ADOLPHE RETTE
Guermantes, Mai 1897.
Motifs
J^as de ses vains efforts, frémissant d'accepter Et son rêve illusoire et la douleur réelle ■Le Vivre a-t-il enfin assez battu de Vaile f Et le martyre clos qu'il se doit d' affronter La loi sera moins dure ? —
O vieil aigle rebelle Souffre stoïquement l'outrage coutumier, 'Car VŒuvre est en latence et son souffle vivace De V Etre et ses rancœurs saura bien t'arracher : .Déjà les chants prochains fnlgurent aux espaces Des cloches turbulent dans le Noir.
Mais ce cercle banal de nos vieux horizons, *Ces cœurs, coches poussifs et qui roulent à vide, Voyage pérennel autour de la prison :
Ah l sur quel infini fixer nos yeux avides ?
En la coupe de Nuit tu notras ta raison, JEn la coupe tendue à tes lèvres avides —
La Nuit dont ta folie avère les poisons Rénovera le sang de tes veines arides — L'Infini ? glas menteur pour ta fruste oraison — Des cloches turbulent dans le Noir.
Des rites abolis notre fardeau s'allège :
Spectres vaincus, Eden sonore où nous goûtons Le tremblé de la note et son lent sortilège, Chœurs de blancs cygnes, purs encensoirs — écoutons^ Ces appels à des frères vaguant par les routes.... O voix d'or et d'airain et qui clangorez toutes — Des cloches turbulent dans le Noir,
Cependant l'ombre est là, l'ombre d'âme première Se lève aux tourbillons de la fête et ses yeux Disent le Néant vrai des âmes printanières :
L'idole, en rancune d'amour, de nos faux dieux Nous prodigue ses froids baisers paralysants... Qu'importe, nous boirons à la coupe nocturne. Ses sanglots et ses pleurs nous seront plus grisants.,. Mais â Nuit les notes coulent si mortes de ton urne — - Des cloches turbulent dans le Noir !
Sillages
Aj'automne et la nuit et la pluie — Volez noirs souffles par V espace Et la froide plaine où trépasse D'irrémédiable agonie La ville de ruines et d'impasses.
Oh si vieille (en bâtisses neuves) Et si penchante au bord d*abimes, Si prostrée, elle pleure en veuve A cause de Vexil des cîmes.
Des noyés vont flottant au fleuve.
Ville exilée il ne sera d'étoiles Le lourd plafond de ton ciel
Reste ternCf Reste automnale et vouée aux lanternes De tes songes fumeux et sous tes voiles De pluie, de nuit, sois veuve et solitaire :
3l8 CLOCHES DANS LA NUIT
Ta plainte tu V encloras de mystère Car il n'est plus d'églises oii la taire — Larmes au ciel larmes aussi sur terre.
Par les rues, par les places en torpeur,
Tel éternel mendiant pour son cœur
Rôde et s^ entête aux sourds marteaux des portes :
« Ouvrez, ouvrez, c'est un printemps, f apporte
Ma grande faim de Pâmer pain d^ amour ;
Le froid enroue ma chanson dans vos cours,
Ouvrez ! mon cœur défaillant veut renaître, »
Mais les magiciennes aux fenêtres :
« Non, le bissac de ton cœur est troué, ^a-Ven plus loin nous f avons trop donné.
Les girouettes sur les toits Ricanent toutes à la fois.
Monuments aux reflets d'or de défunts étJs,
Ce sont les palais de Savoir et les portiques
Du Dire, et r aides ^ des parvis d'autorité,
S^ érigent les mages aux faces identiques,
La certitude aux miroirs pâles de leurs yeux,..
Cœur en détresse, le mendiant anxieux
Clame : « Faites vous pas l'aumône de Vidée ? »
« Cest ici son tombeau nous Vavcns embaumée. »
Les lanternes se balancent En dix mille absurdes danses.
Seule et si seule la ville s' esseulé Au frôlis des pas de vagues passants.
Ombres qui se traînent lentes et veules Aux accords mouillés du vent vagissant —
« flambeaux éteints d'une vie entière ! »
Le répons des voix chantonne aux gouttières Et goutte à goutte filtre tristement :
« Tats-tot\ nous sonunes morts et dès longtemps, »
Les girouettes dans la brume
Toutes droites se^ profilent
Et les lanternes, qui fument^
Valsent, valsent dans la brume,
Un cortège file et défile
Aux lointains troubles de la brume.
Le mendiant s'éternise en la ville hostile ;
Ses sanglots universels grelottent dans la brume —
C'est la ville de pluie, c'est la ville de nuit,
La lugubre cité si croulante à l'automne.
Des cloches en cadence, et, par les rues d'ennui^
Un morne défilé de cercueils monotones
Suis-les donc à jamais spectre frustré d'espoir, Nocturne vagabond furtif et quon renie :
Va, sombre dans la nuit et la pluie infinie, Puisque tu voudrais croire et que tu voudrais voir — Etrange destin de ta vieille âme honteuse Et, destin, tes pas lourds, et la cité brumeuse — Erre seul à Jamais par le Vide et le Noir A jamais à jamais par le Vide et le Noir...,
ni'
Isis
I AILLE la haute salle et ses portes funèbres, s'esseule et sombre, en les tentures de ténèbres, la haute salle, âme inerte du navré manoir identique
et l'Être est unanime en sa veillée vers Rien, tandis que l'amie — par les houles du noir — discord battant des temps et des cloches fêlées, l'horloge égoutte l'heure tôt éparpillée, vacille ainsi flamme vaguante et va disant :
« — Lentement la Nuit s'éplore en pleurs d'étoiles, largement' — »
L'espace et l'ombre, ailes de Nuit, bruits familiers; soit le vol confus de quelque songe étrange, soit d'un réel ces reflets dansants du foyer aux spires d'or des murs — tels ils dérangent le tiède apaisement d'un qui veut s'ignorer.
Ah frisson d'inconnu si le rêve prend corps :
vitrail magique où de vieux saints branlent la tête,
cris de victime en la plainte des cors,
le vent d'hiver... et sa chanson s'arrête
au refrain douloureux qu'il ne dira jamais ;
d'autres : — volez essaims sibyllins et muets,
rhytmes défunts pour avoir trop sonné les cycles éphémères,
(l'Être a connu ses folles concordances) — mais voici que le vaste des tentures s'éclaire — soit reflet dans les ors qui miroite et qui danse soit le désir spectral d'une âme envolée
toute, c'est la Chimère,
Sévèrement l'horloge va son long voyage et dit : « — l'heure s'efBue en flocons étoiles dans la Nuit •
C'est la Chimère : elle fulgure
floraison de soudaine aurore,
Affirmant l'investiture
de dieux omnicolores
Elle dit : « donne-moi ton rêve blessé,
saignant de l'étreinte des espoirs caressés,
et dis-moi ton rêve à venir, je l'emporte
hors de ce manoir sourd dont je brise les portes »
•l'Être enfiévré de sa parole répond :
Je veux la femme, gloire de la chair — sa forme
je la veux nue et qu'elle vole
parmi les cloches et leurs tumultes énormes »
Appel vain il est seul —
le vent aux vitres se désole.
