Prologue
O fantôme qui ris d'être et d'avoir été !
LE CHŒUR
De
'es souvenirs se lèvent sous tes pas Aux poussières où dort l'or d'un soir estival, Des souvenirs chuchotent très bas Comme une eau sourde, un soir y au creux d'un val;~ Le ciel trop bleu, le ciel trop haut frissonne
Du vol saignant de tes pensées, Du vol mourant des songes que moissonnent Les mains pâles de la Dame qui est passée.
L'AVENTURIER
// est un tombeau sous les lierres Où repose un atnour ancien :
Est-ce le mien, est-ce le sien î Ne soulevée pas la pierre^
Pourtant J'entends pleurer des ailes Un souvenir palpite encore en mon cœur las :
La Dame des lys passe toujours là-bas . Et la chanson des jours heureux tremble vers elle.
Tout V Autrefois, comme un dieu qu'ont vieilli Les soucis d'une maladive humanité ^ Tout V Autrefois : tout le Songe appâli 'S'assied aux rives d'or d'un soir d'arrière-été.
LE CHŒUR
'Les pampres du Passé rougissent pour tes yeux ^
La grappe d^ amour se gonfle comme un sein blond sous les feuilles,
La folle grappe t'offre un festin merveilleux —
La grappe est un sourire et veut que tu la cueilles ;
Cependant garde que la Dame soit réelle :
Son âfne vit au suc de l'astre empoisonné
Dont les pleurs ont mûri la grappe belle \Qui tente tes regards aux pampres du Passé.
L'AVENTURIER
Les soleils d'autrefois sont fanés ^ Mon âme est triste et la Dame est triste^ Et je crains les sourires fanés Qui flottent comme un parfum sur ses lèvres tristes ;.: Ses yeux ont la douceur endormeuse des flots,
Ah ! f ai peur de ses mornes yeux vagues. ,.
Et je frissonne aux lourds sanglots Que les grands vents divaguent.
Qu'importe ! je dirai, vers Demain, Selon quelles caresses elle me fut amante
Et par quelles nuits murmurantes ^ y ai senti sur mon front V enfance de ses mains ^.
LE CHŒUR
Parle : une Forme apparaîtra, pareille A ce songe d'amour que tu mis au tombeau y .
Parle ; le soir a clos ses paupières vermeilles : Fatigués de danser parmi les grands jets d'eau, JVos ondins familiers dorment dans les bassins, Minuit sourit et ses jardins d^ astres en fleur ;
Et le vent vagissant se meurt -En friselis tout bas et tout à l'heure éteints.
L'AVENTURIER
ye n^ entends plus crier le sang des soirs farouches.,^ La nuit d'été m'appelle et languit sous ses voiles ^ Nuit bonne, grande nuit y tu mettras dans ma bouche -Ze miel d'or qu'ont pleuré tes premières étoiles.
L'Aventure
La grappe est un sourire et veut que tu la cueilles.
JLd' Adolescent s'assied au bord de la rivière, La rivière rit insoucieuse sous les saules, Le vent joue avec la rivière sous les saules — L'Adolescent trempe ses mains dans la rivière.
« Ah ! quel reflet miroite entre mes doigts : y ai cru saisir l'âme verte des flots ; Une main fraîche a caressé mes doigts.,. »
Le vent susurre au murmure des flots.
Titania cueille des fleurs au bord de l'eau ; Elle est si gaie — avec des yeux mélancoliques — Les fleurs, on dirait des cœurs saignants sur Veau, Et le vent fait semblant d^ètre mélancolique,
Il8 UNE BELLE DAME PASSA
« Veux-tu me donner la fleur de ton cœur^ Gentil garçon qui cherches aventure :
Je te donnerai ma bouche et mon cœur Et je te dirai la bonne aventure. »
Le vent est doux et faux comme un baiser — L'Adolescent étourdiment donne la fleur :
« Maintenant donne-moi ta bouche et tes baisers /.. Titania s'en va plus loin cueillir des fleurs,,.
La rivière rit moqueuse sous les saules.
