Poésie latine
Pendant les vacances de 1898, je m'étais intéressé à la lecture des GarminaEpigraphica que Biïchelcr a donnés pour complément ci /'Anthologie Latine de Riese. Médiocrement séduit par des textes archaïques dont presque toute la valeur est dans les renseignements qu'on en tire, je m'attardais volontiers aux petits poèmes oie brille quelque beauté d'art ou d'émotion. Certes, lorsque, sur un banc de jardin et l'ombre des vieux ormes, ou du haut d'une terrasse d'où se découvre le voisin cimetière, je rêvais à la destinée lointaine de ces morts, ou quand mon esprit se berçait distraitement au charme pur d'un distique élégiaque, j'étais loin de prévoir, même d'une manière vague, qu'un livre sortirait de ces méditations. Je lisais pour mon plaisir, si le mot n'est pas déplacé en raison de la tristesse du sujet. A cette lecture, cependant, je pris Vidée d'un cours sur la poésie funéraire chez les Romains, auquel je consacrai une de mes conférences de l'Ecole Normale en
r année scolaire 1898-1899. Les épilaphes, choisies ça et là dans les Carmina Epigraphica, occupèrent un si grand nombre de leçons qu'il fallut négliger en partie les Elégies sur la mort de Mécène et la Consolation à Livie et sacrifier tout à fait les Parentalia aV Ausone : investigations conduites dune manière un peu inégale et capricieuse à travers la nécropole de Bucheler, mais que je devais reprendre quatre ans plus tard en me restreignant et en suivant une marche plus méthodique ; c'est ce cours de 1902-1903 que représente notre livre. Je tiens à dire d'abord que nous n'avons, à aucun degré, entendu faire œuvre d'èpigraphistes, bien que plusieurs élèves de l'Ecole reçoivent au Collège de France r enseignement de M. Cagnat et que M. Focillon, par exemple, ait témoigné qu'il en savait profiter en publiant, avec M. Carcopino, des inscriptions latines d'Afrique. Mais notre conférence est une conférence de langue et de littérature ; et, si nous avons pris ces textes pour objet de nos exercices, c'est en considérant que le travail èpigraphique était fait, en V acceptant comme définitif, et sans vue plus ambitieuse que d'y apporter une contribution d'ordre purement philologique. Après les avoir expliqués pour nous-mêmes d'abord afin de les comprendre et de les mieux goûter, nous avons voulu mettre aux mains d' autrui le résultat de nos recherches et de nos réflexions. De notre effort et de nos entretiens nous avons retenu, pour constituer le commentaire, ce qui, au début de Vannée, nous avait paru nous manquer à ?iousmêmes, les éclaircissements que nous aurions dé-
sirés à ce moment, que nous nous étions, depuis, appliques à découvrir et à formuler : travail d'exploration entièrement nouveau pour un certain nombre de ces épitaphes, travail de contrôle et de complément pour les autres. Nous espérons que notre livre offrira ainsi quelques commodités aux humanistes qui, peu familiers avec la langue ou les habitudes des inscriptions , se trouveraient, à première vue, dépaysés, pour ainsi dire, et rebutés par l'absence d'explications.
Nous avons mis à part des textes devenus, sinon scolaires, du moins classiques comme (es épitaphes des Scipions ou celles des poètes Nèviiïs, Plaute, Pacuvius et Ennius. Pour les autres, nous sommes revenus à la division des vieux recueils par épitaphes d'hommes, de femmes, d'enfants, d'animaux : elle est encore la plus simple et la plus agréable pour un livre de lecture ; elle rend plus faciles les recherches et comparaisons ; elle a pour elle une tradition, et, au point de vue de la logique, comme division, elle en vaut une autre. Dans l'intérieur de chaque groupe nous avons suivi l'ordre chronologique, sous la réserve de V incertitude de date pour quelques inscriptions ; en ce cas, nous avons donné notre opinion et nos arguments, et l'on verra que, là non plus qu'ailleurs, nous n'avons passé sous silence les difficultés.
Notre Choix (soixante-sept épitaphes, dont sept ne sont pas dans le recueil de Bùcheler) (1) ne saurait
(i) L'épitaphe 67 n'est pas à son rang dans le volnnie : il a fallu la mettre en appendice parce que nous ne l'avons eue qu'une fois le corps du livre composé. II n'était pas nécessaire que ce texte curieux, qui
avoir la prétention d'offrir en raccourci un tableau d'ensemble des inscriptions funéraires dans le monde romain; on voudra bien ne pas oublier que ce livre ne correspond quà huit mois de cours à peine, une trentaine de leçons, et qu'il ne se donne que pour un spécimen du travail que mériterait toute cette partie vaste, et si peu connue, de la poésie latine.
Voici maintenant quelle sorte de collaboration je demandais à mes élèves. Après une conférence, un d'eux se chargeait librement, et si le texte expliqué avait éveillé sa curiosité et lui avait plu en quelque manière, de rédiger les notes, de vérifier les références, de critiquer les solutions et de compléter les renseignements bibliographiques ou autres ; est-il besoin d'ajouter que tout ce qui était de digression ou de développement, tout le travail que Von peut dire d approche et d'échafaudage, devait disparaître dès cette première rédaction ? Cest ainsi que M. Eggli s'est occupé du n° 18, longue et belle élégie sur la mort du jeune Népos, et ([lie M. Gautreau a pris pour sa part les èpitaphes des quatre vieux poètes, nos 6 à 0, avec celles d'Aldus Granius, n° 12, et d'Eurgsacès, n° 14. M. Jollg s'est réservé le texte archaïque de M . Cécilius, u° 10, le poème en vers iambiques qui consacre les brefs succès de la petite danseuse Eucha-
consacre en de jolis vers le souvenir d'une jeune prêtresse d'Isis, obtint des circonstances une place à part pour attirer latte. 1 lion et enrichir tout particulièrement notre recueil : il y eût tout de suite été remarqué à titre de document inédit. Nous le devons à l'amabilité de M. Gagnât, que je remercie ici au nom de tous les collaborateurs.
ris, n° 33, et les n0s 38 et 43 (Helvia Prima et Corné lia TycJié). Al. de Péréra n'a pas reculé devant le travail de reconstitution et a" interprétation qu'exigeait l'èpitaphe du poète comique Pomponius B assidus, n° 21, et il y a ajouté le n° 59, Asiatica. Enfin, la tâche de M. Riemann n'a pas été la moins lourde : c'est lui qui s'est occupé des 77os 1 à ô, le Tombeau des Scipions. Ces travaux m'étaient remis à mesure qu'ils étaient rédigés ; je les ai tous revisés et leur ai donné leur forme définitive ; j'en prends donc l'entière responsabilité. Non seulement il était désirable qu'il en fût ainsi en vue de l'unité du livre, mais le relard, apporté à la publication par des circonstances indépendantes de ma bonne volonté, rtndait inévitables des remaniements et corrections. Quant à l'élude littéraire, qui sert d'introduction à notre recueil et qui n'en sera pas jugée la partie la moins intéressante, elle est l'œuvre de Al. Focillon seul, et à lui en revient tout le mérite.
