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// a été tiré de cet ouvrage vingt exemplaires sur papier de hollande^ tous paraphés par V Editeur,
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Cloches dans la Nuit
Apologue
u printemps de cette année, un peu las de mon travail claustral durant les mois de froidure^ \je résolus de faire un petit voyage en Arcadie, pour y rendre visite à Jacques Simple. Connaissant tous les détours de la route qui mène dans ce beau pays^ f arrivai assez vite au village oîi mon ami a fixé sa résidence. Le soleil, presque à V horizon^ à deminoyé dans de fines brumes mauves^ teignait de rose les haies d'aubépines blanches ; un vent frais, tout parfumé -de r odeur des giroflées, taquinait les jeunes pousses des arbres. C'était Vépoque oit les grappes des lilas commencent à fleurir et oîi les feuilles de marronniers^ encore luisantes de gomme, se détirent gauchement au bout des branches, comme des mains barbouillées d'enfants sauvages. Les portes des maisons étaient ouvertes: on entendait les ménagères jacasser^ et V odeur de la soupe du soir venait chatouiller les narines du passant affamé. Parmi des tintements clairs de grelots et de chaînes^ des attelages, rentrant du labour, passaient sur la route et ne manquaient pas d'effaroucher les poules fureteuses et les pigeons aux ailes traînantes 'qui picoraient le crottin.
La bêche (Tor sur l'épaule, les ruraux quittaient les champs. On entendait au loin des moutons bêler et des chiens aboyer joyeusement. Et la campagne était toute souriante.
Je trouvai Jacques Simple dans son jardin. Il venait de semer une planche de haricots et il se reposait, assis par terre, en cueillant, autour de lui, des violettes. Au bruit de mes pas, il leva la tête, me reconnut et vint à moi aussitôt, la main tendue, avec un bon rire d'accueil aux iévres,
« C'est toi! me dit-il, je ne t'attendais guère aujourd'hui. Mais cela ne fait rien : nous allons souper tout à V heure.... Et, si tu veux, après le repas, tu nous raconteras les nouvelles du pays des Ténêhres.
— Elles sont tristes, répondis-je. Nos frères de làbas sont toujours avides, envieux et féroces ; ils ont toujours des dieux et des maîtres ; plus que jamais, ils se déchirent pour la possession de cet or dont vous autres, plus sages, vous avez fait des pelles, des socs de charrue et des fourches à fumier. »
La figure de Jacques s'assombrit. Il eut un geste navré. Craignant de l'attrister davantage, je repris : « J'ai publié le récit de tes aventures à travers la Forêt du mensonge et de la douleur,
— Ah ! bon, répondit Jacques. Et ceux de la ville obscure, que pensent -il s de ce livre ?
— Mais..., des choses diverses. Les littérateurs, en général, n'y ont guère vu qu'une fiction faiblement pensée et négligemment rédigée. Plusieurs même ont afiirmé que c^ était « de la politique. » A ce titre, ih ont ajouté que cela ne les intéressait guère. D'autres
s* en sont délectes comme ils auraient fuit d'un joli -conte de fces. Quant aux personnes qui ne font pas profession de littérature, je dois reconnaître qu'elles vous aiment : toi. Madeleine et Pierre le Réprouvé. Quelques-uns, enfin, ont trouvé, dans votre histoire, matière à réflexions,... Cest V essentiel.
— Oui, dit Jacques, cest, en effet, l essentiel. — N'en parlons plus.... D ailleurs, tu dois être fatigué €t tu as, sans doute, besoin de te restaurer. Rentrons ■donc.
Du seuil de la maison, Madeleine, entourée d'enfants rieurs, nous faisait signe. Nous V abordâmes et ce fut avec plaisir que je humai, en V embrassant sur les deux joues, V arôme de roses et de moissons mûres ^ui flottait autour d'elle. Jacques lui donna ses violettes et nous prîmes tous place à table.
Après le souper, je dis à Jacques : « Si je suis vsnu •te trouver, cest d'abord pour rafraîchir un peu, au contact de ton bonheur, mon âme corrodée par Vàcre malice des insensés qui peuplent la cité dolente. Puis je voudrais te démander si lorsque tu combattais dans la Forêt, tu n'as pas subi d'autres épreuves, en outre de celles que j* ai déjà racontées.
— Sans doute, répondit Jacques, ces épreuves furent même ejfroyables ; mais comme elles s'exerçaient exclusivement sur mon être intérieur et que, d'autre part, ■elles étaient fort confuses, je n'ai pas cru devoir les mentionner longuement dans le récit que je te fis.... D ailleurs, tu les connais — tu les comparas jadis à des bruits de cloches fébriles dans une nuit sans étoiles.
