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DRAME

Les Jumeaux, cinq actes.

Torquemada, cinq actes. »

De ces quatre œuvres annoncées, lune, les Chansons des rues et des bois, avait été faite presque complètement dans cette laborieuse année 1850.

Dès les premiers jours de septembre, Hetzel réclama avec instance les derniers bons à tirer et se plaignit des retards causés par l’exigeance méticuleuse de Victor Hugo qui imposait des cartons dont quelques-uns ne comportaient que la suppression d’une virgule.

Le poète se fâcha un peu, mais avec tant de douceur :

drais bien ne pas vous gronder.

Je voudrais | P £ 1 Mais il faut pourtant que je le fasse un peu. Mettez dans ces lignes le sourire et le serrement de main que j'y mettrais si vous étiez là et si

au lieu d'écrire, nous causions.

«Ah! ces retards, alors qu’on devait paraître en juillet! ah! ce n’est pas à moi, dit Victor Hugo, qu'il faut les imputer, mais à vous, mon cher Hetzel, qui êtes tantôt à Bruxelles, tantôt à Paris, le lendemain à Chartres ou à Strasbourg et ensuite À Spa. Et puis voilà qu’un recueil de Paris a publié un fragment du livre; il faut donc paraître et avant le 1s SCptembre; tirez, marchez vite.»

Au lieu de (marcher vite», un nouveau temps d'arrêt. Noël Parfait, profitant de lamnistie, à quitté Bruxelles pour aller embrasser sa mère; motif sacré, inattaquable, reconnaît Victor

G22 NOTES DE L'ÉDITEUR

Hugo, «mais, écrit-il à Hetzel, c’est la dernière heure qui est l'heure suprème.

A ce moment-là habituellement tout le monde est à son poste. Chacun a quelque fonction importante À faire dans l’ensemble. Un fil cassé compromet tout. »

Or le fil est cassé entre Victor Hugo et Hetzel par suite de l’absence de Noël Parfait.

Au moins, si les accrocs se multiplient, la confiance dans le succès reste-t-elle intacte? Nullement. Parfait est inquiet, Hetzel aussi; il y a dans /4 Légende des Siècles des audaces qui provoqueront de furieuses attaques, il confie ses appréhensions à Victor Hugo. La réponse ne se fait pas attendre :

Vous m’annoncez avec anxiété, écrit-il à Hetzel le 12 septembre, que ce livre sera attaqué. Qui en doutait? furieusement, pardieu! Quel est celui de mes livres qui n’a pas été au combat? Les moins mauvais sont les plus déchirés. Vous me dites de m'attendre à ceci : ce livre est républicain, la presse absolutiste l’attaquera; ce livre est libre-penseur, la presse catholique l’attaquera; ce livre est honnête, la presse bonapartiste l’attaquera. Vraiment! croyez-vous? Quoi! je glorifie le droit, la liberté, la raison, Pontmartin ne dira pas :

amer; je guerroie le despotisme, Grosguillot ne se prosternera pas; je dis son fait au papisme, Veuillot ne baisera pas le talon de ma botte! Eh bien, non, cela ne m'étonne pas.

Vous me dites, en frémissant, de m'yattendre.…. Je m'y attendais. J’écrirais d’avance les articles hideux! monstrueux ! absurde!

criminel! abominable! barbare! et qui plusest,

qu’on fera :

usé, banal, ennuyeux ,assommant, mort. Voilà les épithètes. Le reste est affaire de style et d’arrangement.

J’ajoute que le parti du passé en littérature prètera main-forte au parti du passé en politique. Or, rien de tout cela ne m'’effraie. Parfait est démoralisé comme vous, je le regrette, parce que, la veille du combat, on voudrait n'avoir que des auxiliaires confants dans la victoire. Mais qu'y puis-je faire? Je serai mollement défendu, dites-vous. Ah! ceci vous regarde un peu, vous, vous surtout, mon éditeur, qui êtes en même temps un critique profond à ses heures et un écrivain charmant

toujours. Aussi j'avoue franchement que je vous aimerais mieux en ce moment à Paris qu'à Spa.