Portes closes, salle inerte, et, la Chimère évanouie, Un souffle de tombe passe
et quel est ce démon enfui vers l'horreur des couloirs où il ricane à petit bruit ?
•L'espace et l'ombre processionnent aux gouffres de la Nuit ; iroid silence — puis des pas se perdent plus lointains dans la Nuit.
Hélas ! ce n'est plus la Chimère — peu à peu le foyer s'endort, -derniers reflets agonisants lovés au lacis des ors — ah ! non plus elle — voici l'ennui séculaire, nimbe obstiné que le rêve maudit.
sonorante voix monotone, l'horloge dit et redit :
« — faible et calme l'heure stagne en solitude lunaire — »
L'Être vague par la salle enténébrée
et sa fatigue et la haine de son présent
vaguent par les houles du Noir et ses âmes restent ancrées
au rivage désert d'un aride présent.
L'espace et l'ombre gisent ailes de nuit qui l'effleurent.
Mais lui craintif à cause des ors fîgés et de l'aiguille à la même heure « ce morbide reflet ne peut-on qu'il se meure ? si l'horloge a menti, son éclat n'est qu'un leurre. »
Clame voix des morts, cîame une âme est en partance pour les récifs des océans de navrance clame les naufrages —
Mais toi, reste luisance :
cercle chimérique immuable aux tentures, cercle bannisseur des instants d'aventures,
dérision et torture. !
L'espace et l'ombre gisent, épaves de Nul infini.
Et la vieille amie d'illusion, l'horloge
compte tomber, tomber si paiement les larmes de la Nuit.
ei
'Esprit dit :
« Abandonne le théâtre autolâtre :
Où ta lampe fumeuse a cessé de luire ; Tisonne un peu ta mémoire, c'est l'âtre D'où la sagesse jaillira que tu désires. — Folie l'épreuve et le voyage aux éléments :
Cherche un symbole d'étincelles vagabondes, Mais reste où s'irisent les flammes et leurs mondes,
Ah ! reste au foyer de prudence :
Dehors il pleut la brume est froide, la Nuit dense. »
L'Être répond :
Des âmes gyrent parmi la fumée,
Mon âme avec elles s'échappe de la cheminée,
Et ces crépitements d'étincelles ailées,
C'est leur appel et leur complainte.
Dehors, sœur apeurée au coin du feu.
Si pour toi l'automne souffle et bruine, pour moi, sauve de tes craintes,
Le crépuscule magnifie un grand ciel bleu Dehors c'est l'été, c'est la joie et la forêt vivante, Des oracles dodoniens aux feuillages chanteurs — Je m'y griserai d'apparences caressantes Et d'un rêve conscient je t'apporterai les fleurs. »
Iar l'or froidi d*un beau soir éphémère, Il va, chagrin de sa fausse science, Et mène paître aux bois de conscience Le noir troupeau de ses vieilles chimères.
Les sentiers sont perdus des douces clairières Où vivre en l'innocence et la candeur des cygnes Et les arbres pensifs et les ronces et les pierres Le regardent passer si las et lui font signe : « Arrête ! c'est ici la forêt des hantises, Entré, tu ne pourrais retourner sur tes pas ; Tes morts y reviennent, spectres qui s'éternisent En ton cœur — et ton cœur ne les connaîtra pas. »
Mais lui, sourd à la voix fraternelle des choses, Épris de la candeur des cygnes innocents,
Baigné dans l'odeur des lys innocents, Il se cherche sous les ramures moroses Et guide aux profondeurs ses chimères bruissantes.
Cependant que la ville d'Être, sa prison Naguère, se tasse et se tait indifférente Dans la pourpre et dans l'or du soir à l'horizon.
Il chante :
« Je quitte la cité qu'encombre
La foule pour chercher les cygnes et les lys
Mais je sors mal réveillé du sépulcre d'ombre
Où je m'étais moi-même enseveli
Parmi les lents encens de fleurs et quels décombres î
Parlez chimères, montrez-moi le Paraclet Et si la route est dure, prétez-moi vos ailes : Franchissons les fossés abrégeons les lacets Et plus vite, fuyons mes cercueils : toutes Elles, Décors aux Alhambras qu'un souffle renversait.
Pourtant s'arrêter —
le fleuve du soir
•Coule, calme symphonie en soupirs de flûte — A l'orée de la voie douloureuse où l'on butte 'Oh ! goûter la paix du soir et s'asseoir...
Non plus avant : l'archet d'Idéal s'évertue
*Sur le violon de mes nerfs
Et sa note endiablée se perpétue
Par la tristesse où je me perds —
Venez à moi les cygnes, les blancs cygnes ! »
"L'horizon s'éteint en mourantes lignes "Sombrées dans les flots mortels de la Nuit — Un murmure — la lune est comme un fruit Aux espaliers funèbres de la nuit. ., Un murmure à peine éveillé — beau fruit
Défendu qui luit, î.une paisible —
et le doux vent nocturne pleure Sous les noirs sapins du bois de maie heure :
Les sapins disent :
« Vainement vous sonnerez l'heure,
Pâles cadrans des cathédrales sidérales^
Vos carillons lui sont des râles
Vos rhythmes étoiles un leurre.
Aveuglé du fait des chimères Il est fervent de l'improbable Il tâtonne dans le mystère Car les dieux ignorés l'accablent,
Les cygnes ne te verront pas
Et se poseront toujours plus là-bas,
Et c'est déjà la fin des riantes saisons t
La grôle a rasé ta moisson,
Les murs croulent de ta maison,
Renonce à l'orgueil de ta foi, Rentre chez toi, rentre chez toi.
Trilles argentins des ruisseaux, Allées en flexibles arceaux.
Nos orgues plaintives susurrent Au frôlis câlin des ramures,
Douceur oubliée des foyers, Etendards de feu déployés Sur les sommets du bon Pamîr, Flamme morte et charmes rompus, Enfantines clartés fondues Aux limbes sourds du Devenir,
Médaille d'un profil ancien :
Soleil, tes regards dans les siens Naguère aux brèches de son toit — Rentre chez toi, rentre chez toi. »
La lune verse aux bois sa froide paix lointaine,. Lentement décroissant le vent cesse son chant^ C'est un appel de cor si faible et d'antan Qui meurt aux froides fusées d'une fontaine.
