‹ Poésie et poètesChapitre 32 sur 36 · MAURICE BOUCHOR · texte numérisé non relu

MAURICE BOUCHOR

ces jongleurs, comme ils s'appellent eux-mêmes, -'emparent, pour jongler, de la légende du Diable, et judraient, les voluptueux ! s'en donner un peu le frisson. Pardieu ! ils ne sont pas dégoûtés! Mais on ne joue pas avec la légende du Diable sans bientôt y croire. Cette vieille légende dont on se moque, à son tour se moque des moqueurs et leur rejette à la figure les oripeaux de mascarade dans lesquels ils trouvaient habile de l'entortiller. En vain ils suppriment ou costument ce Diable, qui les gêne sous sa peau ! La belle affaire 1 Maurice Bouchor, le moderne, a la pruderie de faire de ce Diable qui lui répugne un alchimiste ; mais, là comme ailleurs, le Diable ne se supprime ni ne se laisse déguiser... C'est toujours le Diable et sa vieille légende! C'est toujours le vieux marché de Ihomme pécheur qui voudrait épuiser, d'un coup, r infini du péché, et, porc insatiable, après avoir vidé son auge, avaler cette auge elle-même ! C'est toujours le marché de cet éternel volé avec le maquignon infernal auquel il vend son âme immortelle, et qui vient la lui prendre, à heure fixe, après une emphythéose àe quelques misérables années, car « tout ce qui doit finir est court», a dit saint Augustin, avec une épouvantable profondeur. Oui ! c'est cette conception chrétienne, devenue une fatalité en littérature, et qui force 1<' poète athée à élre chrétien qui quen grogne (et il en grogne toujours! , le temps qu'il y touche, qu'a essayé d'entamer Maurice Bouchor, au risque d'y

casser les beaux onyx de ses ongles de poète ! La vieille colonne de la crypte noire du Moyen Age ne l'a point écrasé, il est vrai, comme le pilier écrasa Samson. Elle a mieux fait; elle a fait comme le chêne du Crotoniate, qui se referma sur les mains qui l'avaient fendu et qui le força de rester ainsi sous la dent des loups. L'auteur du Faust moderne a été saisi par l'idée chrétienne, qui ne Ta pas lâché jusqu'à la fin de son poème; mais nous ne sommes pas des loups bien méchants : nous ne le mangerons pas.

Les loups — disent les légendes de mon pays — dansent quelquefois sur les neiges, la nuit, au clair de lune. Je présume que c'est après qu'ils ont soupe. Nous qui avons, ma foi ! très bien soupe de son poème, nous pouvons danser autour de Maurice Bouchor, pris par l'idée chrétienne quand il veut le moins être chrétien, etpoussantdu fond de sa poitrine d'athée des cris, des cris de chrétien qui sont pour nous des airs de fête, puisqu'ils prouvent qu'il est chrétien encore... Maurice Bouchor, l'athée, est le chrétien malgré lui, comme Sganarelle est le médecin malgré lui, mais nous ne lui avons pas donné des coups de bâton pour cela... Il est chrétien; et qu'il proleste, qu'il se fâche contre nous tant qu'il voudra! nous lui soutiendrons imperturbablement qu'il l'est. L'eau du baptême, pour lui comme pour presque tous les impies de ce temps, qui ne s'en doutent pas, a ruisselé de sa tête jusque dans le fond de son cœur... et elle est restée dans cette citerne pro-

Page 1