‹ PoésieChapitre 130 sur 217 · RATBERT REND L'ENFANT À L’AÏEUL · texte numérisé non relu

RATBERT REND L'ENFANT À L’AÏEUL

Et voici qu'on entend comme un souffle d'horreur Frémir, même en cette ombre et même en cette horde. Une civière passe, il y pend une corde;

Un linceul la recouvre; on la pose à l'écart;

On voit deux pieds d'enfant qui sortent du brancard. Fabrice, comme au vent se renverse un grand arbre, Tremble, et l'homme de chair sous cet homme de marbre Reparait; et Ratbert fait lever le drap noir.

C'est elle! Isora! pâle, inexprimable à voir, Etranglée, et sa main crispée, et cela navre, Tient encore un hochet; pauvre petit cadavre!

L’aïeul tressaille avec la force d’un géant; Formidable, il arrache au brodequin béant

Son pied dont le bourreau vient de briser le pouce; Les bras toujours liés, de l'épaule il repousse

Tout ce tas de démons, et va jusqu'à l'enfant,

Et sur ses deux genoux tombe, et son cœur se fend. I crie en se roulant sur la petite morte :

«(Tuée! ils l'ont tuée! et la place était forte,

Le pont avait sa chaîne et la herse ses poids,

On avait des fourneaux pour le soufre et la poix, On pouvait mordre avec ses dents le roc farouche, Se défendre, hurler, lutter, s'emplir la bouche

De feu, de plomb fondu, d'huile, et les leur cracher À la figure avec les éclats du rocher!

Non! on a dit : «Entrez!» et, par la porte ouverte;

LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE

Ils sont entrés! la vie à la mort s’est offerte!

On 2 livré la place, on n'a point combattu!

Voilà la chose; elle est toute simple; ils n'ont eu Affaire qu'à ce vieux misérable imbécile!

Egorger un enfant, ce n'est pas difficile.

Tout à l'heure, j'étais tranquille, ayant peu vu Qu'on tuit des enfants, et je disais : «Pourvu QuIsora vive, eh bien! après cela, qu'importe!»

Mais l’enfant! O mon Dieu! c'est donc vrai qu'elle est morte!

Penser que nous étions là tous deux hier encor! Elle allait et venait dans un gai rayon d'or;

Cela jouait toujours, pauvre mouche éphémère! C'était la petite âme errante de sa mère!

Le soir, elle posait son doux front sur mon sein, Et dormait... — Ah! brigand! assassin! assassin!»

Il se dressait, et tout tremblait dans le repaire, Tant c'était la douleur d’un lion et d’un père, Le deuil, l'horreur, et tant ce sanglot rugissait!

«Et moi qui, ce matin, lui nouais son corset!

Je disais : «Fais-toi belle, enfant!» Je parais l'ange Pour le spectre! — Oh! ris donc là-bas, femme de fange! Riez tous! Idiot, en effet, moi qui crois

Qu'on peut se confier aux paroles des rois

Et qu'un hôte n’est pas une bête féroce!

Le roi, les chevaliers, l'évêque avec sa crosse,

Ils sont venus, j'ai dit : «Entrez»; c'étaient des loups! Est-ce qu'ils ont marché sur elle avec des clous Qu'elle est toute meurtrie? Est-ce qu'ils l'ont battue? Et voilà maintenant nos filles qu’on nous tue

Pour voler un vieux casque en vieil or de ducat!

Je voudrais que quelqu'un d’honnête m'expliquât Cet événement-ci, voilà ma fille morte!

Dire qu'un empereur vient avec une escorte,

Et que des gens nommés Farnèse, Spinola, Malaspina, Cibo, font de ces choses-là,

Et qu'on se met à cent, à mille, avec ce prêtre, Ces femmes, pour venir prendre un enfant en traître, Et que l'enfant est à, mort, et que c'est un jeu, C’est à se demander s’il est encore un Dieu,

Et si, demain, après de si lâches désastres, Quelqu'un osera faire encor lever les astres! M'avoir assassiné ce petit être-là!

Mais c'est affreux d’avoir à se mettre cela

Dans la tête, que c'est fini, qu'ils l'ont tuée, Quelle est morte! — Oh! ce fils de la prostituée, Ce Ratbert, comme il m'a hideusement trompé!

O Dieu! de quel démon est cet homme échappé?

Vraiment! est-ce donc trop espérer que de croire Qu'on ne va point, par ruse et par trahison noire, Massacrer des enfants, broyer des orphelins,

Des anges, de clarté céleste encor tout pleins! Mais c'est qu'elle est À, morte, immobile, insensible! Je n'aurais jamais cru que cela fût possible.

Il faut être le fils de cette infime Agnès!

Rois! j'avais tort jadis quand je vous épargnais, Quand, pouvant vous briser au front le diadème, Je vous lchais, j'étais un scélérat moi-même, J'étais un meurtrier d’avoir pitié de vous!

