poésie elle-même, — la pure essence de la poésie. Qu'aurait-il dit de plus d'Alfred de Musset?... Il n'y avait pas à dire non plus, comme Théophile Gautier, que le talent de Gérard était « un marbre grec légèrementteintédepastelaux joues etaux lèvres par un caprice du sculpteur ». Ce n'est point là de la critique, c'est de la poésie dans les mots. Ce sont des sornettes de sonnet... La critique qui vient tard, mais qui vient, et qui doit dire sur un homme des choses justes et définitives, ne se paiepoint de ces mièvreries. Elle sourit un peu de cette réputation de Gérard de Nerval, à laquelle tout le monde a travaillé, et qu'on lui a brodée comme une pantoufle. Elle ne demande pas contre ce yauvre jeune homme, qui est mort homme, le coup de colère d'une réaction. Non pas! Seulement, après y avoir regardé, elle ne trouve dans ce Gérard de Nerval, exagéré par ses compagnons de jeunesse, que des qualités secondaires, — que (tout au plus!) ïaurea mediocritas intellectuelle qui suffit dans la vie pour être heureux, disait Horace, et qui suffit aussi, à ce qu"il paraît, pour être heureux en fait de renommée, — et, naturellement, elle le dit.

Et nous croyons, en finissant, devoir insister. Nous savons combien, dans cette époque ramollie, il est facile et accoutumé d'introduire l'attendrissement dans toutes les questions... Nous savons la force des pleurards. Que Gérard de Nerval ait été un aimable gar-

jn; qu'il ait offert à ses contemporains le phénomène que nous offre Monselet en ce moment de n'avoir pas eu un ennemi, — ce qui put lui être agréable pendant sa vie, et ce qui lui est, comme vous le voyez, utile encore après sa mort ; qu'il ait été bambin avec des célèbres et qu'il ait joué aux petits jeux de l'amour et de la poésie avec des gens qui ont fait là-dessus leurs Poésies de jeunesse et qui vont faire maintenant làdessus leurs Poésies de vieillesse, — car les choses sont plus belles quand on se retourne, et les lointains, à mesure qu'ils s'éloignent, se veloutent d'un si joli bleu ! qu'enfin Gérard de Nerval ait eu toutes les qualités du cœur, et que des docteurs en pureté, qui je crois pourtant la manche un peu large, affirment la sienne et fassent de lui — comme disait si drôlement Charles Fourier — le Vestal de la littérature, qu'est-ce que cela fait à la Critique littéraire?... Pour elle, il ne s'agissait ici que de littérature. Pour elle, il ne s'agissait que de déterminer, une fois pour toutes, la valeur littéraire d'un homme sur lequel on a brouillé le sens public, et de planter là le bon Gérard, — dont on nous a tant rebattu les oreilles, — pour s'occuper de Gérard l'écrivain, qui, • omme écrivain, n'était pas si bon!

La Critique est parfaitement à Taise vis-à-vis de ce débutant ; car Rousselot est un débutant. C'est un inconnu. Il y a eu, de par le monde de ce temps, un Rousselot qui fut, je crois, économiste. Être un économiste, c'est bien pis que d'être inconnu. Est-il -orti de là, Gustave Rousselot, le poète ? Je ne veux point le penser. Cela me serait désagréable. Jeune, vingt-trois ans à peine, l'âge à peu près de lordByron quand il publia ses Heures de loisir^ l'auteur du livre que voici nous le jette à la tète comme un défi, avec des airs qu'assurément lord Byron n'avait pas quand il débuta. Lord Byron, qui ne s'appelait point Rousselot, et qui, malgré la médiocrité radicale de son pre-

(1) Chants de force et de jeunesse {Constitutionnel, 24 août 1874}.

mier recueil, devait sentir s'agiter en lui sourdement le génie qui écrivit plus tard Childe Harold et Don Juan, aurait été d'un ridicule à faire très justement pâmer de rire la Revue d'Edimbourg, s'il s'était campé devant la Critique comme Rousselot se campe devant nous tous...