Il répond : « Altéré d'Inconnu j'irai boire A la vasque des Peut-être. »
Il se penche sur la vasque aux vagues musiques, L'eau miroite et flamboie en des caves de puits Et, du fond, irradiant leurs splendeurs hermétiques,. Des yeux se sont ouverts qui se gèlent vers lui.
Miiii ^
O cloche on ne sait où. tinte un sombre minuit !
Paraissez naïades, apparences frêles,
Le frais cristal le retiendra de vos voix grêles :
« Viens respirer les fleurs de nos cœurs, — larges fleurs
Aux parfums violets jamais fanées,
Calice de nos fleurs où nous boirons tes pleurs
Voici le pur graal de nos pensées.
Veux- tu pas l'oreiller rose et blanc de nos seins ? C'est ici le pays d'ivresses douces *Où sauvé de tes rêves assassins, Ah ! sauvé de tes vieux rêves de fièvre.
Tu cueilleras la santé sur nos lèvres.
Viens c'est le bleu pays où les bois font silence :
Au pays assoupi des rhythmes langoureux,
^Les couples pâmés se balancent
En vertiges de valse amoureux
"Viens : voici la danse et sa molle cadence,
Et nos divans endormeurs
Sous des soleils de nacre et de lait
Et les parfums violets
De nos cœurs en fleurs. »
Or défiant, parmi ses chimères farouches Il recule, et les verbes coulent de sa bouche : « Vos robes diaprées aux plis de languitude, L'aimant dangereux de vos folles attitudes, L'époque parfumée et fanée dont vous êtes, Et les fleurs enchantées du jardin de vos fêtes, Vos cantilènes de jet d'eau, l'Irréparable Qui sommeille aux étangs bizarres de vos yeux Trompent le désir du passant curieux Et la haine lui vient de vos fleurs périssables Mais si vous êtes plus qu'un moment de mensonge Et s'il est un secret aux gouffres de vos yeux, Si vous êtes la terre promise à mes songes Dites moi l'Inconnu dont je reste anxieux. »
La cloche dans la Nuit se lamente éternelle, Et, les fées pleurantes en brouillard dispersées,. La fontaine palpite comme un cœur oppressé ; Lui, regrettant l'opium des baisers,
Veut s'attarder sous les frondaisons solennelles — Lors ses chimères, gardiennes de son destin, Aux longues clartés de leurs magiques prunelles Lui montrent les cygnes vers l'orient du loin.
— La cloche ténébreuse a des cris de tocsin — Des voix passent encor et chantent :
« Viens nous te conduirons par la route étoilée ^
•Oar les spectres ont fui qui t'offraient leur enfer, Mais qu'espères-tu de la cité délabrée, De la ville servile où ton Être a souffert Et pourquoi regarder vers ses portes de fer ? —
'C'est que vous m'entraînez aux abîmes sans formes » —
'Mais les voix :
« C'est ton calvaire et c'est la seule Norme ;
Tôt secouée la poudre du chemin,
Tu salueras joyeux l'astre vrai de demain....
Ou veux-tu dormir P
pour protéger ton sommeil Nous te ferons un manteau de nos ailes, ^eux-tu marcher jusqu'au matin vermeil ?
Nous t'accompagnerons dociles et fidèles En l'Éden évoqué des cygnes et des lys —
Si je pouvais sans vous étreindre l'Au-Delà —
Eh bien ! égare- toi solitaire et maudit. »
Et les bois sévères que son pas viola Et le vent triste qui tourmente les ramures, Et la ville en exil aux pluvieux murmures Répètent : « Tu seras solitaire et maudit. »
Dans l'ombre où le noir essaim s'est évanoui Voici les rires d'une plèbe et sa rumeur hostile. Et la cloche agonise ululante effébrile....
Mais voici ! soudain là bas les cygnes infinis, Blanche escadre éployée de voiles et de grands lys. Sillent les flots astrals de fleuves glorieux Et voguent se perdre au silence des espaces Vers un fou Parsifal et son graal en feu,
Tais-toi, cloche fatidique, trépasse :
Désormais c'est la vie et le songe s'efface — Envolés les cygnes qui lui furent un phare En la forêt où ses désirs se sont brisés, Cherchera-t-il la foule inique et sa fanfare Aux fous triomphes méprisés 'l
Non il va seul aux bois de conscience Il va seul — l'or est mort des beaux soirs éphémères. Et il saigne sous la croix de sa fausse science.... O toute morte l'âme de ses chimères, Voix d'un passé rêve écrasé —
Et, parla grande Nuit qui sanglote et qui chante,. Il crie les bras tendus vers les cieux embrasés : « Finiras-tu jamais, lente attente indolente ? »
ES barques s'en vont, s'en vont sur la mer —
O Notre-Dame de désespérances,
mère en sanglots, et l'âpre joie d'avoir tari tes maigres seins l
dresse-toi, dresse-toi sur les flots assassins
mère dolente et saignante en nos soirs de défaillance —
Notre-Dame sur le môle
défiant les flots jaloux,
les flots baveux hurlent comme des loups
leur ténébreuse et folle barcaroUe....
barques roulées aux accords discords de leur barcarolle,
redoutez les flots jaloux —
Un vieux clocher bourdonne où des cloches s'affolent, le clocher tremble aux giffles des vents noirs,
« barques, maudissez les flots malévoles que tourmentent des vents noirs et le clocher das cloches folies. »
Et le phare qui s'effare
tourne tourne rougement dans le soir.
Où t'en vas tu, n'as-tu pas peur des flots qui tuent sans crier gare ?
Calme et froide, Notre-Dame me montre là-bas ma polaire : loin des cloches du présent, loin des famines et des colères, mes barques s'en vont, s'en vont sur la m-îr. »
Larges ondes venues et revenues des pôles,
brise fraîche, brise de bonne fortune,
vagues cérulées, balancées dont l'écume s'envole,
cieux futurs blondissants de caresses de lune,
sourires d'étoiles par les champs glauques de l'espace,
harpe accompagnante d'aïeux et chantante au sillage,
lumineuse nuit sonore, salut de vaisseaux qu'on dépasse,
élargies toujours élargies, ondes d'un songe de voyage,....
puis viendra l'accalmie en les havres de mystère —
mes barques s'en vont s'en vont sur la mer.
Ce sera si calme et si blanc !