J'ajouterai quelques mots au sujet d'un motif qui m'engage à publier ce livre dès maintenant et sous cette forme, je veux dire en collaboration et sans attendre de pouvoir le grossir par l'adjonction d'un certain nombre de textes intéressants , pour lesquels j'ai réuni les éléments d'un commentaire. L'Ecole Normale Supérieure subit, en ce moment même, d'importantes modifications ; l'impression générale est que l'ancienne Ecole a vécu. Les hommes, pour la plupart sortis d'elle, qui ont, dans son intérêt, provoqué et orienté le mouvement, ont rendu pleine justice au passé ; cepen-
dant, toute réforme devant avoir sa raison dans les défauts plutôt que dans les qualités, les partisans d'un nouvel état de choses se sont vus contraints d'attirer l'attention sur les points faibles de l' institution qu'ils voulaient améliorer ; un petit soulèvement d'opinion s'est ainsi manifesté dans le monde universitaire. On a découvert des lézardes aux murs de la vieille maison de la rue d'Ulm ; des fils pieux ne sont point aveugles, et l'appréhension même leur rend plus vite apparentes les rides sur un visage aimé. Je crois bien que, parmi les enseignements de l'Ecole, celui du latin ne fut pas épargné. J'ai pensé, et c est pourquoi j' ai voulu associer à mon nom ceux de mes élèves, qu'il y avait intérêt à publier dans ces circonstances un travail ou l'on put voir ce que l'on faisait à une conférence de V Ecole Normale supérieure en 1902- 1903, de quoi l'on s'y occupait et de quelle manière. Il est trop évident, pour que j'y insiste, qu'il ne s'agit que d'un seul cours là où il y en avait plusieurs, et je n'ignore pas, en ayant fait une expérience de douze annèes} que les promotions se suivent et ne se ressemblent pas. On ne demande pas que l'on tire d'un seul exemple une opinion d'ensemble ; mais, dans la mesure où une telle publication peut être significative, il nous a paru que l'heure n'était pas mal choisie pour mettre un document de plus aux mains de ceux qui s'intéressent au passé ou à l'avenir de l'Ecole Normale.
Il me reste à remercier MM. Dubois, membre de l'Ecole Française de Rome, et Bailly, pensionnaire de la Fondation Thiers, qui ont bien voulu,
le premier visiter à notre intention la sépulture des Scipions et examiner au Vatican le sarcophage de Barbatus, le second, communiquer à M. Focillon un travail sur les êpitaphes d enfants quil avait composé dans sa deuxième année d'Ecole, en 1899, et qui renferme de justes et délicates observations.
Décembre 190 4.
Frédéric Plessis.
Etude
sur la Poésie funéraire à Rome
d'après les inscriptions (')
Au pied des montagnes de Cos, sur les rivages de l'Egypte hellénique, les poètes de Y Anthologie Alexandrine ont composé des épigrammes funéraires. L'abondance et la variété des images, la grâce du style atténuent en elles ce que la mort a de sombre et de funeste. Ces vers, consacrés à la tristesse de la destinée, reflètent le charme des choses, la facilité de l'existence, la beauté du décor grec. Pour nous faire sentir la brièveté des jours, ils les comparent à des feuilles emportées par les vents de septembre, à l'alcyon apparu sur la crête des flots, à une voile qui s'enfuit sur la mer. Sans doute ces chants ingénieux, qui dans la mort même trouvent une occasion de glorifier la vie, furent avant tout une œuvre d'art et de fantaisie. Redits à l'ombre des portiques, répétés le soir par
(i) Dans les notes, si le numéro d'une inscription est suivi d'un autre placé entre parenthèses, ce dernier numéro est celui de l'inscription dans notre livre.
les voix mêlées des jeunes gens et des jeunes filles, ils donnèrent un enseignement de mélancolie et de beauté. Une piété lettrée les réunit et nous les légua (1 ).
Les inscriptions dont nous offrons ici un choix au public se présentent dans d'autres conditions : on les a recueillies sur des tombes et ce sont de véritables épitaphes. Voilà ce qu'il faut dire tout d'abord, ce qu'il faut répondre par avance à ceux qui, frappés du contraste avec les épigrammes alexandrines, leur reprocheraient leur sécheresse monotone et leur pauvreté d'images. La plupart ne sont pas des œuvres littéraires : transmises d'une génération à l'autre dans la dureté de la pierre, elles sont des formules obéissant à des traditions, on est tenté de dire : à des rites, que l'on ne saurait négliger. Si des modifications s'y introduisent avec le temps, c'est moins par un effort d'art que par suite du progrès ou du ralentissement des croyances et du changement des mœurs ; et la mode ellemême n'y est pas étrangère.
Il ne faut donc pas s'étonner si l'on a pu ne voir
(i) Yoy. Weishaûpl, Die Grabgedichte des griechischen Anthologie, spécialement p. 28 sqq., et H. Ouvré, Méléagre de Gadara, ch. v, sur la composition de la première anthologie. S'il est certain que les anciennes anthologies de Philochore et de Polémon le Périégète étaient de véritables corpus d'inscriptions copiées sur les monuments, et que des poètes pauvres, comme Léonidas de Tarente, « vendaient leurs dédicaces et leurs épitaphes aux marins et aux campagnards », il n'en reste pas moins que les dédicaces et les épitaphes, très populaires comme genres chez les Grecs, étaient devenues à la longue de purs jeux d'esprit et qu'elles eurent, du 111* auxi' siècle, une immense vogue littéraire. On en composait des recueils, comme on faisait il y a cent ans des cahiers d'ariettes, et la Couronne de Méléagre n'est pas autre chose.
en elles que les pauvres inventions, trop souvent répétées, de catalogues ou de manuels auxquels les graveurs auraient emprunté, en les mutilant par ignorance et en les adaptant aux exigences de leur clientèle, leur forme et leur thème essentiels. Telle est du moins la théorie qu'ont soutenue, avec des arguments nombreux et beaucoup de vraisemblance, E. Le Blant, dans une étude sur les graveurs d'inscriptions antiques (1), et surtout M. Cagnat, dans un article sur les manuels professionnels des graveurs d'inscriptions romaines (2).
