LE TOMBEAU DES SCIPIONS
Les épitaphes des Scipions nous offrent les plus anciens textes latins originaux intéressant l'histoire de la littérature : car il n'y a rien de littéraire dans l'inscription de la Fibule (600 à 550 av. J.-C.) dont les quatre mots ne sont qu'une signature, dans celle de la Pierre Noire (500 à 450) sur le sens de laquelle on n'est pas d'accord, dans celle qui est dite de Duenos (350 à 250) dont le nom même est douteux, ou bien encore dans les inscriptions des Bois sacrés de Spolète et de Lucérie (des environs de l'an 200), prescriptions de police religieuse. On peut, au contraire, trouver dans les épitaphes de Scipion Barbatus et de son fds, malgré leur simplicité nue, le germe d'une beauté littéraire, celle qui résulte de la grandeur des faits rapportés sans ornement, il est vrai, mais avec force et d'un cœur fier. En tout cas, elles supposent déjà un style lapidaire, une versification, une préoccupation de la forme.
Le tombeau des Scipions a été découvert en 1780 dans la Vigna Sassi. Cet endroit ne fut compris dans Rome que lors de la construction des murs d'Aurélien ; jusque-là, il était hors ville, sur la gauche de la Voie Appienne, quand on sortait par la porte Capène (1). Sulla fut le premier membre de la gens Cornelia qui changea le vieux mode de sépulture romaine, l'inhumation, et voulut que l'on brùlàt son corps. (2) Le monument souterrain se compose de deux parties : une chambre avec des colonnes qui devaient former un portique où se dressaient les statues de P. et de L. Scipion, et, disait-on, celle d'Ennius (3) ; au-dessous de la
(i) Cicéroi» Tu.sc. I, i3 : An tu egressus porta Capena, cum Calatini, Scipionum, Serviliorum et Metellorumsepulchra vides... — Tite-Live, XXX VIII,. 56, k '■ Romae extra portam Capenam, in Scipionum monumento...
(2) Cicéron De leg. II, 55 et f>7 : regem nostrum Numam conditum accepimus gentemque Comeham usque ad memoriam nostrum Iiac sepuliura esse usam... primus (Sulla) e patriciis Corneliis igni volait cremari. Déclarai enim Ennius de Africano : Hic est ille situs. Vere : nam siti dicuntur ii qui conditi sunt. — Pline l'Ancien, VII, 187 Detlefsen : Ipsum cremare apud Bomanos non fait veteris instiluti. Terra condebantur... Et tamen multae familiae priscos servavere ritus, sicut in Cornelia nemo ante Sullam dictatorem traditur cremaius.
Si le fait est connu, le motif l'est beaucoup moins et ne laisse pas que d'être fort curieux : Marius, par rivalité avec les Cornalii, avait prescrit qu'on l'enterrât ; Sulla fit exhumer ses restes et les fit jeter clans l'Arno ; en outre, jugeant le procédé de l'inhumation déshonoré parce qu'il avait servi à Marius, il décida que son corps, à lui, serait brûlé. Voy. E. Hesselmeter, Philologus, t. LXII 1 année 1900), pp. Go suiv.
(3) Cicéron, Pro Archia, 22 : Carus fait Africano superiori noster Ennius ; itaque etiam in sepulcro Scipionum putatar is esse constitutus ex marmnre. — Tite-Live pass. cité note 1 : in Scipionum monumento très statuae sunt
chambre, et, comme elle, creusé à même dans le roc, un caveau contenant les sarcophages. Ceux-ci sont en tuf volcanique ordinaire, en péperin (pierre d'Albe ou de Gahies) ou en travertin (pierre de Tivoli). Le plus ancien, celui de Barhatus, est tout entier en péperin ; il porte en haut une ornementation qui ressemble à la frise gréco-dorique, tandis que les formes du style ionique se retrouvent dans le couronnement en volutes et dans les dentelures de la corniche.
A | l'époque d'Auguste, cette sépulture passa à l'usage des Lentulus, comme en témoignent plusieurs inscriptions ; la famille des Scipions était sans doute éteinte. Elle avait été une des quatre branches les plus importantes et les plus rapprochées entre elles de la gens Cornelia : Maluginenses, Cossi, Scipiones, Lentuli. Avant de devenir un nom, Scipio fut un surnom (cognomen) donné pour la première fois à un P. Cornélius tribun militaire en 359 av. J.-C, parce qu'il servait de guide, par
quarum duae P. et L. Scipionum dicunlur esse, tertia poelae Q. Enni. - — Ovide, Ars am., III, /109 :
Ennius emeruit, Calabris in montibus orlus, Contiguus poni, Scipio magne, tibi.