— ah ! nos âmes ressuscitées —
ce sera le havre dormant
où notre océan turbulent
apaisera sa houle de vagues et d'années.
En l'univers intérieur, terre polaire et solitaire,
•voici le ciel doré, les frais parfums, le sommeil, la saine froidure
et la neige virginale au cycle nouveau que j'espère.
Sauves de l'Être et ses tortures —
mes barques s'en vont s'en vont sur la mer.
Ah I la spirale du vivre est rompue....
Mais d'où ce frisson soudain ? — les esprits des aïeux s'évaguent vers le loin..,, hélas c'est l'hydre Réel et ses multiples faces, ricanant dispersant la frêle illusion fugace,
Au long des mâts, voiles flottant flasques et molles, brisés les gouvernails, affolées les boussoles, et pourquoi donc ces feux vagabonds dans la brume et ces plaintes lentes de cloches mortuaires ?
rivées à l'horizon des côtes de coutume — mes barques s'en vont s'en vont sur la mer.
Une agonie encor du songe voyageur,
le rideau tombe sur ce final sifiîé du vieux drame
que joue un taciturne et toujours même acteur
et maintenant prête l'oreille à ces âmes qui clament :
« Flots en détresse, flots rageurs,
— toi saigne pallide et maigre aux yeux de Nuit Notre-Dame^
laisse geindre l'Infini : pour voguer il est trop tard....
« Non ! pavoisées des espoirs échappés de vos enfers,
— voix, silence que je berce à jamais mon rêve au rêve d'un départ ■
mes barques s'en vont, s'en vont sur la mer. »
HE Sphinx en son giron, a de lugubres plis... Oh ! qui rénovera les rhythmes accompUs ? -
Le ciel palpite un peu sur la vague campagne Où se traîne le songe ultime de vieux ans -Que le fantôme des mystères accompagne Vers l'exil des bois là-bas qui leur sont un bagne — Oh ! bien finis tous les printemps.
En ces bois noirs et saris frissons, des sources pleurent Et s'entr'unisseut pour la Rivière qu'effleurent Les brises effarées emportant des oiseaux —
Ainsi de larmes et de Rôves qui se meurent, La Rivière dormante où flottent des rameaux Apparaît et coule, vain opium des N[aux, Parmi les tristesses de l'Heure.
Les rives sont partout de plaines sans espoir Parmi les rayons assombris du soir Et des ossements roulent sous les croulantes tourelles De châteaux délaissés irrévocablement —
Au cours de l'eau passent des plaintes frêles, grêles^
L'eau sur ses fleurs a de sinistres tournoiements...
Effondrés les bords, effeuillées les fleurs et folles
Les plaintes —
car la Rivière dit sa chanson.
Sa câlinante cantilène qui s'envole....
Et puis les bois funèbres sont à l'unisson.
A présent, c'est le calme morne et le sommeil, Au loin des cieux ternis agonise un soleil Malade et veuf de gloire, à présent, les Voix tues,. Le silence de Tout s'étale aux étendues —
Voici qu'elle règne, voici qu'Elle dévale Par les pentes lentes qui s'inclinent au port, Voici qu'Elle s'en va vers la Nuit, vers la Mort,. La Rivière tiède et si pâle....
IECUEILLEMENTS de sphinx par les nuits étoilées, Sphynx à l'oubli méditant sur de noirs sommets La montagne est déserte et la cime voilée De brumes que nul soleil ne chasse jamais.
Où l'autel ? oLi le prêtre et les graves cortèges Chantant Isis et la splendeur des rites amples ? — Ennui, ruine et nuit, la bise souffle en neige Et ricane aigrement sous les arceaux du temple.
Toi le roi, sûr du présent tu t'en vas disant à tous : « Pan s'effondre, l'Idée est folle, les dieux fous, L'âme est l'arbre bizarre et l'ivresse la sève — Venez en mes palais nous y tuerons nos rêves. »
O présent, c'est ta fête, orgie ensanglantée D'un sang de rêve haut égorgé sous les tables.... Eventail féminin, parfum de chairs lactées, Moment présent, Ivresse à toi, coupe enchantée Et ces breuvages vrais qui te sont délectables — Des rêves mutilés se plaignent sous les tables,
Tais ces rires un peu, debout ! prête l'oreille, Entends-tu des sanglots que tu dois reconnaître Des voix mêlées à la rumeur du vent pareille, Ces vieilles voix, tu sais ?...
donc ouvre la fenêtre.
Ennui là bas, ruine et nuit, sphinx visionnaires. Là-bas ? non, mais tout près, ici, parmi ta fête ; Et tes palais déjà ne sont plus que poussière — Et voici ta défaite.
Or des temples d'antan tu ne sortiras pas, Et tes rêves défunts t'y suivront pas à pas.
Parfois une aube s'est levée sur toi dément, Frisson d'aube glacée après tes nuits de leurre. De leurre ? — non l'Esprit te criait âprement : « Vois en toi les remous ironiques de l'heure Vois ces nuées, tes jours, montant aux altitudes, Aux temples de jadis où veillent tes remords » —
Et les sphinx douloureux disent leur solitude €t leur gloire évoquée au fond des âges morts.
fS;
IA vieille prison où l'Être est reclus S'aggrave pour lui d'Icares perclus Dont les désespoirs sans fin se lamentent,.
Or II s'inquiète à cause de leurs cris Et se réfugie aux Rêves qui mentent Et contemple tristement les débris De ses Vouloirs en ruine —
Qu'importe Si parfois le geôlier s'endort ?
Aux vantaux bourrus de la porte L'Idée a mis son treillis d'or.
L'âme du passé s'éveille si douce
Aux profondeurs du cachot et la mousse
D'oubli règne aux murs ; des rayons lointainsi
Et lents s'essorent d'un astre d'opale,
Le vague rappel de Verbes éteints
Sonne et les aïeux d'une voix très-pâle
Parlent dans l'ombre de l'Être —
Tout dort
C'est par vous, les flûtes berceuses, Notes presque silencieuses, Rhythmes flous de vieil or.
Quand Elles vinrent, de vice ingénues.
Quand, verrous tirés, Elles furent nues.
En grand'pitié des corps et de leurs faims,.
Invitantes aux luxures savantes, Pour Elles se clamèrent des enfins — L'Être d'un désir trompe son attente Puis satisfait, s'éloigne —
et se rendort
A jamais, relent des Cythères,
O les félines, les lunaires,
O vos yeux vides sablés d'or.
