‹ PoésieChapitre 200 sur 217 · ÉPITRE-PRÉFACE · texte numérisé non relu

ÉPITRE-PRÉFACE

J'habite sur un mont et j'ai sous moi la mer.

La vague cet l'ouragan sont mes seuls voisinages. Plusieurs de mes héros, plusieurs des personnages Qui vivent dans les chants de mon poëme altier, Qui ne se laissent pas vaincre ni châtier

Et sonnent sous la foudre ainsi que des enclumes, Sont des rochers d'ici, debout dans les écumes, Que j'ai mis dans mon livre, et que j'ai copiés, Ayant cet infini formidable à mes pieds,

Avec.

La pièce ne fut pas achevée.

L'idée primitive se précisait encore plus nettement dans une série de notes prises sur des petits bouts de papier, en vue de la préface en prose qui ne fut écrite que deux ans après, le 12 août

Son souci est d’ctablir tout d’abord le lien qui existe entre ses poésies antéricures et l’œuvre nouvelle :

Ce que c’est dans la pensée de l’auteur que les Petites Epopées ?

Les quelques personnes qui ont bien voulu lire ce qu'il a écrit peuvent s’en faire une idée en se rappelant diverses pièces écrites dans d’autres livres de lui, Z'Feu du ciel, l'Expiation, le Revenant.

rigoureusement exact. Il a pu arriver quelquefois à l’auteur d’incarner toute une série d'hommes dans un homme, et toute une dynastie dans un prince (Sultan Mourad), mais alors cela a toujours été dans un but de clémence et dans une pensée de pardon.

Le 30 juin, un anthrax suspendit tout travail pendant trois mois. Hetzel s’inquiétait de cette interruption et dès la première semaine de novembre il vint à Guernesey avec Noël Parfait et le critique de l’Indépendance belge, Gustave Frcdérix. Réception cordiale, lecture d’un certain nombre de pièces des Petites Épopées, ravissement des compagnons de voyage qui, en revenant à Londres, oublieront les inconvénients d’une traversée mouvementée. Hetzel, le moins éprouvé des voyageurs, avait conservé tout son entrain et toute sa belle humeur, il écrit de Londres : «...la mer est une fichue balançoire, sawey-vous?... Nous avons les oreilles pleines encore des beaux vers que vous nous avez dits. Le bruit des vents, le grondement des eaux s’oubliera, mais votre voix, nous l’entendrons toujours. »

Victor Hugo avait voulu regagner les trois mois de repos forcé; il achevait à la fin de l’année plusieurs pièces importantes, notamment : Montfaucon, le Petit roi de Galice, Gaïffer-Jorge, Zim-Zizimi; 1] était en plein travail, comme l’indique ce billet, daté du 6 février 1859, à Paul Meurice :

Je suis toujours plongé à mille brasses audessous des vivants dans le gouffre des Petites Épopées. J'en suis content. Je lèche mon petit ours avec bonheur.

Tout allait bien; Victor Hugo, dans les trois premiers mois de l’année, avait écrit : Eviradnus, le Jour des Rois, Masferrer, le Régiment du baron Madruce et le Satyre, quand, dans le courant du mois de mars, des bruits inquiétants circulèrent.

La loi de sûreté générale ayant compromis les affaires de l'empire, une di-

version à l'extérieur paraissait le plus sûr expédient pour regagner le terrain perdu. Le Piémont préparait la guerre depuis plusieurs mois; l’Italie songeait à secouer le joug de l’Autriche; ces événements n’allaient-ils pas compromettre la publication des Petites Épopées? Hetzel s’'émut ct, le 13 mars, il réclama frès wivement et très promptement le manuscrit afin d’éviter la concurrence du canon qu'il redoutait fort. «En juin, on se battra. Le moment est bon et l’avenir est douteux. Donc, saisissons le moment...0)

Je travaille à force, répondait Victor Hugo le 20 mars, que vous dire de plus? Le livre est-il fini? Oui et non. Il y a encore l’essentiel à faire. Le livre grandit et gagne, je crois. La guerre me fait moins peur qu'à vous.

Mes livres ont toujours paru 1 contre-temps : les Feuilles d'automne le jour de l'insurrection de Lyon, Nofre-Dame de Paris le jour du sac de larchevèché; Marion de Lorme avait à sa porte deux émeutes par semaine. On enjambait une barricade pour venir faire queue. Cependant il vaudrait mieux paraître en temps paisible, j'en conviens. Mais comment s’y prendre ? N’est-il pas déjà trop tard ?

