PUISSANCE ÉGALE BONTÉ
Les éclairs des marteaux faisaient une tempête ;
Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête; Il rugissait; le feu lui sortait des naseaux
Avec un bruit pareil au bruit des grandes eaux
Dans la saison livide où la cigogne émigre.
Dieu dit : «Que te faut-il encor? — Le bond du tigre. — Prends. — C'est bien, dit Iblis debout dans son volcan. Viens m'aider à souffler», dit-il à l'ouragan.
L'âtre Aambait; Iblis, suant à grosses gouttes,
Se courbait, se tordait, et, sous les sombres voûtes, On ne distinguait rien qu'une sombre rougeur Empourprant le profil du monstrueux forgeur.
Et l'ouragan l'aidait, étant démon lui-même.
L’Etre, parlant du haut du firmament suprême,
Dit : «Que veux-tu de plus?» Et le grand paria, Levant sa tête énorme et triste, lui cria :
«Le poitrail du lion et les ailes de l'aigle.»
Et Dieu jeta, du fond des éléments qu'il règle,
À l’ouvrier d’orgueil et de rébellion
L'aile de l'aigle avec le poitrail du lion.
Et le démon reprit son œuvre sous les voiles.
(Quelle hydre fait-il donc?» demandaient les étoiles. Et le monde attendait, grave, inquiet, béant,
Le colosse qu’allait enfanter ce géant;
Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale
Comme un dernier effort jetant un dernier râle; L'Etna, fauve atelier du forgeron maudit,
Flamboya; le plafond de l'enfer se fendit,
Et, dans une clarté blême et surnaturelle,
On vit des mains d’Iblis jaillir la sauterelle.
Et l’infirme effrayant, l'être ailé, mais boiteux, Vit sa création et n’en fut pas honteux, L'avortement étant l'habitude de l'ombre.
Il sortit à mi-corps de l'éternel décombre,
Et, croisant ses deux bras, arrogant, ricanant, Cria dans l'infini : «Maître, à toi maintenant!»
Et ce fourbe, qui tend à Dieu même une embüûche, Reprit : (Tu m'as donné l'éléphant et l'autruche,
Et l’or pour dorer tout; et ce qu'ont de plus beau
Le chameau, le cheval, le lion, le taureau,
Le tigre et l’antilope, et l'aigle et la couleuvre;
C’est mon tour de fournir la matière à ton œuvre; Voici tout ce que j'ai. Je te le donne. Prends.»
Dieu, pour qui les méchants mêmes sont transparents, Tendit sa grande main de lumière baignée
Vers l'ombre, et le démon lui donna l’araignée.
Et Dieu prit l'araignée et la mit au milieu
Du gouffre qui n'était pas encor le ciel bleu;
Et l'Esprit regarda la bête; sa prunelle,
Formidable, versait la lueur éternelle;
Le monstre, si petit qu'il semblait un point noir, Grossit alors, et fut soudain énorme à voir;
Et Dieu le regardait de son regard tranquille;
Une aube étrange erra sur cette forme vile; L’afreux ventre devint un globe lumineux;
Et les pattes, changeant en sphères d’or leurs nœuds, S'allongèrent dans l'ombre en grands rayons de flamme; Iblis leva les yeux, et tout à coup l'infime,
Ebloui, se courba sous l’abîme vermeil;
Car Dieu, de l'araignée, avait fait le soleil.
15 novembre 1857.
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Les lions dans la fosse étaient sans nourriture.
Captifs, ils rugissaient vers la grande nature
Qui prend soin de la brute au fond des antres sourds.
Les lions n'avaient pas mangé depuis trois jours.
Ils se plaignaient de l’homme, et, pleins de sombres haines, À travers leur plafond de barreaux et de chaînes, Regardaient du couchant la sanglante rougeur;
Leur voix grave effrayait au loin le voyageur
Marchant à l'horizon dans les collines bleues.
