LE VIEUX SOULIER
Quel poème navrant dans cette morne épave !
Le boulet du forçat ou le fer de l'esclave
Sont-ils plus lourds que toi, soulier du vagabond?
Pourquoi t'a-t-on laissé sous cette arche de pont?
L'eau doit être profonde ici. Cette rivière
N'a-t-elle pas été mauvaise conseillère
Au voyageur si las et de si loin venu?
Réponds ! S'en alla-t-il, en traînant son pied nu,
Mendier des sabots à la prochaine auberge ?
Ou bien, après t' avoir perdu sur cette berge,
Ce pauvre, abandonné même par ses haillons,
Est-il allé savoir au sein des tourbillons
Si l'on n'a plus besoin, quand on dort dans le ileuve,
De costume décent et de chaussure neuve?
En vain je me défends du dégoût singulier Que j'éprouve à l'aspect de ce mauvais soulier Trouvé sur mon chemin, tout seul, dans la campagne. Il est infâme, il a l'air de venir du bagne ; Il est rouge, l'averse ayant lavé le cuir; Et je rêve de meurtre, et j'entends quelqu'un fuir Loin d'un homme râlant dans une rue obscure Et dont les clous sanglants ont broyé la figure !
Abominable objet sous mes pas rencontré,
Rebut du scélérat ou du désespéré,
Tu donnes le frisson. Tout en toi me rappelle
Devant les fleurs, devant la nature si belle.
Devant les cieux où court le doux vent aromal,
Devant le bon soleil, l'éternité du mal.
Tu me dis devant eux, triste témoin sincère,
Que le monde est rempli de vice et de misère
Et que ceux dont les pieds saignent sur les chemins.
0 malheur! sont bien près d'ensanglanter leurs mains.
— Sois maudit ! instrument de crime ou de torture !
Mais qu'est-ce que cela peut faire à la nature ?
Voyez! il disparaît sous l'herbe des sillons;
Hideux, il ne fait pas horreur aux papillons ;
La terre le reprend ; il verdit sous la mousse;
Et dans le vieux soulier une fleur des champs pousse.