‹ PoésieChapitre 5 sur 128 · LE VIEUX SOULIER · texte numérisé non relu

LE VIEUX SOULIER

A JOCELÏN BARGOIN

En mai, par une pure et chaude après-midi, Je cheminais au bord du doux fleuve attiédi Où se réfléchissait la fuite d'un nuage. Je suivais lentement le chemin de halage Tout en fleurs, qui descend en pente vers les eaux, Des peupliers à droite, à gauche des roseaux; Devant moi les détours de la rivière en marche,

Et, fermant l'horizon, un pont d'une seule arche.

Le courant murmurait, en inclinant les joncs,

Et les poissons, avec leurs sauts et leurs plongeons,

Sans cesse le ridaient de grands cercles de moire.

Le loriot et la fauvette à tête noire

Se répondaient parmi les arbres en rideau ;

Et ces chansons des nids joyeux et ce bruit d'eau

Accompagnaient ma douce et lente flânerie.

Soudain, dans le gazon de la berge fleurie, Parmi les boutons d'or qui criblaient le chemin. J'aperçus à mes pieds, — premier vestige humain Que j'eusse rencontré dans ce lieu solitaire, — Sous l'herbe et se mêlant déjà presque à la terre. Un soulier laissé là par quelque mendiant.

C'était un vieux soulier, sale, ignoble, effrayant, Éculé du talon, bâillant de la semelle, Laid comme la misère et sinistre comme elle, Oui jadis fut sans doute usé par un soldat, Puis, chez le savetier, bien qu'en piteux état, Fut à quelque rôdeur vendu dans une échoppe; Un de ces vieux souliers qui font le tour d'Europe Et qu'un jour, tout meurtri, sanglant, estropié, Le pied ne quitte pas, mais qui quittent le pied.

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