Le vent joue avec la rivière sous les saules.
1E soir-là le soleil s'endormait dans les fleurs Du jardin légendaire où je t'ai rencontrée Et le vent estival, palpitant comme un cœur, •Se grisait du parfum des roses fatiguées.
Accoudant au balcon ta paresse enfantine, Tu déployas pour moi la nuit de tes cheveux Puis, sachant les pouvoirs de ta grâce câline, Tu posas sur ma main ta main pâle, et tes yeux •Où frissonne la vie ardente du péché Cherchèrent dans mes yeux le songe accoutumé, ■«Lors tu parlas ainsi :
« Quelles fleurs étiolées
Se meurent doucement dans la douceur du soir !
Le vent caresse et puis s'enfuit comme un espoir
En chuchotant des mots qui me laissent troublée. ,,
Vois tu, je ne sais pas — j'ai très peur d'être heureuse,.
Il me semble aussi que je voudrais te quitter,
Entrer dans le silence et la nuit radieuse
Toute seule, et dormir durant l'éternité.
Je sens autour de nous un obscur anathème :
Le ciel saigne... ce soir est plein d'enseignements
Graves — et,, près de toi, j'ai peur et, cependant,
Je m'émeus à ta voix et cependant je t'aime. »
Le parc s'assoupissait parmi des brouillards bleus, L'ombre montait, les fleurs s'effeuillaient une à une Et, sous les étoiles tristes comme tes yeux.
Des oiseaux migrateurs laissaient neiger leurs plumes..
« Je sais, te répondis-je, un arbre défendu, Un arbre dangereux et que protège encor L'ange blanc qui gardait le paradis perdu — L'arbre n'a plus de fruits mais porte un rameau d'or. .
C'est un rameau vivace et que n'ont pu cueillir Ceux-là qui, comme toi, tiennent leur âme close —
L AVENTURE
-^lais — écoute-moi bien, mon enfant — ni les roses
De ce jardin, ni les grands lys dont le soupir
Odorant s'éjouit de mourir à tes pieds,
Ni les chrysanthèmes penchés comme des femmes
Languissantes, ni les narcisses embaumés
Ne valent ce rameau dont les fleurs sont des flammes.
C'est un rameau brûlant qu'on nomme Volupté : Beaucoup devinrent fous pour l'avoir désiré, Beaucoup deviendront fous pour l'avoir adoré — C'est un rameau sacré qu'on nomme aussi Beauté.
Mais tu souffres, ton front lourd d'exil et de songe S'incline, et, de même qu'une ombre très funèbre S'insinue en ce parc et s'étale et s'allonge. L'angoisse a, sur ton âme, étendu sa ténèbre.
J'irai — je veux ton rire aux grelots de folie Et je veux tout ton cœur avec toute ta foi, Toute ton âme et tout ton corps et toute Toi... Je veux même tes pleurs et ta mélancolie — J'irai là-bas ravir le rameau rédempteur.
Et si je ne reviens plus jamais, si je meurs,
Si l'ange blanc m'atteint du fil de son épée,
Tu te rappelleras la Prière oubliée
Et tu mettras mon nom dans le fond de ton cœur.
Mais si l'ange gardien me sourit et m'accueille,
Je te rapporterai le rameau symbolique...
Et nous écouterons les étranges musiques
Que la nuit et la brise éveillent dans ses feuilles. »
J'allai, je descendis les marches du perron — Le parc et ses parfums endormaient leur ennui Je regardai vers toi, puis j'entrai dans la nuit. Une grâce ineffable illuminait ton front.
Et je suis revenu...
Oh ! dis, lu te souviens ;
Le rameau merveilleux je l'avais arraché
Le sang de Vange blanc luisait sur mss deux mains Et je restais tremblant sans oser te toucher.
Les arbres gémissaient longuement dans la nuit, Le vent pleurait tout bas et puis pleurait sans trêve
l'aventure 123
Et le ciel semblait un cyprès épanoui — Maïs toi tu étais là paisible comme une Eve.