Pline l'Ancien, VII, 11/j : Pnor Africanus Q. Enni stuluam sepulcro ■suo inponi jussit, clarumque illud nomen, immo vero spolium ex tertia orbis parte capluin, in cinere supremo cum poelae titulo legi.
Dans les passages de Cicéron et de Tite-Live, les mots putatur, dicunlur, montrent que l'on ne savait pas de source certaine quel était le personnage représenté par la troisième statue ; mais la tradition ancienne et persistante, que ce personnage était Ennius, rend très probable un fait qui, en lui-même, n'a rien d'invraisemblable.
conséquent de bâton, scipio, à son père aveugle (1) ; une fois nomen, il fut porté par plusieurs branches détachées du tronc commun : ainsi les Scipions Nasica et Asina qui descendaient, les uns et les autres, de Scipion Barbatus, mais qui ne paraissent pas avoir pris place dans le monument funéraire. Quant aux prénoms, les seuls que, sur les inscriptions des tombeaux ou ailleurs, nous trouvions portés par des Scipions, sont Gnaeus, Lucius et Publius.
(i) Macrobe, Sat., I, 6. Non aliter dicti Seipiones, nisi quod Cornélius, qui patrem luminibus carentem pro baculo regebat, Scipio cognominatus, nomen ex cognomine posteris dedil.
Cornélius Lucius Scipio Barbatus,
Gnaivod pâtre prognatus fortis vir sapiensque,
Quojus forma virtutei parisuma fuit,
Consol, censor, aidilis quei fuit apud vos ;
Taurasia, Cisauna, Samnio cepit, 5
Subigit omne Loucanam opsidesque abdoueit.
C. I. L. I, 30, p. 16, et VI, 1285; P. L. M. E. XXXVII, b ; Mey. 1 ; Wilm. 537 ; Dessau, 1 ; Bùch. 7 ; Lindsay, 26 ; L. Havet, De Sat., p. 229; Wordsworth, p. 159 et 397 suiv. ; L. Mùller, Der Sat. Vers, p. 153 ; Eng. Schneider, Dial. Italie. VII, 88 (p. 8).
Epitaphe de Barbatus ; aujourd'hui, au musée du Vatican. Ce L. Cornélius Scipion, à qui aucun historien ne donne son surnom de Barbatus, était l'arrière petit-fils du tribun militaire de l'an 359 av. J.-C. Il fut consul en 298 (456 de Rome) avec Cn. Fulvius, fit campagne contre les Samnites et réduisit les Lucaniens. On le trouve ensuite légat de Q. Fabius Maximus, puis de L. Papirius Cursor. Censeur en 290, il mourut en 273.
L'épitaphe est gravée sur le devant du sarcophage. Sur la partie retombante du couvercle, on lit en lettres peintes en rouge, non gravées : o Cn. f. Scipio.
Au xvme siècle, Piranesi devant o déchiffrait Corneli, et il est évident qu'il faut rétablir en tête le prénom, d'où la restitution : L. Cornelio Cn. f. Scipio, c'est-à-dire : Lucius Cornélius Scipion, fils de Gnaeus.
Il y a trace, au-dessus de l'épitaphe, entre le premier vers et la frise, d'une ancienne inscription grattée, de dix à douze mots. Chr. Hûlsen, au mois de janvier 1890, l'a constaté, et il lit sur le prognatus de l'inscription actuelle, au vers 2, le mot cesor (= censor) qui aurait été le dernier de l'épitaphe primitive (1). Nous sommes donc en présence d'une inscription refaite; et même, à ce qu'il
fi) L. -H\vet (De Sat. Latin, versv, p. 22^) croit que cette première inscription consistait, sous réserve de l'orthographe, dans le distique suiv. (Cf. 2, i et 2) :
Honc oino ploirume cosentiont Romai Dvonoro optumo fuise viro.