Hantises de l'idée à qui l'heure est trop brève,. Parfums du souvenir diffusés en le rêve,
Sphinx sans énigme pour qui l'Ennui fit trêve, Et regret des jours blancs où l'Esprit se donna, Et les joies déchues aux torpeurs de l'Être inerte, Puis sur le Nul de vivre fenêtre entr'ouverte. Pour valoir, cœur meurtri d'exception soufferte, Ton accalmie amie, ô profond Nirvana.
EmlNE lueur vaine et vaguante
tSm — O frissons perdus dans la Nuit •
Une cloche se lamente
Parmi des vols de démons appesantis,
Où mène la route blafarde ?
Le vent croasse, tel un freux, Et la Nuit qui se hagarde Meurt en son sang ténébreux.
Va-t'en toujours plus lent par la forêt de Vie, Dur vieillard accablé sous ton fagot de songes,. O vagabond nocturne en la cité bannie Suis ces rues désertes que des rues prolongent,
L'ennemi, ton Savoir, te laboure le cœur :
Vois, ce sont lourds ennuis et longs remords qu*îl sème
Et ce cri de toi, ce cri navré te fait peur :
« J'ai la haine de Tout et môme de moi-même. »
Les sphinx entr'ouvrent leur giron :
Pénombre où dort un bois sacré, Sont-ce des souffles de spectre sur les fronts Ces soupirs d'un vent du passé ? — Non c'est l'Être et son violon •Grinçant un air suranné ;
-Lueur pâlissante aux lointains — Que prédisent ces cris de cloche Tantôt là-bas tantôt si proches P Rien qu'une âme qui s'éteint, Une âme encore illusoire Se disperse dans la Nuit — Tombe aux plaines de mémoire -Noire neige de l'oubli.
En Déshérence
La vie et ses frissons de forêt fraternelle ! O carillons ailés d'une Pâque éternelle
ij' arbre des âmes frissonnant Au souffle aveugle et qu'on redoute Au souffle dur d'un froid Néant ^ L'arbre maigre au bord de la route Des Pourquoi jamais résolus, — Oh la si lente lente danse Des feuilles — la chute au silence D'irréductibles Absolus.
Pleurez la détresse de l'Être Noires campanes des Peut être
KN renouveau d'âme rit dans les frondaisons Enfin sauves de trop identiques hivers ; Il peut ressusciter le soleil des saisons De joie et réchauffer d'intimes univers ; Le Pan vivace acclame en grande claironnée Un réveil vermeil et, de rêves couronnée, Aux champs natals la Chimère va débridée :
'Pour ses coups d'aile, pour le seuil d'Éden atteint, Pour l'aube triomphale d'un rose matin, Sonnez campanes de l'Idée.
Nous avons oublié la haine, Plaine morne où dorment nos morts, Et la blessure est plus lointaine Que ravivaient nos longs remords, Parce que l'extase est première Dans la douceur de sa lumière Véridiques nous détendons L'arc aux sagettes de mensonge :
Murmurez des chansons de songe ; Albes campanes des pardons.
Sera-ce la minute, celle Des ferveurs d'unique désir, La félicité de saisir Et d'étreindre l'universelle Isis qui glisse et qui s'enfuit Aux retraits vagues de sa Nuit, La musicale mandragore Aux parterres de vieille fîore ?
Sonnez les pourpres de grand jour, Rouges campanes de l'amour.
Face obscure, enclose au mystère.
Astre de paix des temps prochains Où naîtra la gaîté des sphères Sauvées des siècles assassins ; O la légende et l'aventure D'un fier graal reconquis
Et la grande accalmie future Après les cycles accomplis ;
Étoilez vos molles cadences, Vertes campants d'espérance.
L,'Esprit se libérait de sommes accablés, Et c'était un navire impatient du large, De siller les flots noirs bombés comme des targes, De tanguer aux remous de rêves révélés, Puis des rhythmes volaient vers les cieux impeccables Et rompues les ancres d'ennui, largués les câbles De regrets, englouties les lourdes passions, Et parmi le trésor des pensers mis en gerbes Voici que bruissaient vos larges carillons, Campanes d'or : gloire des verbes.
P^rdu dans le gris dans le fané, moins
qu'une vie, l'inconscient s'éclaire
à la nébuleuse de pérennel instinct —
blanches voix de flûte au brouillard mélodieux du loin,
Puis Idée aurorale ascendant vers la gloire
de l'astre qui féconderait un sol mûr pour ses chauds baisers
et fourmillante naît la forme en les moires
des sommets embrasés —
voix bleues des violons aux purs sommets de gloire.
Telle, tribu princière en ton berceau des palmes de Pàmyr,
adorante sous le soleil jeune, tes vœux
s'irradiaient, s'épandaient vers tes fils enclos en le devenir.,
ô mère, l'étincelle vit encore de tes feux —
cuivres pourpres qui clangoraient en l'Éden du Pâmyr, -
Telle l'àme inquiète, l'âme en quête de moi,
se veut parfois sauve de l'aujourd'hui, sauve de ses ornières,
et se détourne vers un jadis-futur qui serait sa loi
et s'aspire simple à toujours vers l'orbe de simple lumière
où se récréer son âme première —
Un très-vieux hymne chante en moi.
IERSISTAxNCE d'ennui aux étangs morts des jours, inéluctable roulis d'accords banals qui reviennent, •et le mensonge des clartés diurnes et toujours la foule folle en rage en malédictions autour •de l'Idée adorée dont les yeux fixes nous retiennent.
Balancez vos vagues, balancez, marées quotidiennes, l'heure ne sera plus jamais des calmes méridiennes.
•Où le bon labeur ? où se guérir du frisson
fiévreux des jours? où le climat de fécondes floraisons
en qui tous les lassés natals se revivront ?
O vagues mornes, taisez vos inquiétudes.
L'asile : ce seront des caresses d'invisible sur les fronts,
La paix tiède et les cloches d'ombre aux solitudes,
Et les châteaux dans les nuées roses d'un soir que nous avérons.
a magie errante, un soir spirituel, Tu t'arrêtais aux profondeurs de cette âme étonnée • Le ciel était légendaire, le ciel Se pâmait en la féerie automnale des nuées — Le monde intérieur connut son mode essentiel : Arabesque de toute illusion.
Arche septicolore et sans cesse muée, Par ce doux soir de mansuétude et d'abandon.
Illusion-Nature et quelle vraie ? — Aucune, Écroulement de Tout aux gouffres ignorés O magie ton chant seul affronte les rancunes De la Maîa stérile et de l'Adam bravé.
Prestige des hasards, orgueil fort des sciences^
brûlure de conscience, essaim bruissant des systèmes —
•et ce leurre salanique sème l'ivraie menteuse des sapiences — disperse-toi fumée amère d'un triste fanal.
