Michel Lévy
primée, la sensation notée, le cri jeté, à mesure qu'on vitl Ce sont les miettes d'une vie exquise et malheureuse, dont l'exquisité a couvert le malheur jusqu'au point de faire croire aux pluspénétrants. tout le temps qu'elle dura, que cette vie était heureuse. Miettes touchantes que Ratisbonne, celte Chananéenne de l'Amitié, a bien fait de recueillir et d'ofirir au monde, au monde actuel, quoi qu'il soit devenu ! Grossier de plus '^n plus, détourné des choses de l'âme, ce monde de aos jours, qui a inventé le mot d'utilitaire pour cacher l'égoïsme des cœurs matériels, comprendra-t-il un seul mot de cette autobiographie d'Alfred de Vigny, — peut-être, hélas! aussi inutile qu'elle est belle?... La littérature n'existe presque plus. Les grands talents ne peuvent pas être populaires. Or, il ne s'agit plus, même ici, de talent et de littérature. C'est dix fois plus élevé que cela! Il s'agit d'àme, et de la peine la plus haute d'une àme. Logogriphe terrible pour un tas d'esprits bas! A ce point de vue, pour les esprits, pour les rares esprits qui y comprendront quelque chose, rien de si beau et de si nnvr.ini .[ue cc livre... depuis Pascal!
Depuis Pascal?... Quel rapport, direz-vous, existet-il entre Pascal, — le mâle Pascal, mâle jusqu'à
la monstruosité, — janséniste, misanthrope, lycanthrope, génie effaré et terrible, et Vigny, femme par la pitié, grâce par le génie ; Vigny de la « Tour d'Ivoire », sur lequel on exécute, quand on en parle, la symphonie en blanc majeur de Théophile Gautier; Vigny, albâtre et albatros, qu'on pourrait très bien faire seigneur de Cinq-Cygnes, car il en entre certainement plus de cinq dans la composition de sa personne et de sa Muse... Quelrapport?... Je vais vous le dire. L'un est géomètre, l'autre est poète : c'est la différence. Mais tous les deux ont sur le crâne le coup de pouce du Créateur qui fait les métaphysiciens.
Tous les deux, forme à part, spécialité de talent et de vocation à part, sont de la même race d'intelligences, idéales, religieuses, pensives... Il est des tètes glorieusement conformées pour aller se casser inutilement contre le ciel. Telle fut celle de Biaise Pascal. Telle fut celle d'Alfred de Vigny. Le problème de la destinée humaine pèse autant sur le front de l'un que sur le front de l'autre, et fut la grande douleur, la grande anxiété de tous les deux... Inquiets, sceptiques, désespérés, trouvant, à juste titre, que l'Incompréhensible est au bout de toutes les questions qui font l'esprit humain et l'Univtîrs, altérés de la soif furieuse de la certitude, et n'ayant pour l'étancher que les eaux troubles du doute, qui faisaient mal au cœur à leurs fiers esprits dégoûtés,
tous les deux ressentirent également cette douleur, la plus élevée des douleurs de la vie : le mal de Vesprit, pire que toutes les souffrances de la sensibilité ! Seulement, Pascal, lecroira-t-on ?... en cela moins intellectuel que Vigny et plus sensible, prit, avec son insupportable doute, le parti violent que Sapho prit avec son insupportable amour. Comme Sapho, du haut de son désespoir (le désespoir de Pascal, quel effrayant promontoire !), il fit son saut de Leucade, mais il le fit. ..dans l'eau bénite. Il s'y n6ê/i/ pours'y noyer. Rappela celas'y abêtir, avecle cynismedel'hommequi méprise les sciences humaines, et qui les insulte encore en abaissant tout ce qui l'en venge, tout ce qui l'en a consolé! Alfred de Vigny n'eut point cette lâcheté ou ce courage de se jeter dans les bras de la Foi, puisque la Certitude est comme la Vénus de Milo, et n'a pas de bras dans lesquels l'homme puisse trouver un asile... Alfred de Vigny, le poète, fut moins violent, moins exaspéré que le géomètre et le logicien ; mais, désespéré, il le fut davantage... Il fut Pascal, mais moins la foi. II fut Pascal, sans Port-Royal, sans cilice, sans conclusion, sans consolation ; — Pascal sous une forme douce, sous celte forme de la résignation qui ne trompe ni Dieu ni personne, et qui est la forme la plus poignante que je sache du désespoir!