Ces manuels auraient existé pour tous les genres d'inscriptions, vers et prose. Un des arguments de M. Gagnât, qui se réfère à ces dernières, paraît décisif : soit qu'il ignorât l'âge du mort, soit qu'il l'eût oublié, il arrive parfois que le lapicide a textuellement gravé : mort âgé de tant d'années, tantum qui n'a rien d'exclamatif, comme l'ont cru les rédacteurs du Corpus, et qui est une simple bévue du graveur. Ce fait démontre l'existence d'un modèle, copié avec autant d'inintelligence que de scrupule jusque dans la partie laissée vague à dessein par l'auteur primitif pour permettre d'y substituer la précision d'un chiffre. L'adaptation même de la formule aux conditions particulières qui ne sont pas connues d'avance (âge, année, date) rend très probable l'usage de manuels proprement dits, tout au moins témoigne de la force de l'habitude acquise et de l'acceptation mécanique
(ii Uevue de l'Art chrétien, 1 85g.
12) Bévue de Philologie. 1889, p. 5i.
d'un type conventionnel. Voici, par exemple, une formule versifiée qui se rencontre très souvent sur les tombes. C'est un distique dactylique :
Wapis ) Uevisut/ présidas,
le < \ obtestor < . ., > super ossa}
f terra ) ( leviter \ } quiescas,
Et aetati ne gravis esse velis.
Si c'est d'un jeune enfant qu'il s'agit, on mettra tenerae ; si c'est d'un homme à la fleur de l'âge, florenti ; d'un homme un peu plus âgé, mediae. Moins scrupuleux et moins lettrés encore, les graveurs oublieront la quantité. Des interpolations maladroites fausseront les vers en y introduisant des séries de noms propres. Des pièces de vers toutes faites, destinées à des jeunes gens, seront aussi bonnes, après quelques retouches, pour la tombe d'un vieillard. M. Gagnât classe ainsi un certain nombre de ces formules et montre ce qu'elles ont pu subir d'altérations dues à l'ignorance, à la maladresse, au désir d'énumérer des titres (1).
Cette hypothèse se trouve à la fois fortifiée et corrigée par une observation de Friedlaender (2) à propos des sarcophages sculptés. Le plus souvent, semble-t-il, ils n'ont pas été fournis sur commande, mais exécutés d'avance pour l'assortiment offert dans les magasins au choix des acheteurs, par conséquent dans le sens le plus conforme aux demandes delà majorité et aux besoins ordinaires (3).
(i) R. Gagnât, Inc. cil., p. 64 et 65 ; cf. c.i.l. h, i 'i i 3 , 141!.
(a) Friedl.ender, Sittengeschichte, xu, 3.
(3) Voyez, sur les spécialistes de monuments funéraires, D'ujesle, n,
De même on peut supposer, sans recourir aux manuels, qu'il existait chez les lapicides un certain nombre d'épitaphes toutes faites et, sous la réserve du nom, toutes prêtes pour l'exécution. Quoi qu'il en soit, que l'acheteur ait choisi sur un catalogue ou d'après des modèles, il reste que beaucoup d'inscriptions qui, à l'origine, répondaient à des sentiments personnels se sont usées plus tard, sont entrées dans le domaine commun pour devenir des formules courtes, commodes, sans grande signification. Même il n'est pas invraisemblable qu'elles aient été réunies dans des catalogues spéciaux (1). Sans doute il est un peu décevant de penser que d'honnêtes commerçants tenaient ainsi boutique de regrets versifiés à tous les prix et pour toutes les bourses et vendaient à la douleur magnifique ou parcimonieuse des parents ces fragments d'élégie appropriés aux circonstances. Du moins cette idée nous invite-t-elle à la prudence. Il y des épitaphes purement formulaires qui nous charment, où il y a une concision lapidaire et une raideur qui nous paraissent plus expressément antiques. Prenons garde qu'elles peuvent, sur les tombes où nous les
2, 5a, 7 ; Pktrose, 45 et ^.r> (Habinnas lapidarius f/ui videtur monumenla optime facere).
(i) D'après M. Bruno Lier, qui a combattu la théorie de M. Cagnat dans le Philologus, tome LXII, p. 4'j5 sqq., il est invraisemblable que les parents du mort aient demandé le poème funéraire aux lapicides ; nu bien ils l'ont composé eux-mêmes, ou bien ils ont copié des formules déjà gravées sur des tombes. Mais, si l'on admet que beaucoup <1 ép t tplies ont été ainsi copiées, on est amené à penser qu'il y a eu jnterventionjdes graveurs dans le choix des modèles. Par expérience de métier, le lapicide était à même de renseigner et de conseiller très vite, et je ne trouve pas « invraisemblable », pour ma part, que l'on
trouvons, n'être que des reproductions qui ont perdu à travers les siècles leur signification pleine et vivante; mais cette signification, elles l'ont eue. Si les manuels ont jamais existé, cela ne peut être que vers le 11e siècle après J.-C. Il a fallu qu'à un moment l'on inventât les deux ou trois vers répétés ensuite de tombe en tombe ; ce jour-là on y mit une pensée et une croyance. Il est curieux de voir, à travers les formules banales que nous a léguées l'indifférence des temps postérieurs, ce qu'a pu être l'inscription en vers primitive. Et, d'autre part, toutes les inscriptions ne sont pas ainsi immobilisées. Beaucoup ont changé, se sont peu à peu étendues, enrichies d'éléments littéraires et de souvenirs, puis se sont décomposées tout à lait, comme les confuses et touchantes épitaphes de la lin de l'Empire. Enfin il est aussi de petits poèmes habilement faits où l'on retrouve çà et là l'originalité, la souple facture d'un joli vers d'élégie. Expliquer leur origine est difficile. Des attributions sûres sont impossibles. Mais, œuvres anonymes de poètes obscurs ou d'amateurs, il convient de ne pas les oublier et de rendre justice à l'effort qui les a élaborées. Et toutes, d'où qu'elles viennent,
se soit adressé à celui qui connaissait le mieux le ton et les usages en la matière. Les formules devenant plus nombreuses, le lapicide dut probablement se faire un aide-mémoire.
Au surplus, les épitaphes réunies par Buecheler ne sont pas toutes du même genre et il est permis de croire qu'elles n'ont pas toutes la même origine. Rien ne s'oppose à ce que nous ayons souvent l'œuvre d'un amateur ou d'un spécialiste ; rien ne s'oppose non plus à ce qu'il y ait eu, assez tard à vrai dire, des catalogues ou des manuels.
quelles quelles soient, médiocres ou charmantes, conservent une valeur historique et morale, nous renseignent sur la vie et lame des hommes morts il y a deux mille ans, et dont le nom demeure fixé sur ces pierres.