En la débâcle des apparences ressuscitent les origines : aux décors voyageurs rien qu'un murmure qu'on devine le seul épanchement de l'être primordial — ■chante, orchestre mystérieux des sources cristallines.
Les sources chantent :
« ritournelle rieuse et ralentie,
ritournelle des tourterelles,
sous les soyeuses mousses assoupies
chuchotements de chanterelles,
entrelacs d'argent lunaire aux ramures,
et ce roucoulis nocturne si défaillant ! —
héraldiques et fins comme mâtures,
des peupliers peureux palpitent dans le vent — »
La Dame vient des lointains fabuleux, ses yeux ont des éclairs de gemme fabuleuse, - — lazulis précieux ses yeux —
Puis elle s'enfuit la folle amoureuse....
Mais je dirai le lierre, les pierres,
et les puits tranquilles où Teau sommeille
je dirai les rutilances de la rivière
miroir et moire éblouissante que juillet ensoleille....
puis l'église et des prostrations de prêtres en prière...
« Mais la viole échappe à tes mains g'acées pourquoi ce silence ? n'est-il des gammes encor » — ah ! toutes les cordes chanteuses sont brisées et vois ce squelette, le rire de sa bouche édentée, Chimérique magie !
Ah c'est la fin et c'est la Mort...
B COUTER appeler la fée énamourée Ah ! quelqu'une est venue et son parfum demeure ! Savoir là-bas cette fée adorée 'Une est venue qui reviendra sans doute tout à l'heure. »
Non tu dois fuir cette senteur d'énervante verveine Vers la paisible obscurité des chapelles prochaines Pour y reprendre tes ex-voto : trophées d'antiques armures.
« Les visiter sans cesse, en sortir effaré !
Leur solitude fraîche irrite ma blessure, J'aime mieux la forêt et ses troubles fourrés,
J'y serai le dévot de fragiles déesses Orédule à tout miracle de leur beauté
Ivresse, ô leur voix, ô caresse :
•Chœur ondoyant de larges voluptés,
Les feuillures frémissantes de la forôt complice
Diront des mots mystérieux. . . .
O lys aphrodisiaques, calices de délices,
Déesses — et les gouffres souriants d'étoiles de vos yeux ! »
Entends- moi — cette fois l'illusion a menti
Au fond de ces abîmes gisent des amours-cadavres
Et le noir clocher qu'instaure l'Ennemi
Te répétera le glas qui dès longtemps te navre,
Crains la magicienne et sa née romance :
Ton chemin s'éperdràit en vieillesses fébriles
Va plutôt vers les grands blés de saine amertume et d'ignorance ;
Orains égrenés d'un culte triste mais non débile.
Illons il faut finir ce fol pèlerinage — Endurer la cuisson de mes genoux sanglants Au seuil de l'église cherchée dés longtemps Me sera doux après l'affreux voyage Et je ne verrai point, tant mes yeux seront I^s, Quel chante et quels servent la messe, Je prendrai sans bruit le coin honni qu'on laisse Aux lépreux de savoir — et là, priant tout bas, Songeant aux cycles de naguère,
Je rêverai comme rêvent dans leurs niches les saints de pierre. Nulle ne me saura qui pourtant souriait Aux fredons amoureux de ma flûte magique — Un tisse le jour et la nuit défait La trame d'âme inane et qu'il abdique, Tel moi défiant leurs prières Des bonheurs passés je maintiendrai la ruine, J'oublierai les bleuâtres clairières Pour rebâtir la cellule où mes chimères me câlinent, Et des cloches auront des tintements approbateurs, Et des cloches s'épandront en neige rêveuse au ciel de mon cœur.
ÎUIT d'or et d'harmonie et d'encens et de deuil — Les orgues s'écoutent gronder, Cathédrale sévère où, mendiant du seuil, Un cœur psalmodie et n'ose pleurer :
Un cœur voit l'autel d'orgueil glorifier l'ombre Et les cierges s'embraser en braise sanglante.... Allons, vieux pèlerin, redresse-toi, dénombre Les sept douleurs du cœur de ton cœur chante Les stations de ton Calvaire et le sombre Tourments des jours soufferts en la forêt dolente.
« Hantise de mes insomnies,
Une évoquée, à jamais endormie :
Au bleu pensif de ses yeux, onde alentie.
Des lilas délicats pleuvaient en grappes blanches
Et ses mains et ses seins et les l^^s de ses hanches
Illunaient mes insomnies :
Les grelots ont tinté de ta folle vêture,
O fée nuée de décevants satins ; Folle ta parole et plus folle ta parure — Un cierge s'éteint.
Douleur éparse aux mausolées, Idées veuves par les allées, Allées perdues de mss jardins.... Ouvrez les grilles — consolées, Les veuves raillaient mes dédains — Laissez les fuir au tapage des fêtes,
Ah ! tôt connue la honte des défaites.
Nul ne veut de vous, veuves voilées d'incertain, Rentrez donc au domaine où vos tombes sont prêtes Un cierge s'éteint.
Note profonde on ne sait d'où venue Et qui fait résonner une corde inconnue,
Mariage mystérieux Des sons, des parfums, des nuances, Et l'Aurore magnétique s'élance Des pôles d'Être au plafond propice des cieux.
EN DESHERENCE 7I
J'ai VU la féerie et je suis aveugle, •Où des Salammbôs incantaient un Moloch beugle Et dispersés les chants, les couleurs, les parfums, et si lointains Un cierge s'éteint. »
Silence au parvis, silence à l'autel :
Un cierge solitaire appâlit la ténèbre,
Lueur ultime, espoir mortel
Du triste culte qu'ils célèbrent,
Et le prêtre s'est tû de l'église maudite
Où maintenant la foule s'épeure et soudain,
Parmi l'ombre, des voix d'autrefois ressuscitent,
Voix d'invisible qui proclament les destins :
Allez croyants d'un dieu défunt, la messe est dite
« Ah ! tous les cierges sont éteints. »
T ce phare, œil obstiné, hantait mes naufrages —
J'ai dit les barques pénibles
Sur la nocturne mer qu'oppriment les orages
J'ai dit ces flots haineux que des averses criblent
O vous tous exilés des rades salutaires
Pilotes dont la voix s'enroue à crier terre —
C'est un nuage sale abolissant l'espace
C'est quelque vain débris parachevé d'écume,
Puis rien — les gueules béent des horizons voraces,
— Marteaux de désespoir sur l'Etre, cette enclume. —
EN DÉSHÉRENCS 73
^ Oh ! grimpe au mât oh ! verras-tu nos Atlantides ? Un port pavoise-t-il ses vaisseaux paresseux Dormant au long des quais ombreux ? »
« Hélas ! je n'aperçois que charognes fétides Qui flottent pourchassées d'una meute de squales, Nos vieux coeurs, vous savez, jetés par dessus bord, Nos cœurs nous suivent dont les bêtes se régalent Et la mer les soufflette et leur hurle à la mort Et toujours dévorés et toujours renaissants Et suintant la sanie d'amours putréfiés, La houle les roule veules et verdissants, —
Ah î la mer est torture aux cœurs sacrifiés.... »
Aventuriers de moi partis dès les aurores Longtemps vous chercherez par les océans mornes, L'ancestrale patrie pleine de belles formes, Vous verrez des vagues et des vagues encore Sans aborder jamais les terres prétendues — Mais vous évoquerez l'illusion bannie :
Fleur en vous, astre seul au fond des cieux ternis,
Et guéris du tourment de vos courses perdues, Un soir sans lendemain vous trouverez le port.
