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XVI LES TRÔNES D'ORIENT

Zim-Zizimi, soudan d'Égypte, commandeur

Des croyants, padischah qui dépasse en grandeur Le césar d'Allemagne et le sultan d'Asie,

Maître que la splendeur énorme rassasie,

Songe. C'est le moment de son festin du soir; Toute la table fume ainsi qu'un encensoir;

Le banquet est dressé dans la plus haute crypte D'un grand palais bâti par les vieux rois d'Égypte; Les plafonds sont dorés et les piliers sont peints; Les buffets sont chargés de viandes et de pains, Et de tout ce que peut rêver la faim humaine; Un roi mange en un jour plus qu'en une semaine Le peuple d'Ispahan, de Byzance et de Tyr;

Et c'est l’art des valets que de faire aboutir

La mamelle du monde à la bouche d’un homme; Tous les mets qu'on choisit, tous les vins qu'on renomme Sont là, car le sultan Zizimi boit du vin;

Il rit du livre austère et du texte divin

Que le derviche triste, humble et pâle, vénère; L'homme sobre est souvent cruel, et, d'ordinaire, L'économe de vin est prodigue de sang;

Mais Zim est à la fois ivrogne et malfaisant.

Ce qui n'empêche pas qu'il ne soit plein de gloire. Il règne; il a soumis la vieille Afrique noire; Il règne par le sang, la guerre et l'échafaud;

Il tient l'Asie ainsi qu'il tient l'Afrique; il faut

Que celui qui veut fuir son empire s'exile

Au nord, en Thrace, au sud, jusqu'au fleuve Baxile; Toujours vainqueur, fatal, fauve, il a pour vassaux Les batailles, les camps, les clairons, les assauts; L'aigle en l’apercevant crie et fuit dans les roches. Les rajahs de Mysore et d’Agra sont ses proches, Ainsi qu'Omar, qui dit : Grâce à moi, Dieu vaincra. Son oncle est Hayraddin, sultan de Bassora,

Les grands cheïks du désert sont tous de sa famille, Le roi d'Oude est son frère, et l'épée est sa fille.

Il a dompté Bagdad, Trébizonde, et Mossul

Que conquit le premier Duilius, ce consul

Qui marchait précédé de Aûtes tibicines;

Il a soumis Gophna, les forêts abyssines,

L’Arabie, où l’aurore a d'immenses rougeurs,

Et l'Hedjaz, où, le soir, les tremblants voyageurs, De la nuit autour d’eux sentant rôder les bêtes, Allument de grands feux, tiennent leurs armes prêtes, Et se brûlent un doigt pour ne pas s'endormir; Mascate et son iman, la Mecque et son émir,

Le Liban, le Caucase et l’Atlas font partie

De l'ombre de son trône, ainsi que la Scythie,

Et l’eau de Nagaïn, et le sable d'Ophir,

Et le Sahara fauve, où l’oiseau vert asfir

Vient becqueter la mouche aux pieds des dromadaires; Pareils à des vautours forcés de changer d’aires, Devant lui, vingt sultans, reculant hérissés,

Se sont dans la fournaise africaine enfoncés;

Quand il étend son sceptre, il touche aux âpres zones Où luit la nudité des fières amazones;

En Grèce, il fait lutter chrétiens contre chrétiens, Les chiens contre les porcs, les porcs contre les chiens; Tout le craint; et sa tête est de loin saluée

Par le lama debout dans la sainte nuée,

Et son nom fait pâlir parmi ses Kassburdars

Le sophi devant qui flottent sept étendards;

Il règne; et le morceau qu'il coupe de la terre S'agrandit chaque jour sous son noir cimeterre;

Il foule les cités, les achète, les vend, | Les dévore; à qui sont les hommes, Dieu vivant? À lui, comme la paille est au bœuf dans l’étable.

Cependant il s'ennuie. Il est seul à sa table,

Le trône ne pouvant avoir de conviés;

Grandeur, bonheur, les biens par la foule enviés, L'alcôve où l'on s'endort, le sceptre où l'on s'appuie, Il a tout, c’est pourquoi ce tout-puissant s'ennuie; Ivre, il est triste. |

Il vient d’épuiser les plaisirs; Il a donné son pied à baiser aux vizirs; Sa musique a joué les fanfares connues; Des femmes ont dansé devant lui toutes nues; Il s'est fait adorer par un tas prosterné De cheiks et d'ulémas décrépits, étonné Que la barbe fût blanche alors que l’âme est vile; Il s’est fait amener des prisons de la ville Deux voleurs qui se sont traînés à ses genoux, Criant grâce, implorant l'homme maître de tous, Apitant à leurs poings de pesantes ferrailles, Et, curieux de voir s'échapper leurs entrailles, Il leur a lentement lui-même ouvert le flanc; Puis il a renvoyé ses esclaves, bâillant.

Zim regarde, en sa molle et hautaine attitude, Cherchant à qui parler dans cette solitude.

Alors les sphinx, avec la voix qui sort des choses, Parlèrent : tels ces bruits qu'on entend en dormant.

LS

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