semble, elle aurait été refaite postérieurement à celle du fils de Barbatus, ce consul de l'an 259 av. J.-C. à qui est consacré le n° 2 (Honc oino, etc.), et qui n'est mort qu'une vingtaine d'années après son père, c'est-à-dire vers 253. L'épitapbe du fils a en effet une couleur plus archaïque que celle du père : dans celle-ci, les nom et prénom, Cornélius Lucius, ont déjà la flexion classique, tandis que dans celle-là, nous voyons au vers 3 les formes Liiçiom, fdios. Ed. Wôlfllin (1) pense que l'épitapbe du consul de 259 est postérieure d'une dizaine d'années à sa mort, et que celle que nous possédons de Barbatus n'a remplacé l'inscription primitive qu'un certain temps après ; selon lui, l'occasion de cette réfection aurait été la victoire de Zama, remportée en 202 av. J.-C. par Scipion l'Africain sur Hannibal et Scyphax et le triomphe qui la suivit en 201. L'idée de Wôlfllin fait vraiment une part trop grande à l'hypothèse ; contentons-nous de croire, à la fois d'après l'état matériel et d'après la langue de l'inscription, que cette épitaphe de Barbatus est postérieure à celle de son fils, et que l'une et l'autre appartiennent à la seconde moitié du me siècle avant J.-C (2).
Dès 1785, Visconti s'était aperçu qu'elles n'étaient pas en prose. De petits traits horizontaux séparent en effet les vers. Le renversement du nom et du prénom, Cornélius Lucius pour Lucius Cornélius
(i) Bévue de Philologie, 1890, p. 122.
(a) En tout cas, elles sont postérieures à 253 (Ritschl, Monimsen).
n'apparaît chez les prosateurs qu'à l'époque postclassique ; au contraire, on en trouve des exemples en poésie dès les temps anciens : ainsi Pacuvi Marci dans l'épitaphe de Pacuvius (1), Macci Titi chez Plaute, Merc, prol. 10. La post-position de quei, du vers 4, dénonce également la forme métrique. Enfin l'ordre illogique dans l'énumération consol, censor, aidilis (2) ne peut s'expliquer autrement que par une nécessité de versification (3). D'ailleurs, la langue même, le ton général, un détail comme l'expression prognatus pâtre (voy. comment, du vers 2), donnent tout de suite l'impression qu'on lit un texte en vers.
Commentaire. — Vers 2. — Gnaivod pâtre prognatus ces mots n'ont d'autres sens que Gnaei filius. Dans les temps anciens on disait prognatus avo ou ab auo, non pâtre ; ainsi Ennius, Dubia, 9, éd. L. Mùller : Tantalo prognatus, Pelope natus. Mais déjà, en poésie, Xévius (O. Ribbeck, Tragic, 49) : Dryante regem prognatum pâtre; et Plaute, Men. Y, 9, 19 : me esse dico, Moscho prognatum pâtre.
Gnaivod devient régulièrement en latin classique Gnaeo par la substitution ordinaire de ae à ai, par la chute du d final de l'ablatif et par celle du premier u de Gnaevus ; les Latins, longtemps, n'aimèrent pas la rencontre de deux u, à moins que le
(l) Voy. plus loin 8. 3.
(a) Au lieu de aidilis, consol, censor, correspondant à l'ordre dans lequel on recevait ces dignités.
(3) Voy. L. Havet et L. Duvav, Cours élém. de métrique, 3' éd., S 456.
premier ne fût voyelle et le second, consonne (comme dans uva, juventus).
fortis vir sapiensque. xaÀô; /.à-/a6ôî, et voy. Cicéron, Pro Mur., 20 : fortissimo et sapientissimo viro ; — Pro Mil., 96: fortes et sapientes viros ; ■ — Horace, Epist. II, 1, 50 : Ennius et sapiens et fortis.
3. — parisuma le superlatif de par est très rare ; en dehors de notre texte, on ne le trouve que chez Plaute, Cure. IV, 2, 20 : parissumi estishibus (=his), et peut-être chez Aulu-Gelle, N.A.,XX, 1, 34, parissimam d'après une conjecture vraisemblable adoptée par Hertz (les mss. ont rarissimuin et rarissime) — Pour s, non ss, voy. plus loin 2, comment, du v. 2, sous le mot fuise.