Tristes, ils se battaient le ventre de leurs queues; Et les murs du caveau tremblaient, tant leurs yeux roux À leur gueule affamée ajoutaient de courroux!
La fosse était profonde; et, pour cacher leur fuite, Og et ses vastes fils l’avaient jadis construite; Ces enfants de la terre avaient creusé pour eux Ce palais colossal dans le roc ténébreux;
Leurs têtes en ayant crevé la large voûte,
La lumière y tombait et s'y répandait toute, Et ce cachot de nuit pour dôme avait l’azur.
Nabuchodonosor, qui régnait dans Assur,
En avait fait couvrir d’un dallage le centre;
Et ce roi fauve avait trouvé bon que cet antre, Qui jadis vit les Chams et les Deucalions,
Bâti pour les géants, servit pour les lions.
Ils étaient quatre, et tous affreux. Une litière D'ossements tapissait le vaste bestiaire; Les rochers étageaient leur ombre au-dessus d'eux; Ils marchaient, écrasant sur le pavé hideux
| Des carcasses de bête et des squelettes d'homme.
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Le premier arrivait du désert de Sodome;
Jadis, quand il avait sa fauve liberté,
Il habitait le Sin, tout à l'extrémité
Du silence terrible et de la solitude;
Malheur à qui tombait sous sa patte au poil rude! Et c'était un lion des sables.
Le second Sortait de la forêt de l’Euphrate fécond; Naguère, en le voyant vers le fleuve descendre, Tout tremblait; on avait eu du mal à le prendre, Car il avait fallu les meutes de deux rois; Il grondait; et c'était une bête des bois.
Et le troisième était un lion des montagnes.
Jadis il avait l'ombre et l'horreur pour compagnes; Dans ce temps-là, parfois, vers les ravins bourbeux Se ruaient des galops de moutons et de bœufs; Tous fuyaient, le pasteur, le guerrier et le prêtre ; Et l’on voyait sa face Ho apparaître.
Le quatrième, monstre épouvantable et fier, Était un grand lion des plages de la mer.
Il rôdait près des flots avant son esclavage. Gur, cité forte, était alors sur le rivage;
Ses toits fumaient; son port abritait un amas De navires mêlant confusément leurs mâts;
Le paysan portant son gomor plein de manne S'y rendait; le prophète y venait sur son âne; Ce peuple était joyeux comme un oiseau lâché; Gur avait une place avec un grand marché,
Et l’abyssin venait y vendre Le ivoires, L’amorrhéen, de l’ambre et des chere noires, Ceux d’ Ada du beurre, et ceux d’Aser, du blé. Du vol de ses vaisseaux l’abîme était troublé. Or, ce lion était gêné par cette ville;
Il trouvait, quand le soir il songeait immobile, Qu'elle avait trop de peuple et faisait trop de bruit. Gur était très farouche et très haute; la nuit,
Trois lourds barreaux fermaient l’entrée inabordable; Entre chaque créneau se dressait, formidable,
Une corne de buffle ou de rhinocéros;
Le mur était solide et droit comme un héros;
Et l'océan roulait à vagues débordées
Dans le fossé, profond de soixante coudées.
Au lieu de dogues noirs jappant dans le chenil, Deux dragons monstrueux pris dans les joncs du Nil Et dressés par un mage à la garde servile,
Véillaient des deux côtés de la porte de ville.
Or, le lion s'était une nuit avancé,
Avait franchi d’un bond le colossal fossé,
Et broyé, furieux, entre ses dents barbares,
La porte de la ville avec ses triples barres,
Et, sans même les voir, mêlé les deux dragons
Au vaste écrasement des verrous et des gonds;
Et, quand il s’en était retourné vers la grève,
De la ville et du peuple il ne restait qu'un rêve, Et, pour loger le tigre et nicher les vautours, Quelques larves de murs sous des spectres de tours.
Celui-là se tenait accroupi sur le ventre.