Il est vraisemblable que l'inscription en vers eut d'abord un caractère rituel. Le sit tibi terra levis est une parole sacrée qu'il importe de prononcer et dont l'oubli entraînerait des conséquences graves et précises. Scrupuleusement observée, cette coutume exprime une religion et un formalisme. Prononcée à haute voix avant la mise au tombeau, puis gravée sur la pierre, il faut la ranger dans la même catégorie que les mille détails rigoureux des cérémonies funèbres. L'insistance même avec laquelle le mort est censé demander au vivant qui passe devant sa tombe de répéter le souhait pieux et de dire « que la terre te soit légère » indique un souci d'être en quelque sorte bien en règle, environné de toutes les garanties nécessaires de sécurité et de repos.
Il ne faut pas compter que la sécheresse de celle formule soit compensée par l'ampleur et la majesté de l'éloge. Sur les inscriptions archaïques, celui-ci ne doit et ne peut être que bref. Il n'est besoin de paroles ni longues ni variées pour exprimer qu'un citoyen fut vertueux et rendit des services à la République. Bien mériter de la patrie, c'est accroître le domaine romain, donner un
exemple de gravité dans la vie et dans les mœurs. Ecrites en vers, ces espèces de sentences n'en seront que mieux retenues. Les tombes ne sont pas reléguées dans le silence d'un cimetière, mais partout dispersées, près des portes de la ville, de préférence au bord des routes, où circule l'animation quotidienne de la vie. Les chemins sont ainsi bordés de leçons et d'exemples. Chacun peut lire, recevoir un enseignement d'histoire, apprendre ce que firent les ancêtres et comment par eux Rome devint grande. Puis, à leur tour, des morts obscurs expriment leur désir de ne pas disparaître tout entiers, de se survivre dans la mémoire des hommes. On trouve, ajouté à la fin des épitaphes, ce souhait inquiet et modeste : Hoc volui nescius ne esses.
Ainsi, exactement, dans la longueur prévue des vers, on enferme les actes d'une vie et la reconnaissance du peuple. Pareils aux héros taillés dans la pierre de quelque bas-relief archaïque, raides de gestes, le visage muet, les yeux vides, les Scipions nous apparaissent comme les génies très anciens et légendaires de la force romaine. Le vers saturnien et l'orthographe insolite accentuent le caractère, le relief puissant de ces poèmes et paraissent reculer encore ces Scipions dans le lointain de l'histoire.
Tel qu'il est, cet ensemble constitue un des plus anciens monuments de latinité littéraire que nous possédions. Littérature volontairement pauvre et impersonnelle, mais non sans un style et une sévérité, par lesquels, en même temps que les lents et laborieux débuts de la Rome républicaine, sont
évoqués le destin, l'allure et l'attitude des héros de Tite-Live.
Réservée d'abord aux hommes de premier plan, puis étendue, semble-t-il, à tous les patriciens, avec le temps l'épitaphe en vers devient d'un usage pins général encore. L'accès des magistratures suprêmes aux plébéiens crée une noblesse nouvelle de fonctionnaires. La vie publique et la vie privée s'enrichissent d'éléments variés et complexes. Bientôt chacun voudra dire ce qu'il fut, ce qu'il accomplit, conter sa vie chargée d'honneurs ou brisée avant l'effort. Des idées et des tours originaux, répondant à des nuances sentimentales d'une valeur réelle, renouvellent l'inscription et font entrer dans le vers la poésie. Plus tard, comme une monnaie courante, les mêmes tours et les mêmes idées passeront indifféremment de l'un à l'autre, et malheureusement ce n'est la plupart du temps que sur ces types ainsi usés que nous pouvons établir des comparaisons ou discerner des influences. Malgré tout, il reste possible de mettre à part et de classer ce que j'appellerai les thèmes primitifs, dont les uns, devenus formules, furent peut-être réunis en manuels, dont les autres ont subi toute une élaboration littéraire; dans le nombre, il y en a qui sont d'origine hellénique (voy. plus loin, p. 24, note 1). Sur ce point, le travail de M. Gagnât demeure à la base de tous les autres.
De ces thèmes, ceux qui ont trait aux enfants sont peut-être les plus caractéristiques. Ils sont nombreux et variés. Un des plus fréquents accuse l'injustice du sort, qui renverse les lois naturelles, fait mourir d'abord le moins âgé, oblige le père ou
la mère à construire le tombeau de l'enfant. On le rencontre sous la forme : Hune îeges letipraeposterae eripuere (1) ; si non fatorum praepostera jura fuissent (2), ou sous cette autre :
Quod par parenti fuerat facere filium, Mors immalura fecit ut faceret pater (3).
Voici une idée très voisine :
Nec licitum est misera sorte me, ut aequom fuit, Mois referre lacrumulam parentibus (4).
La forme est déjà moins simple : aussi le thème est-il moins fréquent. Mais on trouve couramment la plainte : Pourquoi es-tu né, puisque tu devais nous être enlevé si tôt? Ne tu fuisses. Quelquefois le type initial est modifié, non sans bonheur, comme dans ces vers, où il y a un véhément écho de douleur maternelle :
Timeant ventura parentes, Nec nimium matres concupiant parère (â),
Ailleurs le mort encourage ceux qui restent à supporter leur malheur avec résignation. La pensée : « Ne pleurez pas ! j'ai peu vécu, mais c'est la destinée », Hoc dédit fatum mihi, qui se rencontre
( i) BlIECIIELER, 1^78.
(2) Ibid., 1A79, i48o, i48i.
(3) Ibid., i64.
[k)lbid., 9.3.
(â) Ibid., 980.
si souvent sur les tombes romaines, a été retrouvée par M. Cagnat sur des tàpXai de l'Egypte grecque, publiées (1) par E. Le Blant :
Mt, Ximfàç) oûSî'.ç (àOâva)
TOÎ ÈV •/.o(-7|JL("jJ),
M. Cagnat renvoie à une inscription choliambique d'Alexandrie, où la même sentence est accompagnée d'un développement mythologique.
Mais il semble ingénieux et touchant d'avoir mis sur des tombes d'enfants ou de jeunes gens le con-
(i) Bévue Archéologique, 1 8*y i , il, p. aii sqq. Comme la littérature latine en général, la poésie funéraire a connu l'influence grecque. Qu'ils se soient introduits à Rome par la Grande-Grèce ou de toute autre manière, un grand nombre de ces thèmes ont une origine nettement hellénique. Le type Spes et Fortuna valete, « Adieu, Espoir, Fortune »,est signalé par Buecheler dans Y Anthologie Palatine, l\, kg et i3'i. 'EXtcÎç Xaî tj X\ifTt fiiya '/i'.Z-.~t ; et, sous une forme un peu différente, épigramme 172: 'EÀ-loo; oy8è "J/r,; EXt p.OC \ii'/.Z'.. Pour les comparaisons avec les roses, cf. îoio de Buecheler [lio): Ac veluti formosa rosa est, eum lempore prodit, etc. Hense renvoie à Kaibel, Epigrammata graeca e lapidibus conlecta, 670, 3 : oTx W7.C àpYOLtevov ôooov... etc.