Et puis Victor Hugo ne croyait pas que cette guerre irait bien loin; peutêtre même valait-il mieux lui laisser jeter son premier feu ?

Je me suis toujours peu préoccupé, ajoutait-il, du quart d’heure où je publiais un de mes livres. Le succès de la minute ne m'importe pas; quand les ouvrages d’un homme sont consciencieux, la vente de tous finit toujours par s’équilibrer... Il y aura la guerre, soit! eh bien, on attendra l’automne ou même le printemps prochain.

On attendra! Hetzel n’entendait pas de cette oreille-là. Ah! Victor Hugo en prenait si facilement son parti ? L'éditeur changea aussitôt de tactique : lui, Hetzel, avoir peur du canon, allons donc!

non, non, il n’en a pas peur!

24 mars. ...Sans doute, le bruit du canon n’est pas l'accompagnement naturel des vers;

GI18 NOTES DE L'ÉDITEUR

sans doute la paix leur va mieux, les encadre mieux, les fait mieux entendre. Mais enfin le canon lui-même n’a pas la voix si haute qu’on ne trouve encore un public pour de belles et grandes pensées dites d’une voix comme la vôtre. Et mon avis est que, gwerre ou non, il faut paraître, montrer qu’on existe, éclater. .…

Hetzel désire tant la paix qu'il l’annonce; il veut le livre, il est pressant, lyrique :

Vous êtes un paresseux d’un genre à part dans le sublime. Vous ajournez votre œuvre pour la grossir... vos lignes engendrent des volumes, vos phrases incidentes deviennent des bibliothèques. Allons, cher maître, coupez un morceau dans votre drap d’or, de quoi recouvrir vos deux volumes et envoyez-lesmoi.

Ceci est une adjuration.

Ce serait bientôt une imprécation.

Le poète, attendri par la colère gracieuse d'Hetzel, écrit le 3 avril que «le tyran» comme il s'appelle lui-même est désarmé :

Vous voulez paraître ? nous paraîtrons. Mais il faut encore que je sois prèt; or, vous n’aurez le manuscrit que dans trois semaines, à la fin d'avril. Mais vous, serez-vous prêt ? Il vous faudra bien six semaines, nous voilà en juillet. Voulez-vous paraître, vous éditeur, en juillet? pour moi, le moment est indifférent, et si vous m'écrivez : oui, fout de suite, vous recevrez le manuscrit,

Mais Victor Hugo eût préféré de beaucoup qu'Hetzel remit la publication à l’automne ; cette perspective d’une date irrévocable le troublait; il méditait à ce moment la V1sion d'où eff sorti ce livre

qu'il terminait à la fin d'avril 1859 sorte de portique de cette

, épopée bumaine , äpre, immense, écroulée, à d à laquelle il pensa alors donner comme

couronnement Dieu ct la Fin de Satan.

Dans cette sublime préface qui renfer-

D Voir plus haut, NOTES EXPLICATIVES : /es Manuscrits de la Légende des Siècles.

mait en raccourci les poésies d’histoire et de légende achevées ou entrevues, il trouvait le titre définitif, le titre qui convenait au poème colossal qu'il révait :

la Légende des Siècles :

...Le mur des siècles m'apparut.

Tous les siècles, le front ceint de tours ou d'épis, Etaient là, mornes sphinx, sur l'énigme accroupis.

Pour l'instant, cette sion, embrassant l'Humanité, ne pouvait convenir aux Petites Epopées qui ne constituaient désormais qu’une partie de l’œuvre; il la réserva pour de futurs volumes, qu'il entrevoyait déjà, et ne la publia qu'en 1877, en tête de la seconde série.

Victor Hugo, dans cette même lettre du 3 avril 1859, se borne à annoncer ses projets : ‘

L'idée a porté tous sés fruits dans mon cerveau. J'ai dépassé Zs Petites Epopées. C'était l'œuf. La chose est maintenant plus grande

LJ e . 4 NY4 que cela. J'écris tout simplement / Humanité fresque à fresque, fragment à fragment, époque à époque.

Je change donc le titre du livre, le voici:

Page 1