‹ PoésieChapitre 16 sur 217 · LE GÉANT · texte numérisé non relu

LE GÉANT

Un mot. Si, par hasard, il vous venait l’idée

Que cette herbe où je dors, de rosée inondée,

Est faite pour subir n'importe quel pied nu,

Et que ma solitude est au premier venu,

Si vous pensiez entrer dans l'ombre où je séjourne Sans que ma grosse tête au fond des bois se tourne, Si vous vous figuriez que je vous laisserais

Tout déranger, percer des trous dans mes forêts, Ployer mes vieux sapins et casser mes grands chênes, Mettre à la liberté de mes torrents des chaînes, Chasser l'aigle, et marcher sur mes petites fleurs; Que vous pourriez venir faire les enjôleurs

Chez les nymphes des bois qui ne sont que des sottes, Que vous pourriez le soir amener dans mes grottes La Vénus avec qui tous vous vous mariez,

Que je n'ai pas des yeux pour voir, que vous pourriez Vous vautrer sur mes joncs où les dragons des antres Laissent en s’en allant la trace de leurs ventres,

Que vous pourriez salir la pauvre source en pleurs, Que je vous laisserais, ainsi que des voleurs,

Aller, venir, rôder dans la grande nature;

Si vous imaginiez cette étrange aventure

Qu'ici je vous verrais rire, semer l’effroi,

Faire l'amour, vous mettre à votre aise chez moi,

Sans des soulèvements énormes de montagnes,

Et sans vous traiter, vous, princes, et vos compagnes, Comme les ours qu'au fond des halliers je poursuis, Vous me croiriez plus bête encor que je ne suis!

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