G. Kaibel, Hermès, XXXV, p. 667 sq., et B. Lier, loc. cit., ont donné un très grand nombre d'exemples et de rapprochements du même genre. D'après B. Lier, les premières épitaphes latines en vers ne sont que des traductions d'épigrammes grecques, inspirées elles-mêmes des philosophes et des poètes, en particulier d'Euripide. Sans doute la plupart des inscriptions grecques que nous possédons en ce genre datent de l'ère chrétienne ; mais il n'y a pas à en inférer que ce sont les Grecs qui ont copié les Romains. Les uns et les autres se seraient inspirés d'originaux grecs antérieurs.
Les Carmina Epigraphica n'en restent pas moins très souvent des poèmes originaux, et il ne serait pas plus vrai de les ramener tous à une même source que de dire qu'ils ont tous été composés de la même manière.
seil au passant de jouir de cette existence, qu'ils ont si peu vécue. Il est beau, ce vers où paraît, comme un dur et muet visage, la sévérité suprême :
Joceris, ludas hortor : hic summa est severitas (i).
Sous une forme plus gracieuse, le même sentiment est exprimé par ce distique, d'un épicuréisme sage et décent :
Ludite, felices, patitur dum vita, puellae ; Saepe et formosas fata sinislra ferunt^2).
De même il y a des formules prévues pour les amants unis dans la vie et dans la mort (3), pour l'épouse morte dans les bras de l'époux (4), toutes inventions qui peuvent paraître bien médiocres dans la forme où nous les avons et qui, sans doute, à leurs débuts, ont bénéficié d'une ingénuité et d'une naïveté qu'elles ont perdues.
Ces thèmes de philosophie courante (ô), exprimés en un ou deux vers qui ne changent plus, sont extrê-
(i) BuECHELER, 2J (l3).
(a) Ibld., 1167 {l\k).
(3) Ibid., 1142, 1273.
(4) Ibid., 386, io3o, n33.
(5) Il est curieux, ainsi que l'a remarqué B. Lier, loc. cit., p. 45o, sqq., de retrouver ces thèmes développés de la même façon et souvent dans les mêmes termes chez les moralistes. La « consolation » philosophique a pu être ainsi, à un certain moment, une source d'inspiration pour la poésie funéraire. Cf., par exemple Buecheler, i83, et Gicéron, Tusculanes, I, q3, etc.
mement nombreux sur les tombes. Ils forment aussi le fond de ce qu'on peut appeler l'épitaphe littéraire, où ils se retrouvent accompagnés d'un développement et d'un commentaire plus ou moins originaux. Les inscriptions littéraires, et c'est pourquoi nous leur avons fait dans ce livre une place importante, sont trop nombreuses pour qu'on les considère comme exceptionnelles : d'autre part, sauf une très petite minorité, elles ne sont pas assez personnelles pour qu'on les attribue à des poètes connus, d'un talent original. Certains détails de facture et de composition nous font penser qu'elles sont bien plus souvent l'œuvre d'amateurs, ou peutêtre de poètes spécialistes.
Jugeant le développement de l'éducation et de la sociabilité dans les diverses classes du monde romain, Friedlaender déclare que la culture des petites gens était faible ; il en donne précisément pour preuves les fautes de grammaire et d'orthographe, et la rédaction embarrassée d'un grand nombre d'inscriptions. Mais il remarque en même temps que le goût de la poésie et la connaissance des poètes étaient plus répandus qu'on ne serait porté à le croire. Virgile était certainement pins populaire que Schiller ne lest devenu de nos jours en Allemagne. On aimait à citer ses vers.eton en faisait quelquefois d'heureuses applications. De là à en composer des espèces de centons appropriés aux circonstances il n'y a pas loin, et certaines épitaphes en vers ne sont guère que des centons. De même qu'un auteur inhabile de vers latins cherche dans le Thésaurus de quoi compléter une
période métrique et fait se rejoindre les membres épars du poète, de même ces versificateurs d'occasion ou de métier enrichissaient leur poésie de tous les lambeaux d'hexamètres qui chantaient dans leur mémoire, chevilles harmonieuses, souvent empruntées à propos et habilement adaptées.
Les gens du monde aimèrent sans doute ces faciles exercices (1). Sur la mort du jeune esclave, chéri entre tous pour son habileté à ciseler des brimborions d'or et de pierreries (2), à s'accompagner sur la cithare, à réciter des poèmes grecs, un maître lettré ne dédaignait pas de composer quelque petite élégie d'une mélancolie très littéraire, qui courait la ville avant d'être gravée sur le marbre. Cet art peut se comparer à celui de nos auteurs de charades, d'énigmes, d'acrostiches, si l'on veut bien admettre que ces exercices, puérils en eux-mêmes, ne sont pas forcément nuls et qu'il s'en trouve d'agréablement tournés. Si aucun peintre des mœurs romaines, romancier ou satirique, ne les mentionne expressément, du moins nous nous représentons assez bien les spécialistes du genre, grammairiens pauvres, logés dans des rues étroites, au dernier étage, comme le Codrus de Juvénal, fournisseurs attitrés de ces sociétés de mutualité funéraire qui, moyennant une cotisation annuelle, se chargeaient de faire ensevelir honorablement leurs membres.
(i) Beaucoup de gens composaient leur propre épitaphe ; cf. Buecbeler, 484 (a5).
(2) BuECHELER, 4o3.
Amateurs et poètes de profession, les uns par goût personnel, les autres par nécessité, tous obéissaient naturellement à la vogue littéraire et se pliaient à ses caprices. D'après Virgile et les élégiaques, ils pleurèrent l'enfant mort et l'épouse disparue. Puis, avec Ovide, ils mêlent au sérieux de la tombe l'ingéniosité de leurs jeux de mots et de leurs pointes. Des moitiés de vers et des vers tout entiers sont transportés tels quels dans les épitaphes. On trouve par exemple.
Et cinis in tumulis jacet et sine nominc corpus (r),
ce qui est une transcription pure et simple du vers de YEnéide :
Jacet
... et sine nomine corpus (2).
Quelquefois le talent est plus personnel ; les vers 5 et 6 de la même épitaphe sont d'un charmant détail :
Noverat hic docta fabricare monilia dextra Et molle in varias aurum disponere gemmas.