Il ne rugissait pas, il bâillait; dans cet antre Où l’homme misérable avait le pied sur lui, Il dédaignait la faim, ne sentant que l'ennui.
Les trois autres allaient et venaient; leur prunelle,
Si quelque oiseau battait leurs barreaux de son aile, Le suivait; et leur faim bondissait, et leur dent Mächait l'ombre à travers leur cri rauque et grondant.
Soudain, dans l'angle obscur de la lugubre étable, La grille s’entrouvrit; sur le seuil redoutable, Un homme, que poussaient d’horribles bras tremblants,
Apparut; il était vêtu de linceuls blancs;
La grille referma ses deux battants funèbres; L'homme avec les lions resta dans les ténèbres. Les monstres, hérissant leur crinière, écumant,
Se ruèrent sur lui, poussant ce hurlement Efroyable, où rugit la haine et le ravage
Et toute la nature irritée et sauvage
Avec son épouvante et ses rébellions;
Et l'homme dit : «La paix soit avec vous, lions!» L'homme dressa la main; les lions s’arrêtèrent.
Les loups qui font la guerre aux morts et les déterrent,
Les ours au crâne plat, les chacals convulsifs
Qui pendant le naufrage errent sur les récifs,
Sont féroces; l’hyène infâme est implacable;
Le tigre attend sa proie et d’un seul bond l’accable; Mais le puissant lion, qui fait de larges pas,
Partois lève sa griffe et ne la baisse pas,
Étant le ne rêveur solitaire de l'ombre.
Et les lions, groupés dans l'immense décombre,
Se mirent à parler entre eux, délibérant;
On eût dit des vieillards réglant un différend
Au froncement pensif de leurs moustaches blanches. Un arbre mort pendait, tordant sur eux ses branches.
Et, grave, le lion des sables dit : «Lions,
Quand cet homme est entré, j'ai cru voir les rayons De midi dans la plaine où l’ardent semoun passe, Et j'ai senti le souffle énorme de l'espace;
Cet homme vient à nous de la part du désert.»
Le lion des bois dit : «Autrefois, le concert
Du figuier, du palmier, du cèdre et de l'yeuse, Emplissait jour et nuit ma caverne joyeuse; Même à l'heure où l’on sent que le monde se tait, Le grand feuillage vert autour de moi chantait.
Quand cet homme a parlé, sa voix m'a semblé douce Comme le bruit qui sort des nids d'ombre et de mousse; Cet homme vient à nous de la part des forêts, »
Et celui qui s'était approché le plus près,
Le lion noir des monts dit : «Cet homme ressemble Au Caucase, où jamais une roche ne tremble;
Il a la majesté de l'Atlas; j'ai cru voir,
Quand son bras s'est levé, le Liban se mouvoir
Et se dresser, jetant l'ombre immense aux campagnes; Cet homme vient à nous de la part des montagnes. »
Le lion qui, jadis, au bord des flots rôdant, Rugissait aussi haut que l'océan grondant,
Parla le quatrième, et dit : «Fils, j'ai coutume, En voyant la grandeur, d'oublier l’'amertume, Et c'est pourquoi j'étais le voisin de la mer.
J'y regardais — laissant les vagues écumer — Apparaître la lune et le soleil éclore,
Et le sombre infini sourire dans l’aurore;
Et j'ai pris, Ô lions, dans cette intimité, L'habitude du gouffre et de l'éternité;
Or, sans savoir le nom dont la terre le nomme, J'ai vu luire le ciel dans les yeux de cet homme; Cet homme au front serein vient de la part de Dieu.»
Quand la nuit eut noirci le grand firmament bleu,
Le gardien voulut voir la fosse, et cet esclave,
Collant sa face pâle aux grilles de la cave,
Dans la profondeur vague aperçut Daniel
Qui se tenait debout et regardait le ciel,
Et songeait, attentif aux étoiles sans nombre,
Pendant que les lions léchaient ses pieds dans l'ombre.