— Aujourd'hui que tu connais la beauté de vivre ^
repns-je^ f ai pensé qu'il sérail peut-êlre inslruclif de les narrer de nouveau à ceux qui priscnl les aventures afin qu'ils sachent toutes les souffrances que tu subis pour la conquête de toi-même, »
Jacques garda le silence un moment : ses yeidx brillaient ; ses lèvres tremblaient un peu — et il me sembla qu'il hésitait à me répondre,
« Crains-tu qu'on ne te comprenne pas ?
Il secoua négativement la tête : « Ce n 'est pas cela qui me préoccupe^ dit-iL je crains seulement qu'on ne saisisse pas la profonde sincérité des plaintes que m'arrachait mon tourment. Tu sais qu 'il y eut des jours oii toute foi dans V Idéal que j'avais conçu m'abandonnait. Alors j'étais en proie non seulement au souvenir des joies fausses auxquelles je m'étais livré dans la ville d'iniquité, mais encore j'avais des visions horribles qui déformaient le réel autour de moi et qui me rendaient méchant à l'égard des bannis rencontrés dans la Forêt, Sans espoir, je cherchais à les désespérer aussi : je leur prêchais la haine de l'effort et V amour du néant — et f aurais voulu voir ,'eûr sang couler deblessures pareilles aux miennes Voilà ce qu 'il faudrait expliquer pour quon puisse saisir le sens des images tumultueuses et si vagues qui traduisaient la tempête oîi se débattait mon esprit tandis que je me sentais tel-lement seul,
— jfe le dirai, affirmai-je, mais précise un peu la Jaçon dont ce drame se jouait en toi,
— Je perdais la notion du temps. Tandis qu'étendu tout haletant sur la mousse, je croyais entendre rouler de mornes glas qui annonçaient toujours la même
heure, je me sentais comme ballotté par le flux et le reflux d'une mer orageuse et je voyais flotter devant moi des villes lugubres pleines de mendiants obschnes, des sphynx plus redoutables et plus ironiques que celui dont f avais coupé la tête, des rois parmi des orgies et des magiciens railleurs, £t tous me prédisaient le Néant et la Désespérance, Puis la Forêt suscitait de nouvelles illusions et mes luttes de la journée recommençaient contre tous ces prestiges. Alors je parlais et toutes mes rancœurs et tout mon effroi s^ envolaient de ma bouche en strophes désordonnées. Je ne pouvais que crier moti tourment sans parvenir à écarter les apparences qui m* obsédaient. Mais toutes ces choses, je ne les percevais point par mes sens, mais bien par une sorte d'intuition qui m'obligeait à suivre au plus profond de mon être le déroulement de mes visions et de mes doutes.... Si tu crois que Vexposé de ces conflits entre un passé sinistre et les jeunes forces de l'avenir qui combattaient en moi pour la lumière peut rappeler à quelques-uns des vicissitudes analogues, livre donc, une fois déplus aux soujfles embrasés qui régnent sur la cité dolente les feuillet s oit tu notas les cris de mon âme en détresse.
— 7^ le ferai, lui dis-je, car parmi les jeunes hommes, il n'en est pas un seul qui, se cherchant malgré les faux mages, n'ait subi des crises semblables aux tiennes. Puisque tu t'es sauvé, puisque tu aimes aujourd'hui la vie formidable et magnifique , tu dois raconter intégralement toutes les formes par lesquelles tu passas avant de naître à cet amour. »
Jacques m'a approuvé. — Nous sommes allés nous asseoir sur le pas de la porte. ,.. Le croissant de la lune
montait doucement dans le ciel très pur ; le vent était tombé; les étoiles scintillaient comme des yeux paisibles ; l'odeur des aubépines, lotîtes neigeuses dans la pénombre, se diffusait jusqu'à nous. Et dans les arbres trempés d'argent fluide, nous avons entendu préluder les rossignols. Puis Madeleine est venue nous rejoindre avec son dernier -né dans les bras. Dégrafant son corsage, elle a mis aux lèvres de f enfant son beau sein gonflé de lait. Et Jacques et moi, tout attendris devant la Mère superbe, tressaillants sous les regards des étoiles, nous nous sommes embrassés sans rien dire
Le lendemain je suis retourné à la ville.
Les vers qui suivent racontent donc la solitude hantée de Jacques Simple av. mt sa libération. Pour en préciser la confuse douleur, fai supprimé deux ou trois poèmes qui faisaient double emploi, fai changé quelques mots impropres et fai rétabli la ponctuation quune erreur produite par les sophismes de l'homme à « l'Aurore gourde » et au « Cher ennui ! » m'avait fait omettre lorsque je publiai ce livre, Cloches dans la ^\x\\.,pour la première fois.