4. — quei l'épel qui, nomin. sing., ne se rencontre sur des inscriptions qu'à partir du temps des Gracques ; et même les exemples en sont rares jusqu'à la fin de la République, Bùcheler, DecY. lat. S 99, trad. Havet, p. 69. La série des formes a dû être quoi, quei, qui.
5. — Taurasia, Cisauna, Samnio. — Il est question des Taurasini, peuple Samnite, chez Tite-Live XL, 38, 3 ; Cisauna est inconnue. Dans ces deux mots, tout le monde est d'accord pour reconnaître des accusatifs : Taurasiam, Cisaunam ; la non transcription de m, en conformité avec la prononciation courante où cette lettre ne se faisait pas entendre, est un phénomène fréquent dans les inscriptions archaïques ou populaires et dont on
trouvera ici, même par la suite, bien des exemples (1). Le mot Samnio est plus embarrassant ; Mommsen et Dessau y voient un ablatif (de lieu ou d'origine ?) Taurasie et Cisaune dans le Samnium ou du Samnium. Mommsen juge invraisemblable que l'on nomme le pays après deux villes aussi peu considérables ; mais d'abord, parce qu'elles étaient devenues des bourgades insignifiantes, cela n'empêche pas qu'elles n'aient été, dans des temps lointains, tout autre chose ; rappelons-nous ce que dit Properce (IV, 1, 34) de Gabies :
Et, qui nunc nulli, maxima turba, Gabi. Le simple fait que l'inscription mentionne leurs noms, prouve leur importance ; en outre, il est incontestable que Scipion avait conquis tout le Samnium, non réduit seulement deux de ses villes. Enfin, reportons-nous au vers 5 de l'inscription 2 : nous y verrons qu'après avoir nommé la Corse, l'auteur nomme spécialement une de ses villes : Cepit Corsica Aleriaque urbe ; et le mot cepit dans ce vers met à néant, du même coup, une objection de Wôlfflin (2) qui repousse Samnio accusatif, parce que l'on n'eût pas dit capere, pour un pays, mais subigere. Quant à l'argument tiré de la forme même du mot, à savoir que la flexion des noms Cornélius Lucius, au vers 1, ferait attendre ici Samniu pour l'accusatif, il est contrebalancé
(i) Voy. , par exemple, 2, I oino, et 3 Scipione ; 3, i apice, etc. (a) Revue de Philologie, 1890, p. 121 à la fin.
par Ja présence de gnaivod au vers 2, qui demanderait ici, pour l'ablatif, Samniod. Nous pensons donc, avec Ritschl, que Samnio est un accusatif; d'où la ponctuation de notre texte.
6. — Subigit le présent pour le parfait (subegit dont la deuxième syllabe est longue), pour faire le vers.
omne = omnem.
Loucanam = Lncanam, adjectif ; suppléez terrain.
opsides = obs., voy. Fr. Stolz Hist. Gr. der Lat. Spr., 1. 1, p, 268 ; et cf. 5, 3 optenui.
abdoucit d'après Cholodniak (1), il y aurait trace d'une petite s entre u et c ; il s'en est aperçu en examinant le monument en pleine lumière dans le musée du Vatican ; celui qui coloria les lettres en rouge aurait négligé cette s, ce qui contribua à la rendre peu distincte. S'il n'y a pas là une simple éraflure de la pierre, le groupe es représenterait-il un x ? et même ne faudrait-il pas lire abdouxsit ? voy. plus loin 4, 2, comment, au mot saxsum. Wôlfflin demeure dans le doute; mais ce qui est le plus douteux, c'est l'existence de Ys : après subigit, le présent abdoucit (= abducit) est naturel.
(i) Bévue de Philologie (revue des revues, t. XIII, p. 384, 1. £2).
Honc oino ploirume coscntiont Romai Duonoro optumo fuise viro, Luciom Scipione. Filios Barbati Consol, censor, aidilis hic fuet npud vos. Hec cepit Corsica Aleriaque urbe, .">
Dedet Tempestatebus aide mcreto.
C. I. L. I, 32, p. 18, et VI, 1287; P. L. M. E., XXXVIII, e ; Burm. II, 43 ; Mey. 2 ; Egger, Lai. Serm. vet. rel., p. 104 ; Wilm. 538 ; Dessau 3; Bùch. 6 ; L. Havet, De Sat. p. 221 : Wordsworth, p. 160 et 400 suiv. ; Edon, Ecrit, et prononc. du Latin, p. 76; Lindsay 25 ; L. Millier, Der sat. Vers. p. 153 ; Eng. Schneider, Dialecl.îtal. VII, 89 (p. 9) ;
Epitaphe de L. Cornélius Scipion, fils du précédent; auj. au palais Barberini.