Je sais bien qu'on passe beaucoup de choses à l'orgueil insignifiant des poètes. Leur orgueil même est une des formes de leur rhétorique. Mais ici, dans ce monsieur Rousselot qui intitule ses chants des Chants de force et de jeunesse (1), il y a plus que le délire de l'enthousiasme pour soi-même, qui est une forme bénévolement autorisée et devenue vulgaire de la littérature lyrique. Il y a évidemment, au fond des incroyables rodomontades, affectées ou vraies, qui commencentsonlivre, ouïe parti prisd'un jeune homme peut-être modeste, qui sait? mais rusé comme un maquignon quoique poète et quiessaierait de blesser à vif la Critique pour l'intéresser à parler de lui, — fûtce en mal, — ou bien donc une vanité truculente, comme celles des Scudéry et des Cyrano de Bergerac, ces fameux Gascons littéraires. Dans l'un ou l'autre de ces deux cas, Gustave Rousselot aurait fait comme les femmes : il aurait mis un pouf, et, comme beaucoup de femmes, il l'aurait mis trop gros... Kepler, en redescendant des étoiles, disait familièrement à Dieu :

(1) Dentu.

GUSTAVE ROUSSELOT 21i

« Tu l'es passé six raille ans d'un contemplateur tel que moi 1 » mais il redescendait des étoiles ! Rousselot ne croit encore qu'y monter! Jamais Shakespeare n'a parlé de lui comme Falstaff. Oa a de lui des vers adorablementtouchantSjOùilditde son génie «mon pauvre génie ! » Gustave Rousselot, dans les siens, se dit beau, grand, fort, invincible et sublime, et hors de ses vers, dans sa préface en prose, il nous signifie a qu'il a trop « d'orgueil, ou de nerfs (la chère p'etite femme!), pour s'incliner devant qui que ce soit », et il demande qu'on décourage les jeunes poètes ! Après de tels langages, voilà Rousselot tenu, impérieusement tenu d'avoir du génie. Seulement, en supposant qu'il en eût, ce serait du génie de bien mauvais ton ; et il a raison, je pense comme lui, il faudrait décourager les jeunes gens d'en avoir comme cela.

Maisa-l-il du génie? A-t-il cette splendeur dans laquelle les ridicules disparaissent ?... C'estterriblement auguste et complet, le génie ! Je sais trop de quoi il est fait pourannoncer qu'il vient de naître un homme de génie de plus à la littérature française, et pourtant il est vrai de dire que le Poème hmnain de Gustave Rousselot, malgré les énormes défauts que j'y signalerai tout à l'heure, a plusieursdes qualités fortes qui constituent le génie poétique, et je suis d'autantmoins suspect lorsque j'affirme qu'il les a, que le poème en question, avec son titre que je n'aime pas, est écrit tout entier dans une inspiration que je déteste.

C'est, en effet, l'inspiration de celte doctrine dont Condorcetfut le philosophe. C'est la chimère de l'humanité victorieuse de toutes les résistances de la vie, et même de la mort qui les termine. C'est, enfin, l'affolement d'une espérance qui serait imbécille si elle n'était pas insensée! Victor Hugo, ce ballon qui chante les ballons, a, dans une de ses dernières poésies, appelée, je crois, Y Aérostat, exprimé l'idée que Gustave Rousselot tourne et retourne, concentre ou dilate dans son poème tout à la fois humanitaire et panthéistique, 011 Hegel coudoie Condorcet. Victor Hugo, comme l'auteur du présent poème, et comme d'ailleurs tous les béats et les béants de la Libre Pensée, qui croient aux perdrix tombant toutes rôties dans le bec humain, croit, par conséquent, à la déification progressive et nécessaire de l'homme. Ce becfigue avale aussi celle-là ! Il admet, comme une loi du monde, cette démence de l'orgueil qu'on ne trouvait autrefois que dans les maisons de fous, et qui trône maintenant dans les Philosophies et dans les Poèmes. Mais quelle que soit la foi du grand Hugo à celle extravagance, le jeune homme du Poème humain est d'une absurdité bien autrement ardente et soutenue que la sienne. Il est

