‹ Poésie et poètesChapitre 31 sur 36 · Le Faust moderne (Constitutionnel, 28 janvier · texte numérisé non relu

Le Faust moderne (Constitutionnel, 28 janvier

n'est encore qu'une étincelle, mais elle peut devenir un incendie, et, un jour, mettre tout à feu dans les imaginations et dans les cœurs !

Et c'est le coup de ce rayon que j'ai reçu de cette pierre précieuse qui s'appelle Maurice Bouchor, — par parenthèse, un nom fait pour résonner comme un clairon d'or sur les lèvres de la publicité, en attendant celles de la gloire... Sterne croyait à la providence des noms. Eh bien, moi aussi! Tout en y croyant, je n'ai pas écrit ce nom de Maurice Bouchor, et, cependant, ce n'était un nom inconnu ni pour le public ni pour moi. Maurice Bouchor ne débarque pas en littérature. Il ne descend pas du coche, et, surtout, il n'a pas l'air d'en descendre... Quoique jeune, et très jeune, il a déjà publié deux volumes de vers : Chansons joyeuses et Poèmes de Vamour et de la mer, dont je n'ai point parlé pour dire le bien que j'en pensais. Et pourquoi?... Parce que je pressentais mieux, et. que j'attendais mieux de ce jeune homme, — et j'ai bien fait d'attendre, car évidemment voici mieux!

Ce poème est une œuvre d'haleine, et qui a l'ambition d'être un poème d'une unité qu'on ne connaît plus, en ce temps d'éparpillement et de faiblesse.

MAURICE BOUCUOR 289

Malheureusement pour l'originalité que je souhaiterais à Maurice Bouchor, son poème a été inspiré par d'autres poèmes, portant le même litre et exprimant la même idée. Le Faust moderne (1), quelle que soit lépithète qu'on s'avise de coller à ce redoutable substantif qui dévore tous les adjectifs dont on l'accompagne, nest jamais que le Faust tout seul [alonel) dans son incompatibilité... et le mot « moderne » n'y change rien. Ce n'est pas le Faust de Gœthe, quoiqu'il le rappelle. Ce n'est pas celui de Marlowe, quoiqu'il se vante, à plus d'une place, de le rappeler. Ce n'est pas celui de la Légende du Moyen Age, d'une si pathétique naïveté. Mais ce n'en est pas moins Faust-l'absolu, Faust que n'ont créé ni la société ni la poésie modernes, mais qui s'impose à toutes les deux comme s'impose aussi le Don Juan, qu'elles n'ont pas créé non plus. Faust et Don Juan sont comme deux jougs, deux inévitables jougs, qui tombent sur le cou de la pensée moderne quand elle y touche. Elle peut les

CD uer avec plus ou moins de puissance, mais ils i écrasent toujours. Je ne conseillerai jamais à personne de se passer autour du cou ces jougs dangereux, ar ils deviennent une cangue pour le talent qui l'ose !

Mais vive l'audace! Maurice Bouchor a osé... Ce moderne si fier, si enivré d'être un moderne, a cru qu'il pourrait moderniser Faust. Seulement, voyez!

i. Cbarpeutier.

Faust a résisté; Faust, cette Idée et celte Forme chrétiennes, qui a poussé comme la fleur d'un merveilleux terrible dans le plus profond de l'imagination du Moyen Age, est resté Faust dans le poème de Bouchor. Il est resté le vieux Faust intraitable, immaniable, impossible à de christianiser^ car voilà ce qu'ils voudraient faire, les poètes de l'impiété moderne, les chanteurs de l'Athéisme et de la Négation ! et Bouchor en est un. Ces jeunes gens qui ne croient, comme on dit, ni à Dieu ni à Diable, et qui font des vers dans le genre de ceux-ci, lesquels d'ailleurs, sont beaux, à deux taches près :

Les dieux et les héros ne sont plus de ce temps;

Et, désormais fermés aux grandes espérances,

Nous vivons trop nos deuils, nos plaisirs, nos souffrances,

P our sonder du regard les deux inquiétants.

Nous sommes fossoyeurs et nous enterrons tout! Nous ne sourcillons pas, et nous sommes si crânes Que nous jonglons avec des fémurs et des crânes Et que ce métier-là, nous le faisons par goût.

Puis, nous oublions vite, et ce travail nous plaît; Le ciel est d'un bleu clair et flambe sur nos têtes, Et quand le vent d'été chasse un rire de fêtes, Nous avons la gaîté des fossoyeurs d'Hamlet!

Et nous avons pour tous, vilains, bourgeois et nobles, Le même coup de bêche et la môme chanson.

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