Je t'offris l'or fleuri que formèrent des rêves.
Ta bouche caressa le rameau radieux, Ton sourire fut triste à l'égal de tes yeux Et ton geste celui d'une qui s'est soumise Car l'amour triomphal t'avait toute conquise.
La nuit s'apâlissait et fuyait comme une eau ; Quel silence ! — Penché sur ton âme lassée, J'écoutais ton cœur battre et chanter tes pensées Nous avions oublié les choses de Là-Haut.
Or une aube sanglante empourpra le rameau.
1 ous nous sommes aimés et tant aimés encore Pendant beaucoup de soirs et de nuits et d'aurores.
Sous les pommiers aux frissons odorants, Parmi les fleurs folles de printemps, Parmi la rosée exquise et l'enfance de l'herbe, Nous allons radieux et superbes Et pareils à de jeunes dieux.
Mais les étoiles et leurs feux clairs et leurs feux bleus Qui se pâment dans le soir en songes d'améthystes et de diamants Sont jalouses de l'extase de nos yeux Et se cachent malignement.
l'aventure 125
En vain, les mauvais présages Bruissent parmi la brise et parmi les fleurs,
En vain, les arbres étendent leur feuillage Comme s'ils voulaient nous défendre d'un malheur, Voici que dés tout à l'heure une année Je suis le seul heureux, tu es la seule aimée.
Pourtant, celte nuit, tu semblés très triste. Quel penser morose assombrit ton front ?
On dirait — je ne sais — que tu assistes Au colloque des Esprits qui vont Deux à deux par l'atmosphère obscure En complotant de sinistres futurs.
."N'écoute pas les anges noirs — écoule-moi : Je te cueillerai ces roses Qui dorment à la lisière du bois Et je te chanterai des choses D'amour — et je tresserai pour toi Quelque guirlande embaumée —
lEt nous nous aimerons encor toute une année. Quoi ! tu te détournes, tu rêves ? — Quelle nostalgie en tes yeux
Distraits vers les nocturnes grèves !,.
Ecoute-moi. Nous sommes des dieux :
Tu m'aimes, je t'aime...
Et je chanterai — quand même.
Les Chansons de TAventurier
Demandez au vent qui passe
H AME des lys amoureux et pâmés, Dame des lys languissants et fanés, Triste aux yeux dé belladone —
Dame d'un rêve de roses royales, Dame des sombres roses nuptiales.
Frêle comme une madone —
Dame de ciel et de ravissement, Dame d*extase et de renoncement, Chaste étoile très lointaine —
Dame d'enfer, ton sourire farouche.
Dame du diable, un baiser de ta bouche,
C'est le feu bu des mauvaises fontaines Et je brûle si je te touche.
La dame que j'ai choisie Se vêt de voiles candides • En ses cheveux tu résides Arôme de l'ambroisie.
La dame que j'ai conquise Dans un pays inconnu D'où nul n'était revenu Dès les temps me fut promise.
Feut-étre je la perdrai Et peut-être j'en mourrai...
Mais n'est-ce la Poésie, l^a dame que j'ai choisie ?
'OISEAU bleu de ta gaieté I Picore aux prés d'or du rire :
Il est un prince enchanté, L'oiseau bleu de ta gaieté.
Ta tristesse, c'est la lune Pâle d'un songe d'automne Larmes de lune une à une, Ta tristesse qui s'étonne.
Ton rêve : quelle forêt Où déesse chasseresse, Aux doux réseaux de tes rets Tu captives ma paresse !
L'amour ? nous n'en savons rien ; Douloir ou suprême bien ?
Peut-être faux comme l'heure, Sonnant ton baiser qui leurre ?... Au fond, nous n'en savons rien.
Ma tristesse et ma gaieté Fleurissent vers ton sourire ; Toi, comme roses d'été, Tu cueilles et tu respires Ma tristesse et ma gaieté.
L'or voluptueux de la nuit Frémit aux parfums de ta chevelure — N'es-tu pas quelque infante très pure Que trouble un peu l'ivresse de la nuit ?..