vaincu, Hugo! Lui et d'autres poètes contemporains ont parfois agacé et fait lever dans leurs poésies cette bête monstrueuse de la déification de l'homme, mais, avant Gustave Rousselot, personne n'avait fait sur cette idée seule quelque chose comme cinq mille vers. — et cinq mille vers dans lesquels la verve et le mouvement ne défaillent pas une minute, et dont beaucoup sont, ma parole dhonneur! magnifiquement beaux... Car, il faut bien en convenir, pour être beaux les vers n'ont pas toujours et nécessairement besoin d'être vrais. — Etc'estce qui fait le danger despoètes, ces fascinateurs ! La beauté de leu rs chants peut être absolument indépendante des choses qu'ils expriment. Ellepeutêlretoutedans leurmanière de les exprimer... Sans doute, lidéal de la poésie la plus puissante serait la réunion de la vérité la plus pure et de la plus pure beauté, dans un entrelacement sublime ; mais, en réalité, le plus souvent, elles se dédoublent, et la poésie a la vie assez dure, cette immortelle ! pour ne pas mourir de ce dédoublement. La Poésie, pour qui veut bien y réfléchir, n'est, en somme, qu'une superbe force personnelle qui subsiste, quel que soit l'emploi qu'on en fait. C'est ainsi, par exemple, qu'Ovide, qui fut un poète immense, est resté encore, pour nous chrétiens qui l'avons dépassé en sentiments et en idées, un poète, malgré l'erreur de ses mythologies. C'est ainsi que pourrait l'être, et que l'a été à plusieurs places de son poème, l'auteur du Poème hu-

main, qui nous invente une mythologie de l'avenir tout aussi fausse que les mythologies du passé, mais moins facile à trouver, car, ainsi que l'auteur des Métamorphoses, il ne l'avait pas sous la main et il l'a cherchée dans sa tête. Ovide n'avait qu'à orner de son génie les traditions fabuleuses et les légendes du monde païen, qui, après le plus éblouissant épanouissement, allait s'évanouir, tandis que l'auteur du Poème humain — qui ne relève que d'une philosophie abstraite — n'a que le rêve de cette irréalisable philosophie ! Il lui faut, avouons-le ! pour rouler, comme le vent roule une feuille, ce rêve qui tient en quatre mots, sans l'abandonner jamais et en le renouvelant toujours, le long d'un volume tout entier, une vigueur de projection et de propulsion peu communes. Qu'on le sache bien ! son poème lyrique n'est pas une succession de chants coupés par des repos. C'est un chant unique, sur un sujet unique, qui va d'une filée de son premier vers à son dernier vers. A cette époque d'anémie poétique où l'on s'épuise le tempérament à faire des sonnets et où, pour pouvoir dire quelque chose, on se met à décrire jusqu'aux brins d'herbe qu'on a sous les pieds, on est content de rencontrer une poitrine assez bien organisée pour souffler, d'une seule haleine, fût-ce une bulle de savon de cinq mille vers, sans s'y reprendre à deux fois avec son fuseau! Cela donne à penser que dans ce pauvre temps de débilitation universelle la race des poètes

n'est pas encore perdue, et que Gustave Housselot est peut-être du bois dont se font ces flûtes enchantées.

Et d'autant que ce n'est pas là seulement une affaire de souffle dans le sens matériel et organique du mot. Non pas. C'est mieux que cela. Le souffle, chezdes poètes dignes de ce nom, vient de l'enthousiasme. C'est l'enthousiasme, le Dieu en nous, comme traduisait madame Staël : c'est l'enthousiasme, cet élargisseur des poitrines et des cœurs, qui donne aux poètes cette longue haleine et cette force d'enlever leurs vers comme sur des ailes, en plein ciel, en plein air, en pleine étendue, et, quoiqu'il se perde ici dans la chimère, l'auteur du Poème humain en a le foyer. C'est par l'enthousiasme qu'il est vengé de la déraison de ses croyances et de la fausseté des systèmes dont il a fait sa poésie. Le panthéiste qui a osé écrire de luimême :

Et je sens bien qu'en moi lentement s'élabore La cristallisation d'un Dieu !

l'optimiste halluciné qui annonce le monde nouveau :

Ainsi, l'homme est partout, — partout est la pensée ; L'adorable Espérance à jamais est ûxée :

Ses ailes sont prises aux fleurs !...

Tout est bon ; tout est beau... La pauvre race humaine A force de pleurer son ûme sur sa chaîne

L'a dissoute au sel de ses pleurs...

l'enivré d'espoir impossible qui s'écrie :

C'est ainsi qu'écartant la vieillesse et l'enfance Nous referons la vie... et, grisé de jouvence, Le monde aura toujours vingt ans!...

ce divinisateur même de Dieu, de Dieu qui, dans l'agrandissement forcené de tout, doit devenir Dieu davantage, est, certes ! bien heureux d'avoir à son service la faculté de l'enthousiasme, cette expression du feu du cœur qui se tord autour de son idée, et qui en cache, au moins, dans sa flamme, l'absurdité !