Consul en 259 av. J.-C, censeur l'année suivante ; ce fut lui qui chassa les Carthaginois de la Corse et de la Sardaigne en infligeant une rude défaite à Hannon. Tite-Live, Per. libri XVII : L. Cornélius Consul in Sardinia et Corsica contra Sardos et Corsos et Hannonem Poenorum ducem féliciter pugnavit '; Florus I, 18, 15 suiv. :L. Cornelio Scipione consule... serpente latius bello Sardiniam adnexamque Corsicam transiit (Romanus) ; Olbiae hic, ibi Aleriae urbis excidio incolas ter mit adeoque omni terra et mari Poenos pnrgavit ut jam uictoriae nihil nisi Africa ipsa restaret. Cf. plus loin le distique d'Ovide cité sous le mot Tempestatebus, comment, du v. 6. Voy. aussi Fast. Capit., année de Rome 494, où est attesté son triomphe sur les Sardes, Corses et Carthaginois.
Pour la date de l'inscription et son antériorité par rapport au n° 1, voy. plus haut, p. 9.
On est tout de suite frappé de la ressemblance des deux premiers vers avec un fragment d'épitaphe cité à deux reprises par Cicéron et venant du tombeau de Calatinus. Cet A. Atilius Calatinus consul une première fois, un an après notre Scipion, en 258, une seconde fois en 254, dictateur en 249, avait été inhumé sur la Voie Appienne, en dehors de la Porte Capène, à peu de distance des Scipions, mais plus près de la ville, d'après l'ordre où les noms sont énumérés dans la phrase de Tus-
culanes, cité p. 4, n. 1. Voici les deux passages par lesquels Cicéron nous fait connaître une partie de son inscription funéraire :
De finibus II, 116 suiv. (il s'agit de la morale de l'intérêt et du plaisir) : — Non elogia monumentorum idsignificant, vehit hocad Portam : unocum(l) plurimae consentiunt gentes populi primarium fuisse viruin. Idne consensisse de Calatino plurimas gentes arbitramur primarium fuisse populi quod praestantissimusfuisset in conficiendis voluptatibus?
De senectude, 61 : — Quanta (auctoritas) in A. Atilio Calatino ! in quem illud elogium : unicum plurimae consentiunt gentes populi primarium luisse viruin. Notum est totum carmen incisum in sepulcro. Jure igitur gravis cujus de laudibus omnium esset fama consentiens.
Ou bien l'auteur de l'une des deux épitaphes a copié l'autre, ou bien tous les deux en ont copié un troisième ; cette dernière opinion est celle de L. Havet qui ne va pas chercher loin l'origine du distique : ces deux vers auraient occupé la place de l'ancienne inscription grattée du tombeau de Barbatus. L'expression virum (= viroruni) bonorum optimus aurait été traditionnelle pour l'éloge des Scipions : Tite-Live (XXIX, 14, 8) nous apprend que, tout jeune encore, P. Scipion Nasica, qui fut plus tard consul en 204 av. J. C, fut appelé par Rome entière vir bonorum optimus ; un passage
(i) Uno cum (unicum dans le De Sen.), hune unum Orelli ; unum cornplurimae L. Havet, De Sat., p. 2a3.
de Pomponius (Dig. I, 2, 2, 35-38), moins probant, mentionne un Scipion Nasica appelé par le Sénat optimus. Ce genre d'éloge, conclut L. Havet, aurait été donné vers l'an 300 av. J. C. à un Scipion, celui dont parle Pomponius, puis au fds de Barbatus (notre consul de l'an 259), enfin, dans son adolescence, au futur consul de 204. L'éloge funèbre de Galatinus serait donc imité de la formule en usage pour les Scipions, non l'épitaphe de L. Scipion de celle de Calatinus (1).
De ce raisonnement il ressort qu'une formule comme vir bonorum optimus ou virorum bonorum optimus a été fréquemment employée pour les Scipions, nullement qu'elle leur fût réservée ; et l'hypothèse qu'elle figurait sur le sarcophage de Barbatus ne s'accorde guère avec ies constatations matérielles de Chr. Hùlsen (2).