C'est encore un souvenir virgilien que celui-ci :
Haeret et infixo pectore volnus Dionysiadi matri
Et junctam secum Geron pater tenet ipse pucllam (3).
(1) Blecheler, 4o3, t. 8.
(2) Aen., II, 557.
(3) Buecueler, 454. Aen. IV, 4 : haerenl infixi peclorc vultus.
D'autres fois, l'auteur se contente d'adopter la manière du poète vers lequel le portent ou ses goûts ou la vogue, sans avoir recours à des emprunts aussi directs. Le souvenir d'antithèses ovidiennes se lit dans la préciosité voulue de ce distique :
Clausisti subito crudoli funere vitani
Et mihi non moritur te pereunte dolor (i).
Pour satisfaire la clientèle, le poète d'épitaphes . finit par user de procédés inférieurs, de subtilités enfantines et compliquées. L'allitération est d'usage courant. Le mauvais goût va jusqu'à l'acrostiche, et l'acrostiche plaît (2).
Mais ces souvenirs et ces procédés, d'un usage étendu et d'un effet monotone, deviennent à la longue vieillerie littéraire, banalité d'invention et de style. La même mythologie y est évoquée dans les mêmes termes et les Dieux sont las d'apparaître dans des vers identiques, tendant à ceux qui restent des palmes consolatrices. Elles sont innom-
(i) Buecheler, i44o. On trouverait Lien d'autres exemples de l'imitation ovidienne. Cf. 470 : quot valeas, habeas, pascas, mullos tu hubebes amicos. C'est exactement le : Donec sospes eris... Cf. 1175 (63), Collibas hirsulas alque agilare feras, et Properce, I, 1, 12; Verbera nec niveo corpore saeva pati, et Lygdamus, IV, 66, etc.
(2) Ibid., t. II, p. 320, table des Acrosticha Carmina. — Pour les jeux de mots, cf. 484 (Dum sum Vitalis et vivo), i3i6 [Nome fuit nomen) , 1059 (sur Anlhus), etc. Pour l'allitération, cf. 1060 (45) (Pressit pressa), 399, 483, 522, 1016. On trouve aussi dans un autre genre, i532 : Morlua hic ego sum et sum cinis, is cinis terrast. Sein est terra dea, eijo sum dea, morlua non sum. — Les diminutifs sont fréquents. On rencontre jusqu'à aetatula (ta petite vie — 63), etc.
brables, les pauvres fleurs funéraires dont les poètes ornèrent des tombes : que de morts furent comparés à la rose, ouverte et odorante au matin, flétrie avant la fin du jour : Ut rosa amoena homini (1)... Ut dulcis flos films (2)... Rosa simul florivit et statim periit (3)... /
Pourtant, parmi toutes ces épitaphes, quelquesunes demeurent jeunes, attendries et charmantes. Pourquoi en dénier l'exceptionnelle inspiration aux amateurs ou aux poètes spéciaux? Mais il n'est pas impossible non plus que quelques-unes émanent d'écrivains connus, qui auraient vu là l'occasion d'une œuvre délicate à composer, d'une petite « rareté » littéraire. En cela ils n'auraient fait que suivre l'exemple de Posidippe, de Callimaque et des Alexandrins, qui de l'épigramme funéraire avaient fait un genre. La longueur relative de certaines pièces, leur ampleur de développement, leur allure d'épicèdes sont faites pour confirmer cette hypothèse. 11 n'est pas jusqu'à un archaïsme volontaire qui ne rappelle la tendance de Catulle en ce sens. Enfin nous savons que des écrivains tels que Martial, Ausone, d'autres encore, ont composé des épitaphes en vers ou de petits poèmes qui y ressemblent. Nous savons qu'ils ont adapté à des pensées délicates un cadre ancien, des formes traditionnelles, et fait habilement jaillir un charme nouveau de l'antiquité de certains thèmes. La question de savoir si ces charmantes œuvres
(i) Blecheler., 961.
(2) Ibid., 1607.
(3, lbid., 2(6 (58) ; cf. ioio (4o), io6i.
d'art étaient destinées aux lapicides ou si elles étaient exclusivement littéraires n'a pas une grande importance pour le point particulier qui nous occupe. Tout ce qu'on peut dire, c'est que telles de nos épitaphes sont dignes des meilleurs auteurs, et que des poètes de mérite et de réputation ne dédaignaient pas d'en faire.
Dans ce petit nombre d'oeuvres élégantes, les procédés révèlent une ingéniosité d'idées et de tours. Nettement le poème dépasse cette plainte d'élégie un peu égale à laquelle il semblait se limiter. Tantôt c'est un dialogue entre le mort et les survivants, une apparition dans le silence d'un banquet funèbre (1), de brèves paroles attristées qui exhortent à la vie ou rappellent la nécessité prochaine de disparaître; quelquefois aussi le mort emprunte un ton de satire 2 .
Mais le fait est beaucoup plus rare que dans Y Anthologie où se retrouve souvent la légèreté aisée de dialogue de la comédie moyenne et de la comédie nouvelle (3). Plus touchante et plus expressive est la petite voix humble qui supplie d'épargner l'ombre légère, de ne pas fouler d'un pied impie le marbre sous lequel elle repose... Le plus souvent ce sont les survivants qui expriment leur douleur, font l'éloge du disparu. Mais cet éloge s'approprie aux circonstances particulières, se détache des généralités du type énu-
(i) Bueclieler, 062 (51) : Convlvae cuncti, nunc mi bona pocula ferte.
(2) lbid., 1 106.
(3) Cf. A. Couat, La Poésie Alexandrine sous les trois premiers PlolémèeSj I, m, /t.
mératif (fait bona, pia, padica), arrive à décrire les individus avec quelque détail. Intéressantes pour l'histoire des mœurs, les épitaphes de la savante, de la spirituelle, de la femme d'intérieur, de l'enfant sage vont parfois jusqu'au portrait physique,
Dum vixi, lusi; sum cunctis semper amata... Rufa coma, tonso capite, posltrema remisse- (i).
En même temps le vers s'embellit d'images. La douceur d'un joli nom de femme lui donne une suavité qu'il ne connaissait pas et, tout en brisant la forme métrique, peut faire son intime harmonie :
Flavia Nicopolis, nomen dulce tuum...
Hic flos est corpus Flaviae Nicopolis (2).
La très vieille formule, sit tibi terra levis, est renouvelée et rajeunie, et les roses, qu'une poésie expéditive mettait à la hâte sur tous les tombeaux, ont sur celui-ci une grâce et un parfum :
Felicla hic misera consumptast morte, puella
Dulcis, amicorum concupienda jocis.