Ainsi oui ! absurde, et d'une absurdité incomparable tant elle est effrénée ! marchant englouti jusque pardessus la tête dans les moissons levées d'idées fausses qui couvrent — épis de révolte ! — le sol crevassé de ce temps ; enivré par les sciences modernes qui l'ont frappé de leurs vertiges ; optimiste furieux qui mord l'histoire du passé comme un tigre, — dupasse dont, malgré la noblesse de son espèce, il s'abaisse à être le chacal, — orgueilleux comme Nabuchodonosor luimême, ce petit! fou enfin, si vous le voulez, mais poète, poète par l'enthousiasme, par la palpitation sacrée, par le battement d'un cœur qui ne battrait

peut-être pas plus fort quand ce serait pour la vérité ! Il l'a dit lui-même, dans un vers splendide comme il en sait faire :

Le battement du cœur frappe aux portes du ciel !

Le sien y frappe. Mais les forcera-t-il?... C'est surtout par l'enthousiasme et Tàme. et l'émotion, qu'il est poète. L'âme faitlout pardonner. Religieuse envers et contre toutes les philosophies qui l'ont dépravée, la sienne est tellement altérée de la soif du dieu personnel, appelé par lui le dieu inconnu, qu'il en fait incessamment bomber lidée concrétisée sur le fond voyant de son panthéisme oublié. Inconséquent atout quand il s'agit de Dieu, dédiant à Dieu son livre, dans une pose naïve de gladiateur enfant, au milieu du cirque de l'athéisme contemporain qui le nie de toutes parts, déiste d'un déisme involontaire et fatal, à travers lequel l'idée chrétienne coule, sans qu'il s'en doute peut-être, comme le sang dans la chair humaine ; déiste malgré lui, qui eût fait effacer àBossuet sa phrase célèbre : « Le déisme n'est qu'un athéisme déguisé », voilà, en quelques mots, ce poète nouveau, à son début, qui lave les sottises de son esprit dans l'émotion de sa poésie, ce jouvenceau de vingt-trois ans qui s'en vient orgueilleusement demander à la Critique de l'égorger, si elle l'ose... et celle-ci, comme vous le voyez, ne l'égorgé pas î

Elle le laissera vivre, cet agneau... Mais, dans l'in-

térêt de sa poésie future, elle lui signalera les défauts de sa poésie actuelle, qui sont grands, — aussi grands que ses qualités.

Ces qualités, je lésai dites sans presque les montrer ; car les beautés du Poème humain, réelles et nombreuses, ne sont guères citables, par le fait de l'ampleur de leurs développements et de ce long souffle qui les emporte tellement d'ensemble qu'on ne peut pas plus les détacher que les planches unies du vaisseau qui cingle au fil d'un flot puissant et qui monte toujours I Ces qualités — et c'est leur gloire — ne sont pas du tout celles de la poésie de ce temps dévasté de poésie. Elles n'ont rien de cette chose sans entrailles et sans horizon, de cette Chinoise d'éventail ou de paravent, aux petits détails microscopiques, à la description éternelle d'atomes, même dans la sphère du sentiment, et que nous avons vue se produire parmi nous depuis la mort du grand et idéal Lamartine. De poésie forte et dans un autre accent, nous n'avons vu surgir, et bien récemment encore, que le livre qui a monté tout à coup dans la renommée comme un faucon décapuchonné,écritpar cette femme étrange, par ce sphinx de génie terrible qui a pro-