Ce phare fabuleux ressuâcitait mes morts !
^3ant de détresses geignant aux fossés des routes f
WSÊ l'armée vaincue a fui sanglante —
abandonner les défaillants et se résoudre à l'exil vers quelque patrie étrange.
Les cloches disaient : « demain la victoire ! » mais un glas quelque part annonçait les défaites ; les cloches prédisaient une divine aurore mais un glas dans la Nuit pleurait de solitude.
Les chefs — ils avaient chevauché sous les étoiles — ah ! cet espoir, refrain dérisoire de leur chant de guerre des cadavres défigurés jonchent une plaine froide...
Qui viendra recueillir la légende des héros morts ?
Le Rituel
IRODIGUANT les cris et les oraisons, L'âme passe par cent saisons,...
Direz-vous le secret de vos métempsychoses.
Saisons d'âme dont l'apparence ment ?
Tout change en l'Esprit et c'est même chose : Un moulin tourne à vide et grince affreusement.
Un moulin tourne aux souffles puérils de vos caprices^
Des cloches folles clapotent dans l'ombre
Et de grands bras affairés sombrent
Aux ténèbres où vos vouloirs aveugles s'accomplissent ;.
Vous allez semant des fleurs étiolées Pétales d'âme inassouvie, D'un Nul guetteur tôt dévorées ? — Un moulin tourne et c'est la Vie.
'8d cloches dans la nuit
Des cloches sonnent à toute volée — Notes que boiteux vos essors ! — Le bronze est fêlé, la corde est cassée — 'Un moulin tourne et c'est la mort.
Et pourtant il pleut à toujours des fleurs :5ur la vie, sur la mort et sur mon cœur.
('IMPOSER un précepte de dédains ?
Hélas! s'il fauts'en attrister ainsi que d'un blasphéme- Ces fleurs ont la senteur des baisers féminins. C'est l'attouchement frôlé des mortes que j'aime ;
Ah ! garder le bienfait des tendresses recluses : La plus folle, la plus méchante et la plus tendre ! — • Je veux les revivre comme un enfant s'amuse Aux images d'un livre qu'il ne peut comprendre.
L'une après l'autre sort de son cadre et s'érige
En lente cariatide d'un palais imprécis :
La reine de Saba — parmi sa robe féerique voltige
Un peuple miroiJ.ant d'oiseaux de paradis.
La Polymnie s'accoude à la margelle
Du puits où bouillonne l'eau cadencée des Verbes.
Si vieillie mais du fard des siècles encor belle, Œil de douleur qu'un secret exacerbe.
Brunehilde empoigne les crins du cheval Grane Et le traîne au bûcher qui brûlera les dieux. L'Hérodîade perverse et profane S'effare du chef blême soudain radieux.
O mortes c'est votre symbole que je veux, Fleurs rénovées du parc des souvenances, Groupe au balcon d'un palais nuageux, -O magiciennes, ô voix chères du silence....
IIVERSITÉ des crépuscules ! — Des jours, pourtant, tu les croyais semblables : Adverse, la vision t'en demeurait délectable, î^a sinistre vision que du sang macule !
Mais après tu la voulais tienne
Et ses fauves couleurs te firent délirer
Elle ! lotus promis à tes soirs affamés
Et les reliquaires vermeils qui la détiennent.
Le couchant s'effiloque en nuages aigus ;
Une lutte tragique épouvante les monts —
Est- il le tien aussi ce soleil éperdu
Tout en sang dans les mains horribles de démons ?
msmr^
Et puis reconnais-tu cette langueur occidentale? Les champs givrés sont teints d'un rose agonisant^ La forêt montagneuse a des voix augurales Peu à peu s'atténuant —
Etrange conflit d'ombre et de luisancç, Eternel et qui se passe en toi-même Et plus tard, c'est la nuit claire comme tu l'aimes^ Et toujours la lutte recommence :
Aujourd'hui le ciel bas semble opprimer la terre, Le ciel où roulent de vagues tonnerres "
Grimace en éclairs railleurs —
C'est la géhenne de ton cœur.
Et demain peut-être un jardin de grands bleuets mystiques Où viendra butiner cette abeille, la lune — Ciel propice, ô jardin des grands bleuets mystiques Etoiles veloutées où butine la lune...
Il faut, c'est la loi dure, accepter ce partage Ne le maudis pas —
tu fen mourrais davantage.
AME, douce âme des campanes, s'attristait dans la Nuit pâle —
Un parfum tiède flotte étonné parmi les gloires florales :
nuage fin, spirale bleue de languide harmonie —
Et toi destin de l'Être douloureux
en la pâleur lunaire de la nuit, frêle effigie,
penchée sous la froide stupeur d'un songe ténébreux,
tu vas —
les allées sous tes pas sont de fleurs expirantes et le nocturne jardin où s'affligent des jets d'eau s'offre en massifs étoiles de blancs rhythmes musicaux — mais tu t'enfuis, âme si tristement vaguante. Parterre incendié de l'or mourant des jours, les fleurs disent l'adieu d'un cantique d'automne, les fleurs en Une au lac où la mort fait séjour se mirent et se fanent vers leur miroir monotone ; onde ridée à peine et frissonnante de lents sillages.
Barques pour La cueillir que proches du rivage ! retournez, il est trop tard, la fleur solitaire s'effeuille, les flots sont dormants et le lac s'endeuille d'un manteau d'ombre et de brume opaline.
Ame, glisse par les roseaux chanteurs,
loin du bord, revivre en l'unique Fleur,
au profond d'un grand soir d'or.
