‹ PoésieChapitre 202 sur 217 · TOUT DE SUITE · texte numérisé non relu

TOUT DE SUITE

répond-il en caractères d’affiche, poste pour poste, «et plus tôt encore».

Il est émerveillé du titre. «C’est une vraie trouvaille; c’est votre vrai titre, il devait venir, il est venu. Evohé!» Seulement il tient au sous-titre de Petites Épopées parce qu’elles ont leurs amis, leur notoriété, parce qu’elles ont été annoncées, parce qu'on les attend. Et il les attend, lui, plus que tout le monde. Il ne redoute plus rien, ni guerre, ni saison, Victor Hugo lui a communiqué son courage :

On paraîtra en juillet, mais oui, vos livres peuvent paraître à tous les moments, ils peuvent faire concurrence même aux soldats. Et puis la guerre éclatera-t-elle? et quand même elle éclaterait, est-ce que la parole ne vaut pas le canon? S'il tonnait pendant deux ans, votre langue se collerait-elle à votre palais, votre encre sécherait-elle dans votre encrier ? J’espère

que vous ne reculerez pas.

À peine Hetzel avait-il adressé cette objurgation à Victor Hugo que la guerre était déclarée le 23 avril; le 29, Victor Hugo ripostait : «O homme de peu de foi, moi reculer? me prenez-vous pour PAutriche? » Et le manuscrit du premier volume était expédié le lendemain; le second devait suivre de près; le 20 mai, Victor Hugo envoyait le commencement du tome Il : Italie. — Ratbert, et cela, par une curieuse coïncidence, pendant qu’on se battait en Italie.

La première série comptait environ huit mille cinq cents vers, le premier

volume en contenait un peu plus de quatre mille, le second un peu moins.

C’est à partir de ce moment que commencèrent entre Victor Hugo et Noël Parfait, chargé dela revision des épreuves, les petites controverses amicales sur les corrections, les règles de la grammaire, les mots, les majuscules. La question se compliquait encore :

voyait de Guernesey sa copie à Noël Parfait qui était à Bruxelles, et qui, dès que les épreuves lui revenaient, soumettait, par correspondance, sesobservations à Victor Hugo.

On se souvient des deux vers de la pièce Au lion d'Androclès :

Victor Hugo en-

Le noir gouffre cloique au fond ouvrait son antre Où croulait Rome entière...

Victor Hugo avait écrit :

Où croulait toute Rome.

Noël Parfait était un peu choqué.

Toute Rome lui paraissait une offense à la grammaire. Mais Victor Hugo ne l’entendait pas ainsi : «l’eeuphonique corrige la règle de tout, sans l’accord. On dit une femme foute nue, une porte foute grande ouverte, ctc. Par conséquent Toute Rome est très grammatical. En somme, comme tonte Rome est disgracieux, je mets :

COR croulait Rome entière. »

Ah! par exemple, il ne cédera pas quelques jours plus tard sur une majuscule. Noël Parfait voulait un grand M à mohabite, Victor Hugo s’y opposa :

«Non, point de M à mohabite; je suis de ceux qui écrivent plutôt un juif, un gascon, un normand, qu'un Juif, un Gascon, un Normand. Une majuscule est un effet. Ne point en abuser. »

Hetzel, qui avait emporté les quatre premières feuilles de Z4 Légende des Siècles dans un de ses déplacements à Dresde, était émerveillé : «Je ne sais que vous pour dire clairement l’impossible, pour montrer l’invisible, pour pouvoir parler

ÉD

620 NOTES DE L'ÉDITEUR

encore là où d'ordinaire s'arrête toute parole... Vos légendes des siècles pourraient s'appeler des symphonies.» Bref, ces six cents vers ont conquis Hetzel.

Quoique la guerre füt dans sa phase la plus aiguë, la confiance n’était pas ébranlée, la résolution de paraître à bref délai était tout aussi vive, mais à partir du 14 juin survint une série d'incidents qui retardèrent la publication : il y eut d’abord un premier accroc. Hetzel, pour réduire les frais, avait faiten même temps imprimer à Bruxelles les deux éditions de la Légende des Siècles : édition belge, dont le tirage était fixé à 3,000 exemplaires; édition française, qui devait être tirée à 6,000. Victor Hugo, non averti et recevant toutes les épreuves de Bruxelles, crut qu'il s'agissait de l’édition belge et donna le bon À tirer pour 3,000.

Réclamation d'Hetzel, protestation de Victor Hugo : S'il s’agit de l'édition française, le caractère est tfop fin, il est inacceptable, il ôte de l’importance au livre, il faut recomposer. « La Légende des Siècles est profondément démocratique, écrit-il à Hetzel; imprimée à Paris, sous l'espèce de voile épique qui la gaze, elle passerait, mais arrivant de Belgique, ballot belge, elle fera hérisser le pouvoir, sera dûment épluchée et probablement arrêtée ou interdite. Le tome II en particulier donnerait des prétextes. »

Après explications, il fut entendu que cette édition serait réservée pour la Belgique et qu’on imprimerait tout de suite l’édition française à Paris, chez Claye.