posé l'énigme de son sexe à la Critique, presque épouvantée de tant de virilité... Gustave Rousselot vient après madame Âckermann. Après la poésie désespérée de madame Ackermann, cette Niobé sans enfants, d'un désespoir impie, voici lepoème de Rousselot, ce Poème humain, qui est une Bacchanale d'espérance. Les deux seuls ouvrages, en résumé, qui, dans l'ordre poétique, méritent de tirer la Critique de son abîme d'indifférence réfléchie, et d'être mis par elle l'un à côté de l'autre, comme on y mettrait deux cariatides de marbre ou d'airain différents. Malheureusement pour Gustave Rousselot, l'une écrase l'autre, de ces cariatides... La Niobé vieillie est plus forte que le jeune homme qui croit, comme... un jeune homme, que la force est dans la jeunesse. Elle lui apprend qu'elle n'y est pas. Elle lui apprend que la poésie se fait avec de la douleur comme la vie, et que les plus grands poètes furent les plus vieux, depuis Homère jusqu'à Milton, — et même Byron, qui mourut à trente-neuf ans, date menteuse ! mais avec les cheveux blancs d'une vieillesse prématurée. Cette vieille Niobé, du reste, a eu beau souffrir, elle a eu beau se tordre comme le Laocoon dans l'angoisse, la fureur et le désespoir farouche, elle n'en a pas moins gardé ïirréprochahililé de son airain et de son marbre, tandis que le poète du Poème humairiy de ce jeune Bacchant ivre de l'Espérance, est bien loin de briller parla pureté du sien. C'est un incorrect. Voilà le grand reproche. Son en-

thousiasme, à lui, qui est sa qualité première, et qui le lance trop loin du détail pour qu'il puisse en avoir jamais le fini, roule dans ses bouillonnements par trop d'écume et de bavures. C'est un incorrect, — comme Alfred de Musset, qui avait aussi des rayures dans son marbre, et à qui la Critique, avec juste raison, l'a tant reproché. C'est un incorrect, et non pas seulement un incorrect par défaillance, par le fait de l'organisation qui, à certain moment, se fatigue. Il l'est aussi comme cela. Bien souvent, dans le cours de son poème, la strophe admirablement commencée ne finit pas comme elle commence. Le trait final, cette pointe d'acier qui fait la flèche et où se mire l'éclair, s'émousse et s'évanouit dans la nue du commun, et l'imprécision de l'image. Quelquefois, au milieu de la strophe la plus brillamment tricotée, apparaît brusquement un trou. L'harmonie craque et crie. Larime faiblit jusqu'à la lâcheté. Mais à ces incorrections, qui sont des défaillances et qui ne sont pas sans remède, il s'en ajoute d'autres plus coupables, qui viennent de perversion intellectuelle, de volonté et de système. 11 fallait bien que l'optimisme de l'orgueil, à cet enivré de la vie, à ce grisé de jouvence, pour parler comme lui, ajoutât son insolence atout; et voilà comme, à la poésie même, il l'a ajoutée ! Voici comme ce marmot-Titan, qui demandait dans sa préface qu'on décourageât les jeunes poètes et qu'on jetât sans pitié dans le barathrum

des Spartiates tout ce qui ne serait pas conformé pour devenir un Hercule, a, par une inconséquence de l'orgueil qui se frappe sans vouloir se punir, inventé une théorie qui semble une protectrice de sa faiblesse.

Dans une note, qui fait suite à la préface de son poème, et qui n'est pas plus modeste que cette préface, Gustave Rousselot nous a donné la poétique d'après laquelle il acomposéce Poème humain. Poème humain^ poétique humaine; car elle estpleine d'une bontépour la faiblesse humaine, poétique très étonnante de la part d'un jeune homme si fort ! Du coup de cette poétique, en effet, et de sa seule autorité privée, Gustave Rousselot affranchit la poésie française de ses règles séculaires, dans l'intérêt de ceux qui n'ont pas assez de vigueur pour les subir, et dans le sien, à lui, qui s'en croit tant ! « Je trouve le moment venu — « dit ce jeune Sparlacus de la prosodie — de se sépa- « rer de la routine, et c'est pourquoi j'ai modifié le « nombre ordinaire de syllabes... Mon idée — ajoute- « t-il — est même que le poète a le droit de compter « les mots en variant, au besoin, selon le hasard du « vers... 9 Au hasard du vers ! Ce n'est pas plus compliqué que cela. Les règles prosodiques gênent tout le

monde, les débiles et même les forts. Vous êtes faible ; je suis fort; l'affaire peut s'arranger. Et on les supprime. Fatuité charmante ! «Henriette de Bourbon, ôte-moi mes bottes ! » disait Lauzun. Gustave Rousselot ôte les siennes tout seul. Et s'il continue à ôter ainsi tout ce qui le gêne, nous verrons de drôles de spectacles. En attendant, nous voyons, dans son Poème humain, qu'il y fa't rimer LOIN avec SOUTIEN à la page 193, et qu'il y obtient, à mainte place, des effets de cacophonie aussi étonnants que celui-ci :

II se revêt de chair comme l'arbre d'écorce, Et comme de sa coque l'œuf!