J'ai l'aird'invonlcr un Alfred de Vigny de fantaisie .. Mais voilà pourtant la vérité certaine dont, avant le livre de Italisbonne, personne ne 8e doutait sur Tau-
leur d'Éloa, sur ce Calme qui cachait un Profond... Cependant, quand je dis personne, je dis trop. Les Destinées, quand elles parurent, frappèrent l'attention par un accent qui fît réfléchir les critiques de nature humaine. Il y avait en ces poésies autre chose que des vers, des rhythmes et des mascarades de forme à juger. On sentait que le poète, pour la première fois, y trahissait un secret d'âme longtemps gardé. La rose blanche entr'ouverte de son génie livrait sa cruelle cantharide. Le fatalisme perçait dans l'inspiration du poète à'Éloa et de Moïse. Et, malgré le stoïcisme qu'il opposait à la fatalité des choses, oa sentait que le poète, en ces Destinées, saignait sous l'acier poli de ses armes, qu'il buvait son sang dans son casque fermé, comme Beaumanoir, au combat des Trente, et qu'il le trouvait amer... Mais ce qui n'était alors que l'éclair d'un soupçon se change maintenant en certitude. L'attitude poétique cache quelquefois l'homme. L'homme, nous le trouvons et nous le tenons aujourd'hui. Après le livre de Ratisbonne, Alfred de Vigny, cette adorable créature, était réellement, et au plus positif du mot, un désespéré. Il ne le fut pas comme tant de poètes, — comme Byron, par exemple, ou comme Lamartine, qui a fait même une Méditation intitulée : Le Désespoir, pour les besoins de sa poésie. Lui, le malheureux, le fut toujours, et il l'est encore lorsque sa poésie exprime tout autre chose que le désespoir. Jamais, parmi les poètes dont nous savons la
vie, et jamais en dehors des poètes, nous n'avons rencontré un homme si contioùment désespéré. Seulement, c'est ici que ie désespoir s'élève, et s'individualise en s'éievant.
Alfred de Vigny n'est point désespéré pour les raisons sentimentales et romanesques qui font les désespérés de la terre; mais pour une raison d'une tout autre noblesse, pour une raison métaphysique, une raison qui est une idée, et du mutisme de laquelle, quand ill'a sans cesse interrogée, il ne prit son parti jamais... Pour vous en convaincre, lisez cette page si triste et si belle, triste comme tout ce que Pascal a écrit. C'est une conception de la vie humaine : « Je « me figure — dit Vigny — une foule d'hommes, de « femmes et d'enfants, saisis dans un sommeil pro- « fond. Ils se réveillent emprisonnés. Ilss'accoutument M à leur prison et s'y font de petits jardins. Peu à peu, » ils s'aperçoivent qu'on les enlève les uns après les « autres pour toujours. Ils ne savent ni pourquoi ils « sont en prison, ni où on les conduit après, et ils « savent qu'ils ne le sauront jamais.
« Cependant il y en a parmi eux qui ne cessent de « se quereller pour savoir l'histoire de leur procès, et « il y en a qui en inventent les pièces ; d'autres qui ra- « content ce qu'ils deviennent après la prison, sans le « savoir.
« Ne sont-ils pas fous?
« Il est certain que le maflr.. . ... irison, lo gou
« verneur, nous eût fait savoir, s'il l'eût voulu, et « notre procès et notre arrêt.
« Puisqu'il ne l'a pas voulu et ne le voudra « jamais... nous ne sommes pas sûrs de tout savoir au « sortir du cachot, mais sûrs de ne rien savoir dedans. »
Mais ce n'est là encore que la moitié de cette physionomie morale que le livre de Ratisbonne nous donne intégrale. Le désespoir d'esprit d'Alfred de Vigny ne glace pas dans son âme la sensibilité chrétienne, qui y subsiste, immortelle toujours, quoique le chrétien n'y soit plus ! Phénomène étrange à ce qu'il semble, et qui l'est peut-être moins qu'on ne croit ! L'esprit d'Alfred de Vigny, s'il n'est pas la négation de Dieu, est la négation absolue duGhristianisme; mais sonâme, ce quelque chose en nous qui précède la réflexion et qui la défle, en protestant souvent contre elle, son àme est chrétienne de tendresse, de pitié, d'aspiration infinie. Son esprit ressemble à ce cavalier de marbre dont il a parlé, je crois, quelque part, qui, à mesure que son cheval s'agite, devient de plus en plus pesant et fixe sur la selle, le domptant, en le serrant de ses cuisses de marbre, desafiocité et de son poids. L'esprit du poète des Destinées dompte, de sa raison et de son
désespoir, ces deux pesanteurs froides et terribles, son âme qui résiste, mais qui, enfin, reste domptée ! Écoulez-le plutôt! Vous jugerez de cette lutte acharnée entre Tesprit qui ne croit pas et l'âme qui veut croire : « Bonaparte meurt en disant : Tête d'aiinée, et repas- « sant ses premières batailles dans sa mémoire; « Canning, en parlant d'affaires ; Cuvier, en s'analysant « lui-même et disant : La tête s'engage...