Mais plus le travail d'impression, de mise en pages avançait, plus Victor Hugo était frappé des vices de fabrication des volumes : les pages contenaient 28 vers alors qu'il en aurait fallu 20 ou 24 au plus; on avait cu le tort, sans tenir compte de ses recommandations, de se guider sur les volumes des Contemplations , la page de la Légende des Siècles (œuvre épique, récit) ne pouvant pas

être identique à la page des Confemplations (œuvre lyrique, strophe). Il arrivaitceci:

que la Légende des Siècles, qui contenait presque autant de vers que /es Contemplations, n'avait que 17 feuilles alors qu'elle devrait en avoir 20. On n’avait pas tenu compte des blancs, des faux titres; les pages étaient trop compactes, le volume trop mince.

Mais nous aurons un papiér épais, répondait Hetzel.

— Ah! oui, répliquait Victor Hugo, je sais, vous faites apparaître un nouveau personnage pour réparer le mal, le scigneur papier épais. Expédient! expédient d’autant plus lamentable que je vous ai envoyé près de 9,000 vers ct que vous n'arrivez pas à 300 pages pour chaque volume. :

Victor Hugo ne se trompait pas, il avait envoyé 8,054 vers. Nous en ayons retrouvé la liste établie par lui-même; il était mème arrivé à un total de 9,478 vers, mais, considérant que les volumes seraient trop chargés, il en avait retiré Masferrer, Gaïffer-Jorge et Paroles du Cid (Romancero) qu'il avait réservés pour des séries ultérieures.

Et il fallait se résigner, avec toutes ces richesses, À n’avoir que des volumes de 250 pages! tout remanier, c’était retarder la publication; la paix de Villafranca signée le 1x juillet, le moment était bon pour paraître.

Il fallait mettre sérieusement en train l'édition de Paris. Nous retrouvons surun carnet de cette époque, un vers précédé de ces mots :

Les vrais amis :

J'ai Meurice À Paris, j'ai Parfait à Bruxelles.

Victor Hugo écrivit donc à Paul Meurice, qui s'était déjà donné tout entier aux Contemplations :

21 juillet 1850.

Cher et admirable ami, est-ce que vous allez consentir, encore cette fois, à la hideuse

corvée des épreuves à corriger? je ne sais en quels termes vous demander cela. Je pense que M. Hetzel vous a vu et vous a présenté sa requête et la mienne.

Paul Meurice se mit vaillamment à l'œuvre, les épreuves furent envoyées directement, d’abord de Paris à Guernesey, puis, par précaution, passèrent par Bruxelles pour être réexpédiées à Guernesey. Victor Hugo se plaintde cette complication :

«Réfléchissez à ceci, cher maître, écrit Hetzel le 26 juillet, que M. Laguerronnière est, à l'heure qu’il est, le directeur de la librairie et de la presse. Ce n’est plus un adversaire seulement, ce serait un ennemi peut-être pour vous. Or, il y a tel livre dont l’ensemble passe sans encombre et qui, lu et détaillé par feuille, est facilement pendable. »

Une autre difficulté surgissait. Hetzel venait d’enterrer sa mère, et, à peine ce pénible devoir rempli, il était appelé à Spa près de son enfant malade. Les communications entre Victor Hugo et son éditeur se trouvaient donc interrompues.

Puis un événement inattendu survint :

par une fantaisie de Napoléon IIT, l’amnistie était décrétée le 16 août; Victor Hugo y répondit personnellement par une déclaration fière (Ÿ et par les vers :

Amniflie, publiés plus tard dans Xs Ayuées funefkes. I] trouvait d’avance une excuse à ceux qui n’imiteraient pas sa conduite. Le 22 août, il écrit à Noël

Parfait :

... Je trouve l’amnistie bonne, elle permet aux uns de rentrer, et ils travailleront à la révolution, en laissant les autres libres de rester, ctils maintiendront l'empire en échec, le devoir se fait donc de deux manières. À quelque parti qu’on se décide, on fait bien. Quant à moi, il va sans dire que je devais rester.

On ne pouvait montrer plus de dignité unie à plus de simplicité. Il

() AGes et paroles. — Pendant l'exil.

continuait en envoyant ses instruc-

tions :

Au dos de la couverture il faudra mettre :

«Outre les diverses parties de 4 Légende des Srècles, l’auteur publiera sucessivement :

Les Chansons des rues et des bois, un volume.

Page 1