Sit tibi terra levis tumuloque adsurgat amomum
Et cingant suaves ossa sepulta rosae (3).
(1) Boecheler, 56a (55).
(2) Ibid., ii 84 (37).
(3) Ibid., io64.
Toutes ces formes d'inscriptions en vers, — la sèche formule, le cliché littéraire, le poème épigraphique proprement dit, — continuent à se développer parallèlement, sans qu'on puisse signaler précisément un avènement ou une déchéance. Néanmoins, à partir d'une certaine époque, sous l'Empire, il faut signaler la prédominance de certains caractères et la fortune croissante d'un genre particulier, l'épitaphe anecdotique.
Les premiers éloges, par leur monotonie même, pouvaient nous donner l'image exacte d'un temps où il n'y avait qu'un seul type du bon citoyen, utile à la République. Alors les épitaphes étaient moins des éloges individuels que les actes de l'histoire d'un peuple. A propos d'un personnage et d'un fait, on y signifiait Rome agrandie et les armées victorieuses. Puis la richesse des éléments ethniques et sociaux se reflète dans le ton, les sentiments, les anecdotes des inscriptions. Chacun veut conter sa vie, dire ce qu'il fut et ce qu'il fit (1). La bourgeoisie moyenne accapare le genre, s'étend avec satisfaction sur les honneurs obscurs des municipes, sur le vide des existences provinciales. Le commerçant libyen ou gaulois décrit avec jovialité ou recueillement la médiocrité active de sa vie, qu'il enferma au fond d'une boutique ou que l'espoir d'un gain lit errer sur les mers. Le légionnaire qui transporta en Armorique les dieux de
(i) Voyez un très intéressant exemple de ce genre d'inscription dans le Bulletin Hispanique, d'octobre, décembre 1904, R. Gagnât, Lettre à M. Pierre Paris sur des inscriptions d'Espagne et Cours d'Epigraphie, page 357.
l'Asie Mineure, sa patrie, se vante d'avoir combattu les Brigantes et mis en fuite les cavaliers de Sapor. D'après ce qu'ils écrivent de leurs souvenirs et de leurs sensations sur les tombes, nous commençons à entrevoir ces hommes eux-mêmes, leurs habitudes, leurs passions. Mais à mesure que l'intérêt historique augmente, la valeur littéraire s'amoindrit. Les mots se groupent au hasard, sans souci de la syntaxe. Est-ce que ce sont bien des vers, ces mètres de la poésie Commodiennc, qui ont l'extérieur de l'hexamètre classique, le nombre de pieds, les césures, mais où la quantité n'est plus observée, ou bien une prose, monotone dans l'irrégularité, absurde avec ses Formes fixes, tout le mécanisme d'un rythme qui ne répond plus à une musique ?
Déjà le christianisme avait rajeuni un certain nombre de formules qu'il avait fait rentrer peu à peu dans les habitudes épigraphiques (l).En même temps naissait une poésie curieuse où se voit le même mélange de l'idée chrétienne et des procédés païens de style que chez les écrivains de l'époque, Ausone en tête. Véritables poèmes d'apparat, ces épitaphes sont destinées, une fois passée la persécution, une fois la paix faite sur l'église, à restaurer la gloire ensevelie et la mémoire profanée des martyrs. Antithétique et oratoire, c'est une commémoration publique, comportant une leçon et un exemple, que l'inscription de Saint- Liberalis :
(i)Cf. plus bas, à propos de la Chrétienne.
Martvris hic sancti Liberalis mcmbra quiescunt,
Qui quondam in terris consul honore fuit. Sed crevit titnlis factus de consulc martyr... (îratia cui Irabeas dederat, dédit ira coronam (i).
Ainsi l'Eglise fait pour ses saints et ses confesseurs ce que la République commençante fit jadis pour ses consuls. Plus modestes, les épitaphes d'inconnus expriment avec moins de littérature et plus de sentiment peut-être les vertus et les espérances nouvelles. Même un « son » nouveau de poésie jaillit de ces beaux vers célestes, où respire un si ardent désir d'éternité. Le bas enfer du Paganisme, avec ses images cruelles, le bonheur mélancolique des ombres dans les Champs-Elysées, tout est oublié : l'âme délivrée est ravie dans une assomption de parfums et d'hymnes.
Mais on ne trouve pas d'épitaphes parallèles aux petits poèmes populaires chrétiens, construites sur les mêmes formes métriques nouvelles ou retrouvées, cadencées en chants d'église : perdue, l'inspiration légère et lumineuse du Cathemerinon, des hymnes de Prudence et de Saint- Ambroise, du délicieux Hymnus ad incensum lacernae. C'est que l'épitaphe envers obéit encore dans sa forme aux vieux usages, et qu'elle est, dans un monde renouvelé, la survivance d'une coutume léguée par un long passé et perpétuée à peu près telle quelle.
(l) BuKCIIELER, c^oi (28).
Telle est l'évolution littéraire de la poésie d'inscriptions. Telle elle se trouve confirmée par les monuments archéologiques (1), ces merveilleux sarcophages romains, animés de bacchanales et de cortèges, de toute cette figuration mouvante et vivante qui taisait dire à Gœthe : « Les cendres enfermées dans le silence de ces réduits paraissent prendre part encore aux voluptés de l'existence. »
Des symboles gravés ou sculptés sur les tombes, on peut retenir un certain nombre de signes élémentaires qui, peut-être à l'origine, au même titre que les symboles spéciaux qui ornèrent plus tard les tombes d'initiés à des cultes non romains, Sérapiates ou adorateurs de la Grande-Mère, exprimèrent une fraternité dans la croyance et dans la race. Puis, suivant en cela la loi qui s'applique à tous les signes et jusqu'aux thèmes du langage, ils
(i) Il n'existe pas sur ce sujet d'ouvrage d'ensemble comparable à celui de Konze pour la sculpture funéraire grecque (Berlin, i8j)oj. La thèse de M. Courband ne s'occupe que des bas-reliefs à représentations historiques. J'ai dû me servir du tome IV de l'Antiquité expliquée de Montfaucon, qui conserve au moins, par ses belles planches, une valeur d'atlas.
perdirent la force et l'originalité de leur sens pour ne plus signifier que des idées très générales sur la mort, la rapidité de la vie, la légèreté de l'âme qui s'envole. Très tard, jusque sur des tombes chrétiennes, nous retrouverons le papillon, l'arc brisé, le flambeau renversé. Les mythes à leur tour servirent à l'expression de pensées abstraites. De même que l'épitaphc primitive reçut, de Grèce ou d'ailleurs, des thèmes qui la renouvelèrent et l'enrichirent, les tombes s'ornèrent de représentations figurées, qui éclairent les sentiments révélés par l'épitaphe. L'enlèvement par les Dioscures des filles de Leucippe, admises à une vie supérieure, celui de Proserpine et son retour au printemps sur la terre, la mort d'Adonis, suivie de sa résurrection, disent une foi en l'immortalité. Alceste et Admète, Protésilas et Laodamie sont des symboles de l'amour conjugal (pie la mort même est impuissante à briser. Achille à Scyros représente une vie belle et rapide; Actéon, Marsyas, Clytemnestre, la défaite des Titans, la clairvoyance des dieux et le châtiment des crimes.