T'offrant des pleurs aux astres dérobés^ Minuit pensif s'agenouille à tes pieds.
Mai te caresse et se dit ton féal — Moi je suis là comme un vague vassaL
HUMINEUSE, elle vint : c'était toujours la même Offrant avec sa bouche un bouquet de serments ■ Me délaisseras-tu, princesse de Bohême :
Je suis un roi banni dont la tristesse nvent.
En vain le bouquet frêle et frais et de printemps Qui fleurit sur ta bouche à ma bouche vouée Se refuse du leurre d'un rire irritant, Tu restes la princesse et la seule priée.
Rêve où mon rêve succombe, Tu ris, raillant mon destin — Tes mains mièvres et tes seins Ont des tiédeurs de colombes.
Tu mens si lu me prédis Que tes lèvres sont menteuses Puisque tes yeux m'ont promis Leur douceur de nuit peureuse.
La lune est d'argent sous les arbres roses, Des fruits fabuleux font plier les branches Et voici neiger des floraisons blanches. — Un follet s'enfuit par l'ombre morose.
Tes yeux fous, ce sont des enfants perdus Que séduit l'ardeur des fruits défendus ; Tes yeux d'or ce sont des enfants pervers Curieux d'amour et de pommes vertes ; Je vois, dans tes yeux, ton âme entr'ouverte, Je vois dans ton âme, une fleur d'enfer.
Arrêtons-nous : la nuit verse sur nos deux têtes
Une onde caressante où flottent des rayons
Et le ciel semble un dieu tremblant vers des conquêtes ;
Cueillons la nuit, l'Extase et TExaltation...
Donne-moi tes yeux, donne-moi tes seins — Nous avons chassé le songe assassin.
Soir Trinitaire
ye suis celle qui passe et ne s'arrête pas.
JLje Pactole plaintif et doux de mes poèmes Rêvait de sommeiller sous tes jeunes troènes.
Mais f ai peur un peu des blancheurs et des parfums Et du rire troublé des fleurs de ton jardin.
Et puis — parce que tu es une étrange dame —
Je crains, sur mes flots, un regard de tes yeux calmes.
Mais ne se peut-il, ce soir^ que tu désaltères En ma tristesse le géranium de tes lèvres ?
Si ion âme enfantine oh règne un crépuscule S'étoilait de franchise et de mansuétude î
Tolf tu penses — tant ma voix te laisse distraite — « Quelque ange blanc reviendra de là-bas, peut-être. »
Or le flot suit le flot qui fuit en murmurant Qu'il n'est plus le pays oii nous nous aimerons,..
Et la Nuit, ta grande sœur^ ô Dame d'amertume^. Elève pour ma mort sa faucille de lune.
Mai
IALAIS miraculeux, domaine légendaire.
Mon âme l'attendait de toute éternité :
Aux clameurs de buccins pareils à des tonnerres, Au flamboiement multicolore des bannières, Elle arriva parmi l'ivresse de l'été, La Reine puérile auréolée d'aurore.
Sur un char fulgurant escorté de rois d'or Et de beaux pages blancs qui portaient des épées, Elle se-tenait droite — et ses cheveux lamés, Son front, neige des lys, ses yeux, sombres splendeurs, Sa bouche où Gulistan épanouit ses fleurs.
Son orgueil racontaient de glorieux périples.
Or quand elle approcha, je vis qu'elle était triple.
RS9| première ! — hyacinthe où le gel diaphane loi Miroite et se rigide en raideurs coruscantes, Méprisant le désir et l'ivresse profane Des voluptés et l'ombre aux tiédeurs attirantes, Tu veux immaculé le hautain piédestal D'où s'épandra l'indifférence de tes yeux Surpris de nul Réel attentant à leurs cieux, Première — ô toi l'Elue un grand soir aromal.
D'une enfance complue à se savoir morbide, Maigre et qui défierait la sveltesse des joncs, Si triste — une saulaie où des brises dévident Le plus aigu refrain de funèbres chansons —