GAÏFFER-JORGE, DUC D’AQUITAINE
Au bas d’une muraille on ouvre une tranchée;
Les travailleurs, bras nus et la tête penchée,
Vont et viennent, fouillant dans l’obscur entonnoir; Sous la pioche, pareille au bec d’un oiseau noir, Le rocher sonne, ainsi que le fer dans la forge; Dur labeur. Gaïfler, qu'on appelle aussi Jorge, Fait creuser un fossé large et profond autour
De son donjon, palais de roi, nid de vautour, Forteresse où ce duc, voisin de la tempête, Habite, avec le cri des aigles sur sa tête;
On éventre le mont, on défonce le champ; «Creusez! creusez! dit-il aux terrassiers, piochant De l'aube jusqu'à l’heure où le soleil se couche, Je veux faire à ma tour un fossé si farouche Qu'un homme ait le vertige en regardant au fond.» On creuse, et le travail que les ouvriers font Trace au pied des hauts murs un tortueux cratère; Il descend chaque jour plus avant dans la terre; Un terrassier parfois dit : «Seigneur, est-ce assez? » Et Gaïfler répond : «Creusez toujours, creusez. Je veux savoir sur quoi ma demeure est bâtie. »
Qu'est-ce que Gaïffer? La fauve dynastie Qu'installa, sous un dais fait d’une peau de bœuf, Le patrice Constance en quatre cent dix-neuf, Reçut de Rome en fief la troisième Aquitaine.
Aujourd’hui Gaïfler en est le capitaine.
De Bayonne à Cahors son pouvoir est subi;
Les huit peuples qui sont à l’orient d'Albi,
Les quatorze qui sont entre Loire et Garonne, Sont comme les fleurons de sa fière couronne; Auch lui paie un tribut; du Tursan au Marsan
Il reçoit un mouton de chaque paysan;
Le Roc-Ferrat, ce mont où l’on trouve l’opale, Saint-Sever sur l'Adour, Aïre l’épiscopale,
Sont à lui; son état touche aux deux océans;
Le roi de France entend jusque dans Orléans
Le bruit de son épée aiguisée et fourbie
Aux montagnes d'Irun et de Fontarabie;
Gaïfler a sa cour plénière de barons;
La foule, autour de lui, se tait, et les clairons Font un sinistre éclat de triomphe et de fête;
Au point du jour, sa tour, dont l'aube teint le faite, Noire en bas et vermeille en haut, semble un tison Qu'un bras mystérieux lève sur l’horizon; Gaïfler-Jorge est prince, archer et chasseur d'hommes; On le trouve très grand parmi ses majordomes,
Ses baillis font sonner sa gloire, et ses prévôts
Sont plus qu'à Dieu le père à Gaïffer dévots. Seulement, il a pris, pour élargir sa terre,
Aux infants d'Oloron leur ville héréditaire ;
Mais ces infants étaient de mauvaise santé,
Et si jeunes que c'est à peine, en vérité,
S'ils ont su qu'on changeait leur couronne en tonsure; De plus son amitié n'est pas toujours très sûre;
Il a, pour cent francs d’or, livré son maïtre Aymon Au noir miramolin, Hécuba-le-démon;
Aymon, ce chevalier dont tout parlait naguère, Avait instruit le duc Gaïffer dans la guerre, Aymon était un fier et bon campéador,
Mais Gaïffer était sans le sou, cent francs d'or Font cent mille tomans, et son trésor étique
Avait besoin d'un coup de grande politique;