Wôlfïlin pense, au contraire, que l'inscription de Scipion fut imitée de celle de Calatinus, opinion que l'on s'explique d'autant mieux si l'on se souvient qu'il retarde jusqu'aux environs de l'an 200 la confection des épitaphes de Barbatus et de son fils. Calatinus mourut vers 240 av. J. C, et les vers auraient été gravés peu après sur son tombeau ; enfin, ajoute Wôlfflin, ce n'est pas Scipion qui prit Aleria, ce qui suppose que ce détail de l'avant dernier vers viendrait d'une autre épitaphe. C'est là rentrer dans l'hypothèse pour les dates, et,
(i) L. Havet, De Sal., p. 25^-227.
(2) Voy. plus haut, p. 8.
en ce qui concerne la mention d'Aleria, dans l'invraisemblance. Nous suivrons bien plus volontiers Wôlfflin quand il observe que les auteurs de vers saturniens avaient sans doute dès lors, comme par la suite les poètes dactyliques, des expressions toutes faites, des tours de phrase consacrés qu'ils se transmettaient les uns aux autres (1). Nous irons même au-delà : est-ce qu'une formule comme virum bonorum optimus, « le meilleur des honnêtes gens », n'appartient pas à tout le monde, et n'estil pas vain d'épiloguer là-dessus ? et de se mettre à la recherche de l'inventeur pour une expression qui n'a pas plus de caractère et de personnalité que « bon père », « bon époux » ou « bon citoyen » ?
Vers 1. — oino = oinom, c'est-à-dire umim. Chute de m à l'accusatif, voy. 1, comment, du v. 5, au commencement ; oinos, cf. olvoç, a donné oenus (Cicéron De leg. III, 9), f/nus ; de même moenia, m [mire: poena, p fin ire.
ploirume = plurimi. Pour la diphtongue oi dans la première syllabe, voy. ce qui vient d'être dit de oinos ; pour la terminaison en e du nominatif pluriel, cf. C. I. L. I, 554 et 555 : /// vire. A partir du vie siècle de Rome, les formes historiques sont vire, virei, viri,qm paraissent représenter un ancien pluriel en oe : ainsi pilumnoe poploe dans le chant de Saliens; Adelphoe titre de la pièce de Térence ; Clerumenoe chez Plaute, Cas. 31 ; Canephoroe chez Cicéron, In Verr. II, iv, 5. La forme la plus an-
(i) Revue de Philologie, 1890, p. 121.
cienne a dû être ploisumoi, voy. Stolz, Hist. Gr. der lat. Spr. t. I, p. 123.
cosentiont = consentiunt. Chute de n dans la première syllabe, alors que cette lettre est maintenue, au v. 4, dans consol et censor. Terminaison — ont : Quintilien, I, 4, 16, cite, comme exemples de ces vieilles formes, dederont et probaveront.
Romai = Romae, locatif, Ritschl ; déjà Sirmond conjecturait Romae. Grotefend et Niebuhr supposaient Romani, d'où Romane (voy. plus haut ce qui est dit pour ploirnme) Mommsen, Bùcheler. 2. — Duonoro = bonorum ; chute de m finale, comme à l'accusatif singulier, oino ainsi qu'il a été déjà expliqué p. 11.
optumo = optimum.
fuise = fuisse; la tradition latine qui rattachait à Ennius le redoublement des consonnes (Festus, p. 293, O. Mùller ; p. 412 Thewrewk de Ponor) concorde bien avec les constatations faites sur les inscriptions : c'est donc vers le milieu du vie siècle de Rome que cet usage s'introduisit.
viro peut très bien être (Lindsay) et probablement est un génitif pluriel archaïque en — ttm : d'autres y voient un accusatif singulier ; ainsi Ritschl qui, après Grotefend, voudrait qu'on lise . Duonoro optimo fnise viro viroro = virum virorum, conjecture que rend invraisemblable la condition matérielle de l'inscription et inutile l'observation de L. Havet (De Sat. p. 222) que nous avons affaire à un saturnien à double catalexe, en même rapport
avec le saturnien ordinaire que, dans le mètre dactylique, le pentamètre avec l'hexamètre.