« Et Dieu? — Tel est le siècle : ils n'y pensèrent « pas I
« Oui, tel est le siècle. — C'est que la raison hu- « maine est arrivée en ces hommes et doit arriver en o tous à la résignation de notre faiblesse et de notre '• ignorance. Soyons tout ce que nous pouvons être, « sachons le peu que nous pouvons savoir. C'est « assez pour si peu de jours. à vivre. La résignation « qui nous est la plus difficile est celle de notre
ignorance. Pourquoi nous résignons-nous à tout, « excepté à ignorer les mystères de l'éternité? A « cause de l'espérance qui est la source de toutes nos
lâchetés. Nous inventons une foi, nous nous la pcr- « suadons, nous voulons la persuader aux autres, « nous les frappons pour les y contraindre... »
Sentez-vous le cavalier de marbre? Sentez-vous sa iixilé, sa pesanteur, son despotisme de marbre? Mais l'âme se cabre et pousse son cri :
« Et pourquoi — reprend-il — ne pas dire : Je sens « sur ma tète le poids d'une condamnation que je
« subis toujours, ô Seigneur! mais, ignorant la faute « et le procès, je subis ma prison. J'y tresse de la jiaille « pour l'oublier quelquefois : là se réduisent tous les « travaux humains. Je suis résigné à tous les maux « et je vous bénis à la fin de chaque jour lorsqu'il « s'est passé sans malheur. — Je n'espère rien de ce « monde et je vous rends grâce de m'avoir donné la « puissance du travail, qui fait que je puis oublier « entièrement en lui mon ignorance éternelle. »
Le cri est-il assez aigu d'abord, et finit-il par s'étouffer assez sous la pression d élau de l'implacable cavalier de marbre? Alfred de Vigny dit dans son journal que Shakespeare, le calme et puissant Shakespeare, étouffe dans le drame, et qu'on sent bien qu'il y étouffe ; eh bien, lui aussi, Alfred de Vigny, étouffait dans le drame de la vie, mais il le jouait si bien qu'on ne sent qu'aujourd'hui qu'il y étouffait ! A présent qu'on lit son journal, on se demande ce qu'a gagné à être du xix° siècle ce noble esprit, qui, au Moyen Age, aurait été aussi heureux qu'il était sublime! Et cela vautil vraiment la peine de se vanter d'en être, même toute vanité de religion mise à part?...
Pauvre et cher Alfred de Vigny! Fiez-vous mainte-
ALFRED DE VIGNY 2o
nant aux Calmes et aux surfaces de la vie, aux sourires qu on met par-dessus. Dans ce journal, il n'y a pas que le Vigny de l'incrédulité et du désespoir, le penseur à côté de la question de Dieu et de la destinée de l'âme. Le penseur sur toutes les autres questions de la vie y est aussi, intéressant, varié, délicat, suraigu de perception en toutes choses; mais tout ce qui a une âme n'y verra que le désespéré ! « Si j'étais 0 peintre, je voudrais — dit-il encore dans son journal « — être un Raphaël noir : forme angélique, couleur 0 sombre. » Mais en réalité ill'était. un Raphaël noir, ce lumineux! Maintenant que le Beaumanoir sest démasqué, après son rude combat contre la vie, on n'a retrouvé au fond du masque que la noirceur du désespoir, et c'est là ce qui fera la physionomie d'Alfred de Vigny supérieure à celle de tous les poètes de son temps, qui n'ont pas soufTert d'une blessure si haute et si profonde que lui. Alfred de Vigny restera donc à présent, dans la pensée de tous, ce qu il n'était que dans la sienne : un désespéré qui avait apprivoisé le désespoir, qui l'avait rendu doux et aimable, qui, comme Androclès, se faisait suivre par ce lion. . Il apparaîtra plus grand que les poètes de ce temps, qui ne sont que des poètes ; car il fera l'effet d'une poésie, — la poésie de ce désespoir silencieux qui ne se mettait pas de cendres sur la léte, mais qui en avait dans le cœur '
Un jour Armand Carrel, ce généreux, devant <iiii on
louait Alfred de Vigny avec l'enthousiasme qu'il savait inspirera ceux qui le connaissaient, s'écria que cette dyne était belle et quil en fallait parler, et Relie fît dans Le National ces articles dont on se souvient encore. On n'avait pourtant, du temps de Carrel, qu'une partie de l'àme de Vigny, qu'on croyait heureuse et qui ne l'était pas... C'est nous qui l'avons tout entière, complétée et embellie par la douleur... qui embellit toujours les âmes!
Et voilà pourquoi nous avons voulu imiter Carrel.