Oui, j'aurais dû vous tordre entre mes serres, tous! Est-ce qu'il est permis d’aller dans les abîmes Reculer la limite effroyable des crimes,

De voler, oui, ce sont des vols, de faire un tas D'abominations, de maux et d’attentats,

De tuer des enfants et de tuer des femmes,

Sous prétexte qu'on fut, parmi les oriflammes

Et les clairons, sacré devant le monde entier

Par Urbain quatre, pape et fils d'un savetier!

Que voulez-vous qu'on fasse à de tels misérables! Avoir mis son doigt noir sur ces yeux adorables! Ce chef-d'œuvre du Dieu vivant, l'avoir détruit! Quelle mamelle d'ombre et d’horreur et de nuit, Dieu juste, a donc été de ce monstre nourrice?

LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE. AU

Un tel homme suffit pour qu'un siècle pourrisse.

Plus de bien ni de mal, plus de droit, plus de lois.

Est-ce que le tonnerre est absent quelquefois?

Est-ce qu'il n'est pas temps que la foudre se prouve, Cieux profonds, en broyant ce chien, fils de la louve? Oh! sois maudit, maudit, maudit, et sois maudit, Ratbert, empereur, roi, césar, escroc, bandit!

O grand vainqueur d'enfants de cinq ans! maudits soient Les pas que font tes pieds, les jours que tes yeux voient, Et la gueuse qui t'offre en riant son sein nu,

Et ta mère publique, et ton père inconnu!

Terre et cieux! c’est pourtant bien le moins qu'un doux € être Qui joue à notre porte et sous notre fenêtre,

Qui ne fait rien que rire et courir dans les HR

Et qu'emplir de soleil nos pauvres yeux en pleurs,

Ait le droit de jouir de l’aube qui Fenivre,

Puisque les empereurs laissent les forçats vivre,

Et puisque Dieu, témoin des deuils et des horreurs, Laisse sous le ciel noir vivre les empereurs! »

LES DEUX TÂTES.

Ratbert, en ce moment, distrait jusqu'à sourire, Écoutait Afranus à voix basse lui dire :

«Majesté, le caveau du trésor est trouvé.»

L/aïeul pleurait.

QUn chien, au coin des murs crevé, Est un être-enviable auprès de moi. Va, pille, Vole, égorge, empereur! O ma petite fille, Parle-moi! Rendez-moi mon doux ange, 6 mon Dieu! Elle ne va donc pas me regarder un peu?

Mon enfant! Tous les jours nous allions dans les lierres. Tu disais : «Vois les fleurs», et moi : «Prends garde aux pierres.»

Et je la regardais, et je crois qu'un rocher

Se fût attendri rien qu'en la voyant marcher. Hélas ! avoir eu foi dans ce monstrueux drôle! Mets ta tête ‘adorée auprès de mon épaule.

Est-ce que tu m'en veux? C'eit moi qui suis B! Dis, Tu n'ouvriras donc plus tes yeux du paradis!

Je n'entendrai donc plus ta voix, pauvre petite! Tout ce qui me tenait aux entrailles me quitte; Et ce sera mon sort, à moi, le vieux vainqueur, Quà deux reprises Dieu m'ait arraché le cœur,

Et qu'il ait retiré de ma poitrine amère

L'enfant, après m'avoir Ôté du flanc la mère!

Mon Dieu, pourquoi m'avoir pris cet être si doux? Je n'étais pourtant pas révolté contre vous,

Et je consentais presque à ne plus avoir qu'elle. Morte! et moi, je suis là, stupide, qui l'appelle! Oh! si je n'avais pas les bras liés, je crois

Que je réchaufferais ses pauvres membres froids. Comme ils l'ont fait souffrir! La corde l’a coupée. Elle saigne. »

Ratbert, blème et la main crispée, Le voyant à genoux sur son ange dormant, Dit : «Porte-glaive, il est ainsi commodément. »

Le porte-glaive fit, n'étant qu'un misérable, Tomber sur l'enfant mort la tête vénérable.

êt voici ce qu'on vit dans ce même instant-l :

La tête de Ratbert sur le pavé roula, Hideuse, comme si le même coup d'épée, Frappant deux fois, l'avait avec l’autre coupée.

L’horreur fut inouïe; et tous, se retournant, Sur le grand fauteuil d’or du trône rayonnant Aperçurent le corps de l’empereur sans tête,

LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE

Et son cou d’où sortait, dans un bruit de tempête, Un flot rouge, un sanglot de pourpre, éclaboussant Les convives, le trône et la table, de sang.

Alors, dans la clarté d’abîme et de vertige Qui marque le passage énorme d’un prodige, Des deux têtes on vit l’une, celle du roi, Entrer sous terre et fuir dans le gouffre d’effroi Dont l'expiation formidable est la règle,

Et l’autre s'envoler avec des ailes d’aigle.

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