Écoute maintenant cette plainte : tu la devines
celle d'une âme désolée qui s'épeure et sanglote ;
c'est Elle-et-toi dans les roseaux éoliens qu'excite le vent,
c'est toi toujours éternelle note
vouée à l'horreur sans échos d'un Néant —
ô Nul ô degrés sourds qu'il faut descendre —
De nos âmes en fleurs la Vie a fait des cendres :
ah I la Mort triomphe d'une jonchée de fleurs !
et pourtant un faible accord se rêve et veut s'éveiller :
ta plaintive chanson douce comme un baiser,
ton réveau jardin d'automne trempé d'une rosée de pleurs...
Et les campanes balancées d'un parfum d'âme embaumaient la nuit pâl
HE te pardonne ton départ, dame des roses, Dame des violettes, dame des frêles musiques, Auréolée aussi d'acanthes helléniques, O toi le rayon tendre et la main qui dispose Des guirlandes symboliques.
J'affirmais ta brève parole.
Tes regards et tes baisers —
Ta bouche était la senteur et ton œil la corolle,
O dame, havre propice aux cœurs lassés,
T'aimer et te garder ? non l'Art malade Veut ignorer le songe féminin — Intime chanson, secrète ballade.
L'amour dédaigné scande le refrain.
N'importe, ta voix chantait aux sentiers mystiques Si double : enfant et fleur, innocente surtout Et tu savais les mots heureux ou maléfiques, O soir inoubliable assombri tout à coup.
Va j'ai connu par toi les rhythmcs surhumains, Dame, tu me laissais puiser à tes trésors ; Un jour j'affronterai l'énigme d'où tu vins,
Des violettes plein les mains.
Les violettes de la mort.
IUELQUE âme venait, quelque âme passait, une barque éperdue sur la mer oscillait — «t le vent, cette Nuit, se meurt en grand deuil vers une plage où des fleurs et des arbres s'efi^euillent.
« Ame, tu fus la statue saignante à la proue du navire, tes yeux cherchaient des terres ensoleillées. espérante, des flots changeants caressée ou cinglée tu sillais les mers d'un infini désir.
mais ces souvenirs aux retours ? douceur souffrante, ô souvenirs,
envols bruissant doux passés au plus là-bas des lassés,
vagues alenties venues mourir
sur la grève de la baie des Trépassés —
trace à peine marquée et bientôt effacée ? »
C'était là-baSy ah ! si là-bas, un soir suprême,
le port sous les fleurs mortes qu'évitent les goélands craintifs -
c'était la vieille histoire ô toujours même :
Quelque âme venait, quelque âme passait....
une eau pâle s'endort sous des arbres plaintifs.
La Chanson de Nirvana
Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres Ch. Baudelaire.
NAPAISÉ, tu condamnes l'Ennemi fugace et moqueur
Et ton bûcher le dévore — mais II renaîtra de ses cendres.
■Oh combien de fois proclamé défunt à toujours — mais ton cœur, Puits où tu sens les seaux de Nuit sans cesse monter et descendre ?
Tu t'éprenais dis-tu des ombres passantes — mais trop souvent Tu te mentais : ce fut pour oublier qu'il triomphait encore —
San règne une fumée — mais tu le veux même si décevant -Car II est le vieux bouc charmeur et ton âme avide Timplore.
Étrange moissonneur II fait sa gerbe noire et puis s'envole, Toi lâche glaneur tu Le suis ramassant les épis qui tombent,
Des jours de sang avec Lui c'est une lutte aux étreintes folles- D'où, navré, tu te réjouis parce que ton âme succombe —
Mais voici : peureuse et frustrée de son beau rêve matutin, Ton âme est une lame inutile que corrode l'ennui :
Son passé ruine sordide, son futur un phare éteint,
Son présent croule — et l'Ennemi vainqueur ricane dans ta Nuit^
SONC c'est la forêt du mensonge, morne dans la Nuit Jets d'eau très-loin, lente musique d'ennui D*où le rêve lassé s'essore à petit bruit —
Dormir en vos linceuls, ô feuillages jaunis —
Ritournelle des vieux ennuis Le vent sanglote dans la Nuit.
Le vent se venge — ô frisson jusque dans les moelles, Le vent disperse les feuilles et puis s'enfuit Et là-haut les pâles caravanes d'étoiles Se hâtent vers l'oasis de lune et ses puits.
Dormir insoucieux de l'Isis sous ses voiles —
Complice des louches minuits ^.e vent sanglote dans la Nuit
Aussi, des bassins où l'eau dort sans clapotis, Où flottent des plumes de palombe envolée, ^ Et le triste traînis des feuilles des allées "Vient finir aux bassins et se mue en débris.
^Pauvres feuilles d'amour si tremblantes sur l'eau !. Et les Etoiles sont toutes tombées dans l'eau —
'Chantre des espoirs détruits, îLe vent sanglote dans la Nuit —
Il fait tard il fait froid l'heure tombe assourdie. C'est demain déjà, c'est l'hiver et c'est la vie — Seul veille un vieillard fou qui dit ; « pouvoir Un peu dormir, oh s'ignorer issu du noir .Errant au noir et guetté des gueules du noir — : -Mais l'insomnie règne en la forêt des bannis.... Le vent sanglote dans la Nuit.
il;
IAR la froide saison de honte et d'agonies Ainsi les bannis se lamentaient en vaines litanies : « Houles d'un océan nocturne sur nos grèves, Épaves dont se jouent les flux et les reflux, Vaisseaux partis et de nouvelles jamais plus »
C'est la gamme de l'âme au sourd clavier des Rêves —
Idéal, deuil d'Idées, ô sinistre marotte En les mains lasses de séniles Triboulets — Aux forçats du Réel que l'Irréel garrotte Tes rites d'autrefois se rivaient en boulets —
Geindre vers les arbres de l'impassible Forêt : « Mélodie oubliée à la note sensible,
Tristesse du soleil au couchant sulfureux, Hantise d'un au-delà dérisoire — cible D'où nos flèches douées d'un Vouloir ténébreux Reviennent transfiger nos cœurs douloureux, Ombre sur les carreaux des fenêtres de l'Être, Étoiles déchues, feuillages fanés »
— Silence I Dans vos veines le sang s'est tari des Ancêtres, Le froid des derniers jours aux grand Noir se fiance Et l'antique forêt ne vous écoute pas —
« Alors tous les blessés, les souffrants, les vaincus, Puisque nos frères morts nous appellent là-bas, Nous appareillerons, ascètes convaincus.
Vers le bon Nirvana où l'on ne rêve plus »
IE carillonneur se penche et regarde en bas vers la ville, les cloches ont de lourdes cadences et pleuvent en cris noirs sur la ville •