Ce « de sa coque l'œuf », il est vrai, semble décisif contre sa théorie et la brise comme l'œuf dans sa coque. Elle nous rappelle, cette théorie, celle de ces singuliers grammairiens qui voulaient, il y a quelques années, traiter l'orthographe comme Rousselot veut traiter la prosodie. Ils prétendaient qu'il fallait affranchir aussi l'orthographe, et que les cuisinières qui ne la savaient pas étaient celles-là qui la savaient le mieux... Que sont devenus ces farceurs? Autrefois, on les payait par des éclats de rire. Mais le monde est devenu si sot qu'il faut maintenant craindre leur influence, et que nous arriverons peut-être à être obligés de la discuter, cette haute influence des farceurs 1

Quant à Gustave Rousselot, qui a l'âge de la candeur, s'il est candide, il est, comme je l'ai dit et comme

je viens de le prouver, aussi inconséquent à son orgueil, dans la misérable conception de sa poétique, qu'insolent pour la poésie elle-même. Il ne faut pas mépriser son gagne-pain. La poésie est son gagnepain de renommée. 11 l'abaisse jusqu'à n'être plus qu'un arl facile, à la portée des plus vils rimailleurs, et l'outrage à l'art des vers est ici d'autant plus grand que Gustave Rousselot sait les frapper... autrement qu'en les déshonorant. En effet, et que ceci soit mon dernier mot, ce jeune garçon a vraiment àme de poète. Il a sur le front la petite étoile. La Critique, qu'il brave, et qui voudrait le voir sorti de ce fatras d'idées fausses dans lesquelles il galvaude un bel enthousiasme, peut lui dire avec mansuétude : Vous seriez un fameux Jocrisse si vous n'étiez pas un poète. Mais, Ganymède nouveau, l'enthousiasme vous a arraché à la bêtise 1 Allez! mon fils, l'enthousiasme vous a sauvé!

Je tiens à le dire, et d'autant plus que Tauteur, en baisse depuis Les Contemplations et ses dernières œuvres poétiques, se relève ici et semble faire un de ces progrès qu'à son âge on ne fait guères plus... Je tiens encore à le dire pour l'honneur de ma sagacité, parce que les trop rares critiques qui en ont déjà parlé ont été absolument dupes du pseudonyme dont Victor Hugo s'est servi pour cacher son aveuglante personnalité. Caprice ou calcul du génie (les caprices de Hugo sont assez doublés de calculs) ! Victor Hugo, au lieu de signer ce livre : Mes premières an-

1. Vn nouveau livre de Poésies par Victor Hugo (Constitutionnel, 10 mars i875).

7iées de Paris (1), fastueusement Victor Hugo, comme tous les autres, l'a signé modestement — et incroyablement, puisque c'est modeste! — Auguste Vacquerie.

S'il eût été signé « Victor Hugo », ce livre, il aurait fait le tonitrument ordinaire ; mais n'étant signé que « Vacquerie », on n'a eu pour Vacquerie que les bontés qu'on doit avoir pour un homme qui a l'honneur d'être de la maison Hugo, et ces bontés-là ne sont pas le diable, après tout! On a été bien gentil pour Vacquerie, pour cet excellent porteur attaché à la litière du grand Hugo ; mais on n'a pas été enthousiaste. On ne s'est pas fanatisé. On lui a consenti du talent ; mais ce n'est pas le talent qui est dans la litière et qu'il est pourtant aisé de reconnaître, dans le livre de Vacquerie, sous le déguisement de son nom. Personne donc, personne, dans ce Paris d'esprit, n'a reconnu le front immense et légendaire du grand Hugo au-dessus, perpendiculairement au-dessus du nez de Vacquerie, que Hugo, le sachant dévoué jusqu'à la mort, ce nez, et l'ayant toujours sous la main, a pris sans façon, en homme qui peut tout prendre pour son service particulier. Personne, parmi les plus malins, ne s'est douté de ce que ce simple nez de Vacquerie avait la puissance, ma foi! de très bien cacher.

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