Comme les épitaphes auxquelles elles font penser, ces représentations symboliques peuvent être encore complétées et étendues par des éléments nouveaux, de trois manières.
D'abord par des motifs ornementaux fréquents, de plusieurs ordres : de vieux symboles grecs, comme le sphinx, emblème de la mort; des figures et des attributs bachiques, dans lesquels il est facile de reconnaître une allusion aux joies des bienheureux; des motifs ornementaux proprement dits,
conçus par allusion aux cérémonies funèbres : la guirlande, les masques, un crâne stylisé de bœul ou de bouc. Très souvent le mauvais goût et la puérilité sont les mêmes que dans la disposition extérieure ou la facture des vers. Montfaucon (1) en signale un exemple, bien curieux si le monument est authentique et s'il n'y faut pas voir une imagination de la Renaissance, sur le tombeau de M. Aurelius Theodotus : « L'ouvrier, dit-il, a mis aux côtés de la tète du défunt deux mains qui aboutissent aux deux lettres D. M. mises là pour Dis Manibns ; aux Dieux Mânes, comme s'il fallait entendre ces mots des Dieux Mains. »
En second lieu, par des figurations ayant trait à la mort, soit le mort pleuré et les rites funéraires, pour les grands personnages les jeux funèbres, soit les enfers et les Champs-Elysées (2), déjà fréquemment reproduits sur les tombeaux étrusques. C'est ainsi que sur toute une catégorie de bas-reliefs sont représentées les portes infernales (3), par lesquelles Mercure, conducteur d'âmes, introduit les ombres.
Enfin, d'une manière plus précise, par des détails ayant trait à la profession du défunt. L'usage est ancien. Dans YOdgssée, l'ombre d'Elpénor dit à ses compagnons : « Ne manquez pas de pleurer sur
(i) Montfaucon, op. citât,, cli. xvi, p. S8.
(2) Ibid , planche 12/1, tombeau de L. Passienus Augianus : Mercure et Caron ; pi 120, description des supplices, Tityos, Ixion, Sisyphe ; 12G, sépulcre des Nasons : représentation des Champs-Elysées, etc.
(3) Ibid., pi. 120 : Aux Dieux des Enfers, Glycon et Hemera. Audessous de l'inscription, une porte entr'ouverle par Mercure. Cf. t. de Lapidia Papiria, de Festus Gemelhlianus, etc.
mon corps et de m'ensevelir... Brûlez-moi avec mes armes et mes vêtements ; érigez mon tombeau sur le rivage de la mer, afin que la mémoire de mou malheur passe aux hommes futurs; mettez sur ce sépulcre une rame avec laquelle j'avais accoutumé de ramer avec mes compagnons » (1). A Rome, les citoyens chargés d'honneurs ou distingués des autres par quelque privilège n'étaient pas les seuls à signifier sur leur tombe ce qui avait l'ait la dignité de leur vie (voyez, par exemple, les tombeaux d'equites singutares) ; mais, à partir d'une certaine époque, difficile d'ailleurs à préciser, l'usage devint commun de graver sur les sarcophages les insignes de la profession du mort. La tombe du maître d'école Auruncus Fusius Philocalus (2) porte sculptée l'image d'un vieillard assis entre deux enfants, un garçon et une fille, ses élèves. A Trêves, Julia Pieris (3), sage-femme, — un cippe orné de deux lécythes, etc.
Vn autre type de tombeaux, connu, étudié, dont on trouve, en Grèce et à Rome, de nombreux exemplaires, est celui qui porte le buste, ïimago du mort ou des morts. Les tombeaux d'époux nous présentent ainsi des effigies accouplées, dans des niches rondes, dans des niches à colonnes (la plus élégante et la plus sobre est peut-être celle de Julia Saturnina et de Sulpicius Clytus), de vastes coquilles recourbées, des médaillons. Avec le temps,
(1) MoNTFAUCON, Op. Cit., [). 87.
(2) BuECIIELER, 91 (19).
(3) Ibid., 22G.
la tendance réaliste se prononce (1). L'effort vers la ressemblance s'accentue. Le moulage, procédé connu et pratiqué pour les masques funéraires déposés dans la tombe à côté du mort, quelquefois sur son visage, est utilisé pour le portrait des niches tombales.
Les tombes à bas-reliefs anecdotiques sont extrêmement rares, difficiles à déchiffrer et à commenter. Je renvoie à celui de Livilla Harmonia, décrit et reproduit par Montfaueon (2). D'ailleurs, la même nécessité pèse sur la sculpture et la poésie funéraires. A mesure qu'elles veulent dire davantage, elles trouvent pour s'exprimer une forme moins souple et moins sûre. De même que le poète d'épitaphes ânonne péniblement, en vers invraisemblables, l'histoire d'une vie sans événements, l'artiste d'occasion sculpte aux flancs du sarcophage des figures courtes, vulgaires et sans style.
(i) Cf. Revue Archéologique, quatrième série, tome I, janvier-février 1903, article de M. Collignon : Deux bustes funéraires d'Asie Mineure au Musée de Bruxelles.
(2) Op. cit., planche 73.
Les poètes obscurs qui surent ajouter à la plainte traditionnelle un détail de mœurs ou l'expression d'une croyance nous livrent ainsi une importante information sociale et morale. Chez ce peuple des morts, dont les premières inscriptions nous montraient l'attitude pareille et les sentiments identiques, on finit par percevoir une appropriation du ton, une variété, une complexité sociales. Tandis que le poète impérial célèbre dans les basiliques les noces fortunées de Palladius et de Serena, les comtes et les ducs de Constantin inscrivent sur les tombes le faste de leur vie et leur espoir chrétien. Il y a là tout un monde, les métiers de la ville et de la campagne. Il y a ceux qui font de leur vivant construire leur tombeau et graver leur épitaphe, se réjouissent et s'attristent en vers. Il y a les pauvres gens qui supplient le passant d'excuser le monument misérable élevé à la sainteté d'une mémoire, — petits marchands, omnes qui in tabernis sunt, petits fonctionnaires, gens des faubourgs et des provinces, toute la population assimilée par l'empire pendant quatre siècles de conquêtes.