Tenez, je n’attache, vous le savez, je crois, qu'un prix médiocre à l’effet du moment. Un livre finit toujours par avoir en gloire ou en oubli ce qu’il mérite. Le succès du moment regarde surtout l'éditeur et dépend aussi un peu de lui; quant aux attaques, c’est ma vie; quant aux diatribes, c’est mon pain...

.… Allons, bon courage, eten avant! lutter,

c’est vivre.

.. Au point de vue de l'avenir, j'ai foi dans ce livre. Je n’ai pas fait et je ne ferai pas mieux. L

Et il termine par ce mot touchant :

Faites insérer les vers sur mon père.

La belle confiance de Victor Hugo, sa souveraine indifférence pour les attaques avaient donné du courage à Hetzel; du courage, mais pas de patience, il dut renouveler ses plaintes et ses lamentations, comme le prouve cette charmante riposte qui montre en même temps les difficultés multiples causées par l’éloignement de Victor Hugo :

Ah! vous voudriez me battre et me mordre!

ch bien, je vous le rendrais. Et ensuite, je vous embrasserais. Attrape! Votre lettre de huit pages est vive, forte, vraie, inexacte,oublieuse, inique, injuste, pleine de cœur, pleine d'esprit, pleine de bêtises. C’est un tourbillon de violences au fond caressantes. Si vous croyez que je ne m'y connais pas!

Tenez, il n’y a dans tout ceci qu’un coupable, c’est la distance. Dialoguer à sept jours d'intervalle entre la demande et la réponse, agir avec une rallonge de deux cents lieues au bout des bras, c'est gênant. Et il arrive des cacophonies. Les 28 vers à la page, le déluge de virgules belges, l'in-8° bruxellois au lieu de l’in-18, les bonnes feuilles restéesen chemin, la publication prématurée et déflorante du 1° septembre (deux pièces, dites-vous! Qui diable a pu donner deux pièces? Voilà une £nigme) les cartons et re-cartons, etc., rien de tout cela ne fût arrivé si j'avais pu être là (20 septembre 1859).

Après la bataille.

C’est la faute à Parfait, avait dit Hetzel, grondez-le. — Ah! plus souvent, répondait Victor Hugo « non je ne donnerai point à Parfait la ruade que vous réclamez avec tant d'instance. Cette ruade serait d'un âne... Croyez-vous que je vais hurler parce que ce brave et cher ami a été embrasser sa mère? au diable tous les poëmes et tous les poëtes qui empêcheraient un fils de se précipiter vers sa mère après huit ans d’absence et d’exil! »

Et Victor Hugo en veut si peu à Noël Parfait qu’il lui explique ainsi les petites défaillances de la correction «A de certaines époques climatériques, les sauterelles envahissent l'Egypte et les virgules envahissent la ponctuation.

L’imprimerie belge est particulièrement atteinte de ce fléau, mes épreuves me sont arrivées tatouécs de cette vermine, il a fallu épouiller tout cela. Doubles épreuves. Peine énorme. Dans la rage de cette chasse aux virgules, j'ai été (we4 culpé) jusqu’à en supprimer qui étaient bonnes et à leur place. Ces innocentes ont payé pour les drôlesses. »

Au moment où Victor Hugo allait clore sa lettre, il recevait d’Hetzel la copie d’une lettre envoyée par lui à un

ami pour lui demander un article sur /4 ‘

Légende des Siècles. Hetzel avait écrit quelques pages éblouissantes. Victor Hugo était dans l’admiration : «Quel article on ferait avec cette moelle! C’estlàdelavie, du style, de la grâce, de la furia, de la raison. Mais je m'arrête, m'apercevant que je loue mes louanges, pardonnezmoi cette bêtise. »

Nous ne pouvons reproduire malheureusementces pages étincelantes de verve; en voici un extrait :

Spa, samedi, 17.

Mon vieux, un monceau de poëmes, un entassement d’Iliades. Les héros d'Homère en acier, les rêves d'Ossian bardés de fer. Des musées de Cluny grouillant et s’animant sous vos yeux, le déblayage morne et définitif du moyen âge, le compte fait au passé, l’évoca-

tion des choses enfouies, les spectres retrouvant la voix, les fantômes reprenant corps; des histoires commençant audacieusement où les autres finissent, et l'intérêt partant du dénouement comme pour arriver à un dénoucment, à un intérêt inexploré... De la musique comme en chantent les montagnes, des lumières comme on n’en voit que les yeux

fermés. La bonhomie de l’auteur de l'Odyssée

et les sursauts gigantesques de Shakespeare, des coups d’archet comme des coups de soleil.

Au milieu des fracas tout à coup soulevés, comme dans les symphonies du divin Beethoven, des gazouillements de ruisseau content et d'oiseau allègre. Des énormités pleines de grace, des choses colossales et bon enfant — du sublime qui vous mange dans la main, des choses fières à qui l’on peut passer la main sur le dos. L’agrandissement de tout, nécessitant l'agrandissement du cerveau; la douleur et la volupté résultant de cette opération.

Auteur féroce et plein de mansuétude qui vous casse et vous charme, qui vous fait rèver doucement et qui vous réveille formidablement; livre impérieux, livre cruel, mais humain. Lectures qui vous font traverser sans danger, mais non sans peur, la folie.

Des inventaires gigantesques, des descriptions minutieuses, la photographie de l’impossible, de l'invisible, et la familiarité de l'inconnu. Ce qui n’est pas, apporté sous vos yeux, ce qui sera, fabriqué devant vous...

Des audaces de plume À faire cabrer le rhinocéros, à faire siffler les mastodontes et des suavités à faire pâmer les archanges. Le chaos devenu clair, des tempêtes d'idées, des ouragans lyriques.

Voilà ce que j'ai vu et bien d’autres choses encore dans ce sacré nouveau livre de Hugo; c'est un de ces opéras mystérieux et pleins de hauteur qu'il faut six mois à la foule pour comprendre, qui commence par l’inquiéter, qu’elle silerait si elle n'en était pas tout d'abord vaguement dominée, et qu’elle va applaudir mille fois.

: LR CONS On voit par cette appréciation À quel point Hetzel était enthousiaste, ce qui ne lempêcha pas pourtant, énervé par les lenteursdes derniers jours, d’irriter Victor Hugo au point de s’attirer, le 24 sep- 5 P > 45 SUP Mae tembre, ce motun peu dur : «Si l'affaire

est mauvaise pour vous, nous en resterons là.» Hetzel proteste avec énergie.

Eh bien oui, il a eu le tort de dire toutes ses misères, c’est qu'il n’est pas un diplomate, mais un soldat dévoué :

Aujourd’hui, tout est bien, tout va bien, tout va très bien... Vous m'offrez une sépara-

tion — vous me demandez presque ma dé-

mission. — Ah! les virgules, elles sont des flèches donc, puisqu'elles peuvent blesser à mort ce que j'ai cru si vivant et si durable! Mais le livre s’enlève, s’enlève, s’enlève et s’enlèvera longtemps encore — de quoi nous plaignons-nous, s’il vous plaît? L’accouchementa été pénible, l'enfant est superbe, la mère et l'enfant sont bien portants, que voulons-nous de mieux? Voyons, serrons-nous la main — et plus fort qu'avant — ou j'en meurs d’apoplexie.

Le 26 septembre, /4 Légende des Siècles paraissait et, le 27, le serrement de main chaud et cordial était envoyé. Le même jour, Victor Hugo s’empressait d’écrire à Paul Meurice :

C’estaujourd’hui, cher Meurice; enfin, vous voilà délivré! je ne veux pas que la journée se passe sans vous porter mon remerciement suprème woviffima verba.

Une œuvre aussi considérable, conduite dans des conditions rendues si défavorables par l’éloignement des intéressés avait laissé derrière elle la trace de quelques désaccords. Un dissentiment était survenu entre Paul Meurice et Hetzel à propos de la publication anticipée d’extraits dans les journaux et du verso de la

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